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Entretien avec Chakib Haboubi
Propos recueillis par Christophe Jacquemin 16/10/2017

NB. L'entretien avec images se retrouve à
http://www.automatesintelligents.com/interviews/2017/chakib_haboubi_piano_phoenix.html



Passionné de musique et musicien depuis l’âge de 7 ans, Chakib Haboubi, président d'Adèle H Music, est le concepteur du piano Phoenix, innovation technologique sans égal, fruit d'une collaboration avec quelque 67 ingénieurs 7 bureaux d’études et 12 industriels français

Site de l’entreprise Adèle H Music : http://www.adelehmusic.com/

Christophe Jacquemin, pour Automates Intelligents (A.I) :

Bonjour
Chakib Haboubi. Vous êtes l’inventeur du piano numérique Phoenix et président de la société Adèle H Music qui vise à le commercialiser. Ce piano, outre le fait qu’il se replie pour être facilement transportable, représente à notre avis pour les pianistes un véritable saut technologique par rapport à l’existant, qu’il s’agisse du toucher ou du rendu sonore.
Chakib Haboubi, qui êtes-vous et comment vous est venue cette idée de créer et construire un piano qui se replie ?

Chakib Haboubi (C.H): Passionné de musique et musicien depuis l’âge de 7 ans, j’ai été responsable pendant dix ans d’un département piano dans un grand magasin lyonnais. Par ce travail, j’ai eu l’occasion d’assister à de nombreux salons, par exemple ceux de Shanghai, Francfort, Los Angeles…, également de faire le tour des usines de fabrication de piano dans le monde et ainsi j’ai pu analyser l’ensemble des processus de fabrication des différentes marques.
En parallèle, poussé par ce désir de donner le goût de la musique au plus grand nombre de personnes possible, j’ai mis en place, au cours des années, des festivals, des rencontres musicales. Par exemple Pianothé depuis 2006, manifestation consistant en des récitals prévus sur une année d'octobre à juillet entre pianistes de tous niveaux. J’ai également organisé des partenariats avec des écoles de musique, des conservatoires, avec l’idée de susciter des vocations auprès des enfants, donner le goût, avec notamment la présentation d’instruments par les professeurs.

Et pour ce qui est de mon idée de piano repliable j’ai toujours eu l’habitude d’emmener avec moi en vacances un piano numérique portable (c’était un P120 Yamaha). Lorsque ma fille est née en 2012, il a fallu abandonner l’idée d’avoir le piano dans la voiture car cela prenait beaucoup trop de place….

A.I : Et c’est de là que tout est parti…

C.H : Oui, je m’en souviens encore, c’était le matin du 12 décembre 2012, à 8h30 exactement. Un flash, un peu comme Pascal quand il a dit « j’ai vu du feu » : j’ai eu cette vision d’un piano repliable qui pourrait facilement tenir dans le coffre d’une voiture , ou même se transporter à pied dans une simple valise à roulettes.

A.I : A partir de cette idée, comment avez-vous procédé ?

C.H : J’ai commencé à construire un prototype. J’ai pris un vrai piano d’étude, et j’ai scié en deux le châssis. Je me suis alors assez vite rendu compte à l’usage que de plier un piano en deux (diviser 88 notes en deux) n’était pas une solution débouchant sur un produit vraiment maniable. Comme j’adore la peinture, je me suis rappelé des retables de Van Eyck ! Eurêka, la solution était vraiment là, faire en sorte qu’on puisse replier le piano en trois parties comme un retable. Avantage : une facilité en termes de préhension pour le manœuvrer, le poser sur une table et l’ouvrir (le piano replié a une dimension e de 65 cm ! Ouvert : 1m 35). Cela tenait la route. Dès lors, il me fallait donner à cette idée les moyens d’exister.

J’ai donc pris contact avec une conseillère basée à la chambre de commerce de Lyon, où j’habite, qui m’a mis en relation avec un spécialiste Brice Mounier à qui j’ai pu parler de mon projet. Ce dernier m’a alors envoyé vers l’incubateur
Créalys*, dont la mission est de favoriser l’émergence des startups technologiques.

*Devenue aujourd’hui SATT Pulsalys, depuis sa fusion avec la ville de Saint-Etienne.

A.I : Et là, il y avait tout à faire…

C.H : Je ne vous le fais pas dire… Parce que, finalement, de l’idée à la réalisation, c’était finalement partir d’une feuille blanche. Mais l’idée a semblé recevable aux yeux de l’incubateur. Elle correspondait à ses critères de recevabilité pour pouvoir bénéficier de son appui : innovation technologique, pertinence par rapport à état de l’art, marché potentiel pouvant être important. Le projet ayant passé avec succès l’expertise du comité exécutif et du comité d’engagement, j’ai pu alors bénéficier des conseils et de l’accompagnement d’une spécialiste, Silvy Benoit qui a été mon mentor pendant les premiers temps de l’aventure, qui a commencé en 2013.

A.I : 2013, année fondatrice pour vous…

C.H : Oui car cette spécialiste m’a accompagné auprès de tous les laboratoires, cabinets de propriété industrielle, designers… C’est l’année ou j’ai pu réaliser le premier prototype qui m’amenait à un début de la preuve du concept, notamment au niveau de la juxtaposition des touches extérieures à la partie centrale, au moment où je commençais à travailler sur la partie «charnières» avec les laboratoires.

A.I : Au départ, l’idée était-elle juste de pouvoir disposer d’un piano numérique pliable, où aviez-vous déjà aussi en tête d’obtenir avec ce piano une qualité de toucher et de son bien supérieure à ce qui existe aujourd’hui sur le marché ?

C.H :: Oui, c’était le rêve que j’avais en tête. Celui d’allier ces deux qualités, portabilité du piano et qualité du son. Mais concernant cette dernière, je ne savais pas à l’époque s’il était possible d’aller plus loin que ce qui était proposé aujourd’hui par les fabricants de piano numérique. Alors ma question a été très simple auprès des ingénieurs : "on a connu une réelle explosion dans le temps de la vente des appareils photos numériques, parce que dotés de toujours plus de mégapixels et donc d’une qualité hors normes. Rappelez-vous qu’en 2000, avec un mégapixel, les professionnels trouvaient ce type d’appareil ridicule. Aujourd’hui, ils en possèdent tous un. Pourquoi n’a t-on pas assisté à une évolution similaire avec le piano numérique ?"
Et là, avec les ingénieurs, nous avons commencé à parler du son en tant que tel, de progrès possibles en cette matière...

A.I : A la base, avez-vous une formation scientifique ?

C.H : Non. J’ai suivi un cursus «Lettres modernes». C’est vrai qu’au début, cela a été un peu difficile quand je me suis lancé dans l’aventure. Je n’ai pas l’«esprit géométrique» d’un ingénieur. Mais j’adore aller voir dans l’inconnu. Vouloir construire un piano repliable, c’est bien… sauf que le chemin vers la réalisation conduit sans cesse à de nombreux verrous techniques à lever. Et ceci dans de très nombreux domaines… Lors des premières rencontres avec les ingénieurs, j’ai eu un peu de mal à me faire vraiment comprendre : il me fallait connaître pour cela le langage technique permettant d’exactement partager entre chacune des parties. Je m’y suis donc attelé.

A.I : Vous avez été lauréat du Concours I-Lab, concours national d’entreprises de technologies innovantes du ministère de la Recherche, créé en partenariat avec Bpifrance…

C.H : Oui. C’est par l’incubateur que j’ai connu l’existence de l’édition 2014 de ce concours et je me suis lancé en proposant mon dossier en janvier, dans la catégorie «projet en émergence». A cette époque, le projet s’appelait «PiaNomad»
Le dossier a été retenu, j’ai passé une audition en mars et déclaré officiellement lauréat en juin.

A.I : Que vous a apporté ce concours ?

C.H : Tout ! D’abord la reconnaissance de mon projet par le ministère de la Recherche. Ensuite un regain de confiance en moi car ce travail d’un an avait été jugé important et reconnu. Et surtout, cela m’a ouvert nombre de portes, notamment auprès des banques. Et, sûrement le plus important à ce stade du projet, une crédibilité auprès des industriels. Je pouvais dès lors me présenter devant de grandes entreprises, leur montrer mon parcours d’incubation. Il y avait une idée, une connaissance de l’état de l’art et j’étais lauréat d’un concours prestigieux. A partir de là, les choses ont commencé vraiment à se dessiner.

Enfin, le concours ma aidé à en gagner plus tard cinq autres car désormais, j’étais affûté à ce genre d’exercice (lauréat du Concours Lyon ville de l’entreprenariat ; Concours de la chambre des métiers et de l’artisanat, Artinov Rhône, Artinov Rhône Alpes, Etoile observer design, CCI académie), CCI Academy. Je suis par ailleurs lauréat du Réseau Entreprendre Rhône depuis le 15 juillet 2015.

A.I : Quelle enveloppe vous a été octroyée en tant que lauréat du concours I-Lab ?

C.H. : L’enveloppe se montait à 30 000 euros de subventions destinées à monter ma société Adèle H Music (Adèle est le prénom de ma fille) qui lançait alors complètement le projet. A partir de là, au fur et à mesure des dépenses, j’envoyais à Bpi France tous les éléments de facturation : études, recherche-développement, design, etc.

A.I : Et c’est là que pour vous l’ensemble commence à vraiment se dessiner ?

C.H: Exactement. Un travail qui, en comptant ma période d’incubation, m’a emmené sur quatre années avant d’arriver au développement final, fruit d’une collaboration avec quelque 67 ingénieurs 7 bureaux d’études et 12 industriels régionaux dans leur majorité. Ce nombre peut sembler élevé, il s’explique du fait que j’ai travaillé avec plusieurs industriels avec chacun son propre bureau d’études et ses ingénieurs. En effet, construire un piano innovant fait appel à de nombreux secteurs et chacun travaillait sur un des problèmes, sur une solution à donner, qui s’intégrait dans un ensemble.

A.I : Comment avez-vous procédé pour le découpage des problèmes à résoudre ?

C.H :Nous avons segmenté, et à partir de là, j’ai cherché et trouvé les meilleurs laboratoires et industriels (tous français) par type de problème à traiter. Mon rôle a consisté ensuite à exercer le rôle de chef d’orchestre, veillant pour chaque partie à leur bon état d’avancement et à la bonne marche et emboîtement de l’ensemble dans un calendrier.

A.I : Pouvez-vous nous parler du découpage, de ces segmentations, de chaque problème ?

C.H : Vous aviez la partie ossature, avec tout ce qui concernait l’extrusion du châssis en aluminium. Nous avons réalisé deux filières par le groupe SAPA situé sur Albi. A ceci, s’ajoutait la partie soudure et, en cette matière, il s’agissait de vérifier ses effets sur la vibration entre deux parties différentes du piano, entre deux matériaux différents.
Par mon ancien métier, je savais que l’entreprise Bechstein (ndlr : facteur de pianos de concert) avait travaillé sur le sujet car j’avais pu en parler avec leurs ingénieurs à l’époque. Concrètement, sur leur modèle de piano à queue (C.Bechstein), ils utilisaient une fonte donnant une vibration de 4000 m/seconde. Et, pour qu’il y ait une excellente adéquation du geste du musicien avec le rendu musical, ils avaient intégré une vis de jonction entre le clavier et la partie arrière du piano à queue. Une belle innovation que d’ailleurs tous les grands constructeurs de pianos prestigieux ont prise en compte.
Et même si le piano que je désirais construire est un piano numérique, je voulais bénéficier d’exactement la même chose, pour que lors de l’enfoncement de la touche, on puisse conserver cette vibration. Je ne savais d’ailleurs pas alors où cela allait nous mener.
Après différents essais, nous avons opté pour la «soudure à friction», sachant que nos essais avec la soudure classique entraînaient une cassure au niveau de la projection vibratoire entre les deux matériaux soudés. La soudure à friction, permettant de pouvoir faire frotter deux surfaces, les mettait en symbiose parfaite.

Il y avait aussi évidemment la partie charnière, usinage, perçage du châssis … Et là, il me fallait bien sûr faire le lien entre chacun des bureaux d’études, et chacun des industriels, pour un bon avancement et une bonne concordance de l’ensemble.

J’ai aussi énormément consulté pour la partie «vibration du bois». Dans ce cadre, j’ai mené mon enquête pour trouver non seulement la bonne qualité de bois qui serait utilisé, mais aussi la bonne peinture pour le laquage. Très en amont, nous avions aussi réfléchi à des matériaux différents, par exemple à l’utilisation du carbone, mais cette solution s’est avérée être très onéreuse. Et si on obtenait avec ce matériau un gain de poids, celui-ci restait finalement limité par rapport à l’utilisation du bois. En fin de compte, j’ai donc préféré le bois.

A.I : Et pour le design ?

C.H : Cette partie s’est révélée tout aussi passionnante, liant intrinsèquement designers et laboratoire.
Au départ, j’ai donné carte blanche aux designers. Mon idée étaient de laisser libre court à leur imagination pour qu’ils dessinent un idéal de ce que pourrait être ce fameux piano, sans se préoccuper des contraintes. Schémas, dessins, modélisations des designers ont ensuite été adressés aux laboratoires. Ces derniers, en fonction de l’existant et des contraintes (par exemple tenir compte de telle pression en Newton, telle dimension au niveau des enceintes, obligation de recourir à tel vitrage hermétique, poids du clavier, etc.), donnaient leur retour… En tout, quelque 30 allers et retours en 3 mois. Et donc, partis d’un idéal, nous sommes arrivés à un optimal, en fonction de l’existant.

A.I : Et la partie électronique ? J’imagine que ce n’était pas évident à intégrer dans un piano repliable, tout en tenant compte d’un design proposé…

C.H: Oui, c’était un problème extrêmement complexe… Nous n’avions aucune idée préconçue au départ ; il y avait tout à voir et inventer. A partir du mois de juin 2014, l’entreprise CARI Electronic a commencé à réfléchir aux différentes possibilités. Pour le meuble proprement dit du piano, tout était déjà OK, nous étions fixés sur tous les éléments. La forte contrainte était que je désirais absolument la présence de ralentisseurs pour accompagner l’ouverture et la fermeture en trois parties du clavier. Sauf que vouloir intégrer des vérins prenait une place considérable à l’intérieur du piano, dans la partie centrale… CARI Electronic a dû en tenir compte, s’adapter aux propositions des mécaniciens. Ce qui n’était pas un moindre défi… Ils ont alors travaillé d’arrache-pied sur le sujet.

A.I : Mais n’auriez-vous pas pu faire entrer CARI Electronic plus en amont ? Cela aurait peut-être facilité les choses ?

C.H : Cela n’aurait rien changé car je tenais absolument à la présence de ces ralentisseurs. Je ne voulais pas d’un produit « au rabais », que le relâchement par inadvertance ou la fermeture un peu trop rapide par le musicien des différentes parties du clavier puisse endommager le système. Le problème aurait donc été le même puisqu’il n’existait pas de vérins de petite taille sur le marché qui permettent d’accompagner et de freiner cette rotation.

CARI Electronic a aussi joué, à sa façon une grande part sur le design final. En effet, lorsqu’on s’est vus la toute première fois, je leur ai montré un tableau de bord que j’avais dessiné pour le piano, avec moult boutons et autres touches à enfoncer pour le choix des sons… La réaction immédiate des ingénieurs a été de me montrer que cette notion de tableau de bord avec boutons était complètement dépassée. Tout cela pouvait être géré via des modules disponibles, par exemple à partir d’une tablette. Ceci simplifierait grandement le principe de fabrication car il n’y a pas ici de boîtier à intégrer. Et ce système permettrait au possesseur du piano d’upgrader via la tablette des modules à volonté, d’intégrer directement les évolutions du système ou les nouvelles applications qui pourraient être développées dans le futur.

A.I : Revenons au volet «repliabilité», qui constitue l’une des ruptures technologiques présente au sein de ce piano, qui n’est d’ailleurs pas la seule. Quels étaient ici les problèmes à résoudre ?

C.H: Munis des contraintes découlant de cette repliabilité du piano, nous avons mené une étude poussée qui consistait à lister tous les types et propriétés de charnières existant sur le marché. Et là, force était de constater qu’aucune n’étaient pertinentes par rapport à notre besoin, puisque dans notre cas, nous étions confrontés à un problème de contraintes verticales et non horizontales… Il existait bien des charnières à paumelle invisible utilisées pour les portes blindées, donc non prévues pour des contraintes horizontales. Il fallait alors repenser la rotation pour qu’elle s’adapte vraiment à notre besoin pour le piano.

A.I : Et donc, avez-vous demandé à l’industriel qui vendait ce type de charnières de les adapter à vos contraintes ?

C.H : Non, pas du tout. J’ai tout d’abord contacté le laboratoire de l’ECAM (école d’ingénieurs généralistes basée à Lyon) qui m’a accompagné dans les premiers temps. Cette école comprend trois pôles : un pôle matériaux et structure mécanique, génie mécanique (mécanique des fluides), et un pôle numérique, ce qui était parfait pour moi. Un bel atout pour commencer l’aventure, sachant que l’objectif était alors de mener des études PRD (projet de développement) et ensuite de transmettre le témoin auprès des industriels et des bureaux d’études. Il s’agissait d’une sorte de défrichage de terrain de la part des laboratoires qui nous amènerait ensuite à creuser en profondeur les éléments, et les amener jusqu’à la réalisation effective.

A.I : Ce qui vous a amené à un dépôt de brevet pour ces charnières…

C.H : Oui. Le brevet concerne tout ce qui est lié à la pliabilité du piano et donc englobe les charnières. Nous sommes ici sur une charge de 250 kg de pression. Pour l’instant, avec ce brevet, je m’en tiens au piano. Les journées n’ont que 24 heures... Mais il est vrai que d’autres secteurs pourraient être intéressés par ce type de charnière. Et là, j’ai ma petite idée en tête…


A.I : L’électronique présente au cœur du piano constitue-t-elle aussi une rupture technologique par rapport à l’existant ? Avez-vous déposé un ou plusieurs brevets en cette matière ?

 

C.H : Un brevet est en effet en cours de finalisation. Il reste à cadrer certains éléments entre CARI Electronic et Adèle Music H avec les cabinets en propriété industrielle.

Il nous fallait bien cadenasser certains secrets liés aux processeurs, au système de scrutation – système ayant des implications énormes sur la qualité du toucher du piano en tant que tel - et aussi toute la partie en lien avec les éléments vibratoires par rapport au châssis (et donc leur impact sur l’ensemble). Il s’agit aussi des segmentations du son, la segmentation de ses éléments. Lorsque vous avez essayé le piano (ndlr : je suis moi-même pianiste), vous avez pu vous rendre compte que lorsqu’on joue de façon pianissimo dans les basses, on garde la longueur de basse grâce à la segmentation proportionnée du son entre subwoofer, enceintes et tweeters.
En clair, plus on joue fortissimo et plus le son s’ouvre de manière similaire à un piano acoustique (notion d’ouverture du marteau), les enceintes et les tweeters prennent la relève.Ce sont des éléments de ce type qui ont été développés par CARI Electronique.

Signalons aussi que, parmi les protections, il y a aussi bien sûr celle du nom du piano, du logo, et ceci à l’échelle mondiale.

A.I : Parlons maintenant de la qualité du son et du toucher du piano, que je trouve, venant d’un piano numérique, assez exceptionnels. Comment expliquez-vous d’ailleurs votre avance technologique par rapport aux autres très grosses entreprises qui fabriquent des pianos numériques, sachant qu’elles ont à leur disposition des budgets R&D conséquents en cette matière?

C.H : Avant toute chose, je ne voulais pas suivre le même business model que des entreprises comme Roland, Korg ou Yamaha. Je voulais créer un piano numérique très haut de gamme. Pour cela, je suis parti finalement d’une feuille blanche.
Ces grandes entreprises produisent des pianos numériques depuis une trentaine d’années, avec un certain process, une certaine rentabilité, une gamme de pianos numériques très étudiée par rapport aux échelles de leur prix, en relation aussi avec la production de pianos droits et de pianos à queue dont ils sont aussi, pour certains, fabricants. Ceci est une des explications.

Le problème de taille, c’est aussi le coût de revient des matériaux, le coût des cartes scrutatives associés, du procédé de fabrication. Les grands fabricants ont optimisé à fond leurs chaînes de production, se sont placés sur un marché, sur une gamme de prix. Chambouler cela pour eux, ce serait tout revoir de fond en comble. Et alors il faudrait changer toute la gamme.
Et je ne me situe pas sur le même créneau. Je suis sur un autre marché et une autre gamme de prix. Si vous dites à une personne qui connaît un peu les pianos numériques, que le piano va coûter 5000 euros, il va vous répondre que "c’est vraiment cher pour un portable". Mais il ne se doute pas que le simple amplificateur du piano coûterait déjà 4 à 5000 euros en magasin Hifi.

Vous savez, j’ai un piano à queue chez-moi, que je ne peux emmener avec moi lorsque je me déplace. Ne pas pouvoir jouer pendant les vacances ou lorsque je suis en déplacement m’a toujours paru insupportable. Alors j’emmenais avec moi un piano numérique, mais quelle déception. Pas de réelle vie dans le son. Pas de plaisir. C’est ce qui m’a fait agir. Je me suis dit que réaliser le plus beau des pianos numériques du monde, autant par son aspect électronique que mécanique devait être possible. Je désirais ardemment cet aspect « vibration du meuble » naturelle. Et cela, ce n’est pas avec des carcasses en plastique moulées qu’on peut l’obtenir. Je voulais quelque chose qui soit vraiment noble au niveau de l’instrument, une excellence aussi sur tout l’écosystème de ce piano, comme le piètement, la console... Je désirais un ensemble parfait. En fait, ce n’est pas l’argent qui ma fait avancer dans ce projet, mais la passion. C’était un projet un peu fou, je le reconnais, mais qui a porté ses fruits.

Ma grande satisfaction vient du fait que les concertistes, maintenant, ne voient plus les choses de la même manière. Car ce piano amène désormais une palette de couleurs incroyable.

A.I : D’où vient le son exceptionnel de votre piano. En quoi consiste cette rupture avec ce qu’on connaît ?

C.H : C’est une très longue histoire, un travail acharné. Il y a eu d’abord le laboratoire de l’ECAM avec qui j’ai travaillé, avec lequel nous avons ouvert 5 pianos différents du marché pour voir «ce qu’il y avait dans la bête». Cela allait des pianos numériques standards jusqu’aux plus poussés (c’était déjà il a quelques années, certains numériques ont fait quand même quelques progrès depuis). Et là, nous nous sommes rendus compte que les processeurs et les bases de calcul présents au sein de ces pianos étaient vraiment super simplissimes. Au niveau du système midi, les points de scrutation étaient très limités. Par exemple, quand on enfonce les touches, jusqu’au fond de touche, et sa relevée la vitesse de calcul capable d’être reconnue par la carte de scrutation est beaucoup trop limitative (qu’il s’agisse d’un P45 ou d’un N1 c’est la même manière de procéder).Tout cela est vu par la carte de scrutation qui renseigne le système : vous avez appuyé à telle vitesse, sur telle note… j’envoie l’information à la carte mère ; et la carte mère vous restitue ce que vous avez mémorisé.

Je suis parti de cet existant avec CARI Electronic. Connaissant l’excellence de cette entreprise, voici quel a été mon discours : «Vous travaillez pour des entreprises de pointe dans l’aéronautique, le nucléaire, le son haute fidélité, vous avez étudié les question d’amplification, la transmission de l’information par rapport aux valeurs scrutatives… Ne peut-on pas trouver des solutions, développer des technologies transverses pour mon besoin, finalement pour le besoin de tous les pianistes, pour aller bien au-delà de tout ce qui existe aujourd’hui ?»
A partir de là, nous sommes partis dans deux ans de recherches concernant les tests au niveau des processeurs, les tests de vitesse de calcul. Pour cela, nous avons également travaillé avec des concertistes et des techniciens concert, en relation avec les ingénieurs : «voilà, à tel moment, il faut que cela se déclenche, il faut sentir le fond de touche».
On a finalement beaucoup parlé aussi de psycho acoustique.

A.I : Psycho acoustique ?

C.H : A partir de tous les éléments que je viens de vous décrire, nous avons posé la question suivante à une centaine de concertistes : «Un piano, pour vous, c’est quoi ? Qu’est-ce qui fait que vous n’achèterez jamais un piano numérique même à 15 000 € ? »

Leurs réponses étaient très intéressantes, d’une richesse inouie.
Certains parlaient de ce besoin de pouvoir faire corps avec l’instrument, sentir la vibration. Les réponses menaient à des éléments extrêmement larges, très diversifiés, qui nous ont donnés les pistes pour traduire numériquement toutes ces impressions physiques, les sensations désirées.
Et c’est à ce moment-là que les ingénieurs ont vraiment commencé à travailler en termes de potentialités scrutatives. Un piano a combien de toucher ? Une infinité…d’accord, mais qu’est ce que cela veut vraiment dire ? Nous avons fait parler énormément de musiciens pianistes, de concertistes sur ce sujet. Bien sûr, c’est immense le toucher mais qu’est ce que cela voulait dire en valeurs scrutatives ? 500, 1000, 10000 ?
Par nos études, nous nous sommes rendus compte que cette valeur tournait autour de 1300.

A.I : 1300… Comment avez-vous fait pour déterminer cette valeur ?

C.H : CARI Electronic a branché dans ses laboratoires un clavier sur un logiciel de scrutation et les concertistes venaient jouaient. En fonction des valeurs relevées par l’ordinateur, toutes les valeurs, toutes les façons de jouer (par exemple de tel point à tel point lorsqu’on passe du triple piano au fortissimo), les ingénieurs ont pu alors nous dire : "voilà, un piano acoustique, tel que les concertistes l’entendent, c’est 1300 niveaux".

Le problème pour nous était alors de savoir comment un clavier pourrait transmettre autant d’informations. Parce que 128 niveaux x 88 touches, cela va, cela passe avec une carte, c’est ce qui se fait actuellement avec la norme MIDI dans les pianos numériques… Mais 1300 x 88, comment fait-on ? CARI Electronic a dû alors développer les cartes scrutatives adaptées, des circuits qui nous sont propres placés sous le clavier et qui permettent d’avoir une transmission assez importante d’informations. Elles représentent une véritable innovation technologique.

Un problème de taille résidait aussi dans la latence : il faut savoir qu’un certain temps est nécessaire pour envoyer une information et il faut aussi un certain temps pour que cette information soit traduite en son. Ce son doit être à la hauteur de l’échantillonnage (de notre côté, ce n’est pas un échantillonnage mais une modélisation) qui a été capté. Et le problème est que si on réduisait la latence, on avait aussi un problème en termes de projection sonore. Le son était comme «étranglé», il n’était pas assez riche et il nous fallait trouver un équilibre. Notre chance, justement, a été que les concertistes nous disent qu’il fallait légèrement de latence pour retrouver le caractère propre du piano acoustique, sentir quelque chose d’un peu lâche au tout début du son.

A.I : ..et c’est cela qui permet de faire mieux corps avec l’instrument… En fonction du geste. Retrouver l’exacte émission du son, qui forcément sur un clavier acoustique recèle une certaine latence…

C.H : Exactement. Et lorsqu’ils ont joué sur notre ultime prototype, les concertistes n’en croyait pas leurs oreilles : «ce piano, c’est de la folie. Je n’avais encore jamais vécu cela sur un piano numérique». Rappelons aussi que le châssis en aluminium et les peaux en bois ont leur importance. L’ensemble fait que lorsqu’on joue, on ressent une vibration au bout des doigts. On sent comme une corde qui vibre pendant que l’on joue… D’ailleurs tous les gens qui l’ont essayé m’ont dit «mais il y a des cordes ou quoi dans ce piano?)».

A.I : Pourquoi avoir choisi le son d’un Steinway D pour votre piano Phoenix ?

C.H : La grande majorité des concertistes a privilégié le Steinway. Certains ont pu nous parler d’autres pianos, du Bösendorfer, tout en nous disant que finalement «il vaut mieux prendre le Steinway car c’est un piano qui est aussi plus ouvert au répertoire jazz». Et donc avec le son du Steinway, on reste dans un instrument qui est plébiscité par le plus grand nombre. Même si j’adore personnellement d’autres marques comme Steingraeber, Grotrian, Bechstein, Bosen, Ibach...

Cela dit, ce sont les débuts. Je réfléchis pour plus tard à une idée de modules qui permettraient de disposer de sons de pianos différents. Le problème actuel, c’est que même si l’électronique présente ici est du très très haut de gamme, elle est investie dans un seul son. Mais je réfléchis aussi à cette option future à travers par exemple des sons de piano, pourquoi pas aussi des clavicordes ou des clavecins.

A.I : Comment fonctionne le système ? Comment avez-vous fait pour obtenir cette richesse et qualité de son ?

CH : Pour des raisons de secrets professionnels nous ne pouvons tout dévoiler au risque d’en frustrer quelques uns. Ce que je peux vous dire c’est que nous partons d’une banque de données non compressée (comme les fichiers RAW pour la photo), qui comprend tous les sons en très haute définition, segmentés les uns par rapport aux autres. L’idée est alors de pouvoir tout intégrer sur la carte, qui restitue le son via un calcul algorithmique. Tout est possible et maîtrisable par le logiciel, et en temps réel.

A.I : Donc vous enregistrez les notes. Y a –t’il des composantes de liaisons entre les notes ?

C.H : On entre ici dans un domaine complexe que je ne peux guère développer dans cet interview à cause du secret industriel. Tout ce que je peux vous dire, c’est que tout est intégré informatiquement, mais à partir d’éléments segmentés.
Vous avez toute la notion de résonance par sympathie, toute la notion de la frappe du marteau, le relevé des étouffoirs, mais aussi la mécanique, frottement des touches. Vous savez, quand vous enfoncez les touches, vous levez les doigts et vous avez tout de suite le marteau qui se relève, tous les « bruits » qui sont rattachés au son qui font la véracité du son du piano. Tous ces éléments sont intégrés informatiquement et la vraie contrainte est de réussir à faire en sorte que la transmission de toutes ces informations par rapport à l’interface homme-machine soit en parfaite synergie. Et ceci sans saturation, sans problème de polyphonie… comparativement aux logiciels de type «VST» qui présentent une vision «éclatée» d’un piano maître, associé à un PC relativement puissant puis raccordé à des enceintes monitoring… Dans ce cas, au-delà d’une praticité relative, l’instrument ne fait pas «corps» et les éléments périphériques ne sont pas optimisés entre eux pour générer de véritables sensations de jeu.

AI : Qu’entendez-vous par saturation ?

C.H : Vous savez, dans les pianos numériques lambda, si vous avez 256 notes en polyphonie (voire 512), l’échantillonnage, et la nature du processeur fait que vous ne pourrez pas prendre en considération trop de notes.
De notre côté, la vraie question était de se dire «puisque nous sommes ici en modélisation, nous avons les moyens d’arriver à une infinité de sonorités, de richesse harmonique, mais il faut que le processeur derrière puisse tenir par rapport au calcul.». CARI Electronic a dû alors développer entièrement la partie processeur, ce qui nous a mené à un brevet Adèle H Music/Cari Electronic. Véritable rupture technologique, les cartes développées vont pouvoir servir efficacement dans différents secteurs industriels… Mais je n’en dirai pas plus.

A.I : Si j’ai tout compris, on enregistre des notes, on enregistre des bruits de marteaux, des harmoniques, etc., et l’algorithme sait associer tous ces éléments, les mélanger en temps réel en fonction de ce qui a été scruté, et le rendre d’une manière optimale...

C.H : Oui, par exemple pour l’enfoncement de la touche dont j’ai déjà parlé plus haut, le système va traduire exactement ce que le pianiste a voulu générer. En fait, le vrai challenge, une fois qu’on a une masse aussi considérable d’informations, c’est de travailler sur ce fameux rapport psycho acoustique, donc cette idée de canaliser le toucher. Les fabricants actuels de claviers numériques, qui utilisent le canal MIDI et ses 128 niveaux de vélocité par note, sont bien limités pour rendre cette dimension. Avec notre système, nous sommes en présence de dix fois plus, au niveau des informations transmises. Dès lors, nous avons vraiment réussi à intégrer toute la composante “physique” liée au son via le calcul algorithmique en temps réel, grâce aux cartes de scrutation d’une puissance sans égal. Il nous a fallu également réaliser une carte amplification et une carte mère spécifiques.

C’est aussi la qualité très haut de gamme de l’amplificateur et des enceintes qui fait ici la différence.. Les enceintes, par exemple, sont logées dans des espaces dédiés avec litrage hermétique (collaboration avec l’entreprise FOCAL) pour profiter pleinement de leur richesse dans la «neutralité». Il ne s’agit pas ici de faire un son «flatteur», mais un son vrai. Et le Subwoofer Focal, installé dans notre console H Premium apporte une profondeur d’une richesse extrême dans les basses. En subdivisant ce Subfoofer des autres enceintes, nous avons réussi à optimiser le degré de répartition sonore entre les trois sources de projection du son (subwoofer/enceintes/tweeters) pour donner le sentiment au pianiste que le marteau «s’ouvrait» à mesure de l’attaque.

AI : Oui, parlons aussi de la mécanique de ce piano…

C.H : C’était aussi un des paramètres complexes à appréhender.
A ce stade, j'ai opté pour une des "meilleures" mécanique existante du marché (qui pèse 14 kg) que l’on pouvait penser de prime abord "trop régulière" comparativement à une mécanique d'acoustique de piano de concert dont le rapport poids/cordes apporte ces fameux 52 g à l'enfoncement dégressif des basses aux médiums à 50 g et vers les aigus à 48g environ... Sans compter le poids au retour de la touche qui oscille entre 25 et 27 g en moyenne.
Chose très intéressante, les techniciens concert ont permis en "préparant" le piano comme s'ils prépareraient un grand queue, de travestir le rapport scrutatif du clavier afin de se rapprocher de manière significative du contact qu'aurait un pianiste avec son piano acoustique. Le champ des possibles au niveau électronique étant extrêmement important, ce "rapport poids/cordes" travesti électriquement donne des résultats stupéfiants !

Cela dit, pour l’avenir, je suis convaincu que l’on va réussir à aller encore beaucoup plus loin, sans vraiment avoir besoin d’avoir recours à ce «travestissement». C’est un développement futur à envisager. J’ai presque déjà la solution.

A.I : Le piano dispose d’une application sur tablette qui permet aussi de paramétrer le son à sa convenance, d’aller très loin dans chacune de ses composantes, dessiner son propre son de piano

C.H : Oui, nous avons réalisé une première ébauche de cette application sur IOS et Android. Nous travaillons actuellement sur des aspects d’infographie, pour la rendre encore plus intuitive.

A.I : Aujourd’hui vous avez fait la preuve du concept. Vous passez en phase de fabrication ?

C.H : Oui, le protocole de fabrication est aujourd’hui au point. Nous procédons aux premiers montages pour les premières commandes, que je limite pour l’instant. Et même si je suis déjà harcelé par les magasins pour distribuer le Piano Phoenix, pour vendre ce piano sans attendre, je me donne encore cinq mois, pour créer encore, peaufiner toujours, avec toute la communauté des musiciens qui m’ont déjà commandé et acheté le piano, et qui s’engagent à me faire un retour d’expérience.
Pour ces personnes, le piano est vendu à dessein moins cher (moitié prix). C’est ma façon de les récompenser pour leur participation et les retours qu’elles vont me donner. L’idée est qu’elles puissent ensuite (pour ceux qui le veulent), me rendre le piano V1 et, avec un petit complément, pas grand-chose, juste pour ne pas être déficitaire, acquérir alors la version2. J’attends un retour d’expérience tant par exemple au niveau de la préhension de l’instrument, de la valise qui permet de l’emmener partout, en passant par le pupitre qui soutient l’instrument, les poignées (quelqu’un m’a donné une idée), la bibliothèque de partitions, la possibilité de fixer en bas des tiroirs permettant de ranger des câbles, l’application sur tablette… Je me donne encore une période de 5 mois pour optimiser tous ces aspects.

Le but d’Adèle H Music est de proposer un produit parfait, indiscutable, et surtout d’écouter les pianistes car ils ont tellement de choses à nous dire. Ils connaissent toutes les situations, ils en ont connues tellement.. Ce n’est pas «mon piano», mais ce sera «notre piano». J’ai déjà tellement appris d’eux. Même si je suis à la tête de cette entreprise, je veux que ce projet soit le notre à tous. Je ne suis pas dans l’esprit « optimisation des coûts » pour gagner un maximum d’argent. Ce que je veux, c’est concevoir un très beau piano, et pas au dépens de la qualité. «Soyons fous et, tous ensemble, nous allons concevoir un piano incroyable».

De mon côté, je fais mon affaire de la partie économie d’échelle, renégociation des composants avec les fournisseurs, optimisation des composants clés. A ce sujet, il faut savoir que les charnières coûtent actuellement 500 euros en prix unitaire… et le vérin coûte à lui seul 105 euros l’unité Je ne sais pas si vous imaginez. En fait, quand je vends le piano 4 800 euros comme je le fais actuellement pour la communauté, c’est presque son coût de revient. Et les investisseurs m’accompagnent dans cette idée. Parce qu’avant de passer à la production en grosse quantité, nous voulons vraiment créer cette communauté.

Un piano comme cela devrait coûter au moins 8 000 euros. Ceux qui l’ont testé le reconnaissent et abondent en ce sens. Mais pour l’instant, je ne souhaite pas le vendre ce prix-là. Je veux absolument créer auparavant cette communauté. Car la suite, c’est de retravailler tous ensemble sur les composants clés de ce piano. Pour les charnières, nous allons par exemple investir dans un moule pour les rendre beaucoup moins onéreuses… Il y a nombre de choses comme cela qui pourront être encore optimisées. Je veux du très haut de gamme avec les procédés les plus aboutis. Les charnières sont lourdes : peut-être pourra-t-on arriver, avec un autre matériau tout aussi résistant, à les alléger, tout en faisant en sorte que leur prix de revient soit diminué.

Un développement et une production entièrement française, bientôt vendue à l’international

A.I : Quel est le calendrier ?

C.H : 80 unités sont en fabrication, d’ici jusqu’à mars. Une quarantaine a déjà rejoint la communauté, des musiciens «classiques», mais aussi pas mal de «jazzmen». Nombre de conservatoires et d’écoles de musiques m’ont fait savoir qu’ils avaient planifié l’achat dans leur budget pour 2018, par exemple pour des interventions en milieu scolaire ou lors de concerts en extérieurs grâce à l’autonomie totale du Phoenix. Ensuite je me suis fixé le mois de mai pour le lancement officiel.

A.I : Comment avez-vous financé toute cette aventure jusqu’ici, ces 4 ans de recherche ?

C.H : J’ai apporté 60 000 euros personnels dans l’entreprise, l’ensemble des concours représentait près de 60 000 euros aussi.. Et Au total, j’ai levé autour de 500 000 euros : 280 000 ont été investis dans la R&D et le reste dans les procédés de fabrication, le prototypage, les charges fixes.

A.I : Qui sont vos investisseurs ?

CH : Principalement, des Business Angels (pour la plupart pianistes de formation) ayant conscience de l’aspect révolutionnaire du Phoenix, des spécialistes en stratégie digitale, des financiers, Cari Electronic… Nous mettons en place un conseil stratégique et j’ai le sentiment que nous sommes une équipe très soudée, très expérimentée et surtout complémentaire. Nous avons envie de nous faire plaisir et de réussir. Je viens de finir d’ailleurs ces jours-ci le dernier tour de table, qui m’assure tous les besoins en fonds de roulement, ligne de production, développement commercial, salons à l’international, équipe…

A.I : Combien d’employés compte actuellement votre société ?

C.H : Nous sommes aujourd’hui cinq collaborateurs au sein d’Adèle H Music, dont je suis le président.
J’ai à mes côtés un chef d’atelier qui s’occupe de toute la partie prototypage, de la jonction entre les bureaux d’études et l’industriel par rapport à la pré industrialisation. Il passe des fichiers CAO à leur mise en place concrète sur des prototypes. C’est la partie piètement que vous avez pu voir, toute la partie peau extérieure, toutes les intégrations des composants, etc. On passe de la CAO, c'est-à-dire de l’ordinateur, à cette phase de prototypage avec lui, et ensuite on finalise avec CARI Electronic pour développer toute la chaîne de production.

La société comprend aussi une responsable administrative et financière bien sûr, un community manager et social media manager pour tout ce qui est lié aux réseaux sociaux, aux captations vidéos des rencontres avec les concertistes, et l’ensemble de l’événementiel.

Enfin, un commercial vient d’arriver. De mon côté, je suis sur deux fronts en m’occupant de la partie R&D et de la présentation du piano dans des salons. J’adorerais aussi jouer le rôle de commercial, mais je n’ai pas assez de temps. Je dois chapeauter tous les différents bureaux d’étude. D’ici trois ans nous prévoyons d’être 8 collaborateurs dans notre société, en ajoutant un commercial Europe, un commercial monde et une assistante.
Peut-être aussi un directeur général, ce qui me permettrait de me libérer du temps pour être encore plus présent sur les salons, jouer toujours plus mon rôle d’ «ambassadeur» du piano.
Signalons aussi que le directeur de la chambre de commerce extérieure m’accompagne au sein du comité stratégique. Il va m’accompagner sur la distribution à l’international.

A.I : Avec toute votre expérience acquise, si vous aviez à redémarrer l’aventure, que changeriez-vous dans votre démarche ?

C.H : Je me suis posé mille fois cette question. Ce n’est pas facile d’y répondre. Quand j’ai manqué d’argent, je me disais «ah, je ne peux pas avancer, il faut que je me batte encore avec les banques pour trouver les fonds»… mais en fait, pendant le temps que je passais à les chercher, nous étions sans cesse en évolution, on se demandait par exemple comment augmenter l’autonomie de la batterie du piano, et mille autres. Si j’avais disposé de l’argent en temps voulu, je serais finalement allé trop vite sur certains points et j’aurais mis de côté d’autres éléments qui n’auraient jamais vu le jour.

Je me pose cependant une question : faut-il aussi fabriquer un piano non pliable. Tellement de gens me disent qu’il est incroyable ce piano… Et puis, un piano non pliable coûterait moins cher aussi. J’aimerais bien, mais j’ai peur. Parce que j’ai lancé une nouvelle idée, une nouvelle mobilité pour les musiciens et je ne peux pas être partout.

A.I : quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui veut se lancer dans la création d’une entreprise technologique ?

C.H : Déjà, de toujours croire en soi, en son idée (si elle est bonne bien sûr). Etre aussi bien entouré, avoir une famille, des amis autour de soi. Savoir bien appréhender les moments difficiles. Car il y en a beaucoup et l’on doit réussir à garder un bon recul sur les choses. Si on est trop la tête dans le guidon, on peut vite finir en burn out. En quatre ans, j’ai vécu tellement de hauts et de bas. C’est d’une extrême difficulté, on doit le savoir. Mais il faut toujours rester confiant. Continuer à y croire. Avoir un mental aguerri qui vous donne la force de continuer à vous battre. Il faut savoir être marathonien pour réussir et non sprinter. Pour avoir concouru à trois reprises l’Ultra Trail du Mont Blanc, je peux vous dire qu’il faut savoir être patient et avoir un moral d’acier! Assurer sa bonne trésorerie est aussi fondamental. Si on ne sait pas bien la gérer, on est mort.

Mais vous savez, je suis bien content de ne pas être millionnaire au départ. Si je l’avais été, je pense que je n’aurais jamais réussi. Parce que si ce n’est pas facile, vous vous battez pour trouver les fonds, pour réussir et, au final, vous vous dépassez. Combien j’ai d’exemples de personnes autour de moi qui ont voulu créer une entreprise, qui avaient au départ des fonds incroyables sous la main… Sauf qu’ils n’avaient pas la « niaque ». C’est avec la niaque, je pense, qu’on réussi, qu’on arrive à convaincre des entreprises incroyables comme CARI Electronic, comme FOCAL, comme SAPA Group… Voilà ce qui fait la différence.

Et si je n’avais q’un seul conseil à donner, ce serait de toujours rester modeste et humble. Parce que finalement, sans tous ces ingénieurs, sans tous ces industriels, sans tous ces pianistes qui m’ont accompagné, je n’aurais jamais pu développer tout cela. J’avais une idée, j’avais l’envie, la passion, tout ce qu’on veut. .. mais ce sont aussi toutes ces personnes, par leur aide fondamentale, qui m’ont permis de réussir.

A.I : Je vous remercie


Le piano dans sa valise :
65cm (longueur) X 22cm (hauteur) X 38cm (profondeur)


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