Editorial 1. L'Arabie Saoudite met en danger l'application
des résolutions de la COP21
Jean-Paul Baquiast, Christophe Jacquemin 02/12/2015
On
se souvient que, durant cette conférence internationale,
l'Arabie Saoudite avait été le seul pays à
s'opposer à des conclusions risquant à ses
yeux de compromettre l'avenir d'un pétrole dont elle
tire l'essentiel de son pouvoir. Beaucoup d'autres pays
producteurs de carburants fossiles avaient été
tentés de suivre cet exemple mais ils s'étaient
rangés à la voix de la raison. Si le Royaume
des Saoud avait finalement renoncé à exprimer
un véto clair, il n'avait pas renoncé à
promouvoir la consommation de pétrole sous des formes
plus discrètes.
Aujourd'hui
il le fait de différentes façons, notamment
par des pressions politiques explicites sur les gouvernements
qui espèrent de lui obtenir différents types
de contrats. Rappelons qu'en France, le gouvernement espère
des Saoud plus de 10 milliards d'achats divers, en matériels
militaires et biens d'équipement notamment. Elle
n'est pas évidemment la seule.
Mais une façon plus simple d'assurer la défense
de sa domination du marché des produits pétroliers
consiste à continuer à inonder le marché
de pétrole, bien au delà de la demande actuelle,
ce qui se traduit par le maintien du prix du baril à
des niveaux anormalement bas, soit aujourd'hui quelques
35 dollars comparés aux 100 dollars des années
précédentes. Le Royaume peut supporter des
prix de vente bas compte tenu de l'abondance de ses ressources,
l'importante quantité produite compensant le manque
à gagner sur chacun des barils vendus. Il peut d'autre
part puiser dans ses réserves de change.
Certains observateurs notent actuellement qu'il traverse
pour diverses raisons, notamment ses dépenses militaires
contre les rebelles chiites Houtis au Yémen, certaines
difficultés financières. Mais celles-ci ne
seront que passagères, compte tenu de l'importance
de ses placements productifs dans le monde entier.
Faut-il
rappeler en quoi un prix du baril maintenu artificiellement
bas contribue à rendre sans effets les bonnes résolutions
de la COP21? D'une part, il décourage l'essentiel
des investissements visant à développer des
sources d'énergies renouvelables moins productrices
de CO2, et d'autre part visant à encourager les économies
d'énergie. Dans un article précédent
(cf. Les
prix du pétrole vont-ils continuer à baisser
) nous avions émis l'hypothèse que les recommandations
de la COP21 pourraient contribuer à lancer définitivement,
dans les grands pays industriels, les recherches visant
à concurrencer le pétrole.
Mais
il est évident que plus le prix de celui-ci est bas
et plus longtemps il le reste, moins ces investissements
seront attrayants pour des économies restant soumises
à la loi du marché. Dans l'immédiat,
plus le prix du pétrole est bas, plus les consommateurs,
par exemple les usagers de véhicules utilisant des
moteurs à explosion, sont encouragés à
ne pas restreindre leurs habitudes dépensières.
Mettre
en difficulté les ennemis politiques
Une
autre conséquence, moins perceptible car plus politique,
de l'abondante quantité de pétrole produit
et vendu par le Royaume des Saoud est qu'elle vise à
rendre difficile le développement des pays considérés
par Ryad comme des ennemis politiques. Ceux-ci comptaient
précisément sur des prix plus élevés
du baril pour financer leurs propres investissements, non
seulement en matière de production et distribution
de pétrole et gaz à partir de leurs propres
réserves, mais en matière de développement
économique en général, y compris dans
le domaine des énergies alternatives.
Parmi
les pays visés se trouve évidemment la Russie,
le Venezuela, le Brésil et, dans une certaine mesure,
l'Amérique du Nord productrice potentielle de gaz
de schistes. Parmi des adversaires plus proches et jugés
plus dangereux, l'on trouve les pays de l'arc chiite, Iran,
Irak, Syrie et, même la plupart des pays de l'OPEC.
L'Arabie saoudite les considère, malgré les
bonnes paroles qu'elle leur dispense, comme des concurrents
à éliminer.
Le lecteur
objectera à nouveau qu'empêcher la Russie ou
l'Iran de vendre avec profit des produits pétroliers
provenant de leurs réserves contribuera indirectement
à la baisse de la production des gaz à effet
de serre poursuivi par la COP21. Aussi les signataires de
la résolution finale devraient se réjouir
de voir l'Arabie saoudite rendre plus difficile ou moins
rentable l'exploitation de leurs propres réserves
par ses concurrents.
Mais encore une fois, il s'agirait d'une vision à
courte vue. Le pétrole que ne pourrait pas vendre
la Russie et l'Iran sera de toutes façons produit
par l'Arabie saoudite et consommé par le reste du
monde. Mais l'Arabie saoudite, contrairement aux autres
pays, se gardera bien de développer des énergies
renouvelables, comme la Russie, l'Iran ou la Chine, sans
mentionner l'Europe, se sont résolues à le
faire.
Pourrait-on
espérer que la communauté des pays signataires
de la résolution de la COP21 interviendraient par
des moyens politiques, voire militaire, pour empêcher
les Saoud de poursuivre leurs politiques pétrolières
mortifères ?
Une
telle intervention serait justifiée par ailleurs
compte tenu des agressions contre ce qu'il faut bien appeler
les valeurs de la civilisation, à laquelle disent
se rattacher les Etats ayant participé à la
COP21. Sans politiser ici le débat, ce qui n'aurait
pas sa place sur le présent site, bornons-nous à
suggérer que l'Arabie saoudite se comporte par ailleurs
en une véritable monstruosité géopolitique.
Si la communauté internationale lui retirait les
moyens de nuire, elle rendrait service à l'ensemble
de l'humanité. 1)
1) Le
lecteur intéressé trouvera sur un autre site
auquel contribuent les auteurs de cet éditorial un
point de vue plus radical sur la question. (voir Une
urgence de civilisation: neutraliser les puits de pétrole
saoudiens ) Mais il s'agit là aussi d'un souhait
qui ne se réalisera pas.
Retour au sommaire