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Sciences, technologies et politique
. La résistance des scientifiques, facteur à portée géophysique.
Jean-Paul Baquiast 31/10/2013

Noami Klein, sociologue et activiste renommée, auteur du livre à succès La stratégie du choc sur la dynamique fondamentale de déstructuration et de dissolution de l'ultra-capitalisme actuel, publie un article d’un grand intérêt dans The New Statesman, " How science is telling us all to revolt. Is our relentless quest for economic growth killing the planet? Climate scientists have seen the data – and they are coming to some incendiary conclusions. Elle reprend une partie de cet article sur son site personnel, le 29/10/2013

Notre ami Philippe Grasset a commenté et développé le texte de Naomi Klein sur son site Dedefensa.org, dans un article auquel nous renvoyons et qu'il faut évidemment lire en détail, ainsi tous ceux de cet excellent site. J'ai personnellement jugé opportun, avec son accord, de le résumer ci-dessous et d'ajouter mes propres commentaires, tant à son article qu'à celui de Naomi Klein. Je crois pouvoir dire qu'à quelques différences près, nous partageons les idées relatives à la nécessité du combat anti-Système évoqué ici.

Philippe Grasset

(résumé) Le thème de l’article de Naomi Klein concerne un phénomène en plein développement au sein de la communauté scientifique. Apparu dans la frange radicale de cette communauté, il ne pourra que se renforcer à mesure que l’on constate la rapidité de la destruction du monde causé par la dynamique de ce que nous dénonçons comme le Système. Ce phénomène se manifeste par définition dans tous les domaines, et il a un nom spécifique dans chacun de ces domaines, ici le capitalisme mondialisé ultra-libéral, là la surveillance de masse [la crise Snowden/NSA], là encore les interventions et pressions à prétention militaire [la crise syrienne et alentour].

Ce Système apparaît comme de plus en plus déchainé, multipliant les destruction qu’il opère sur l’environnement, y compris d'un point de vue global, celui qui relève désormais de la géophysique. Il manifeste sa surpuissance dans un sens tendant à anéantir tout ce qu’il entend conquérir, soumettre et exploiter. Par conséquent il transforme sa dynamique de surpuissance en dynamique d’autodestruction. Il détruit ce qui devrait le renforcer, s'épuisant à mesure dans la catastrophique annihilation des éléments nécessaires à sa puissance.

L’originalité du propos de Noami Klein est de montrer que ce diagnostic est désormais celui de scientifiques de plus en plus nombreux. Ils constatent 1) que, pour des raisons diverses et indubitables, le capitalisme extrême (le Système) ne peut plus être réformé; 2) que la lutte contre la crise qu’il engendre implique désormais sa remise en cause totale ; 3) que cette remise en cause et la lutte en découlant supposent une participation populaire sous forme d'une révolte par tous moyens, et sans objectifs constructifs ou « alternatifs » immédiats.

Autrement dit, la réaction souhaitée par ces scientifiques a pour but fondamental, essentiel, de gripper la machine, en la contrecarrant par tous les moyens possibles, pour diminuer à mesure ses effets destructeurs. Il ne faut plus se préoccuper de savoir quoi faire et quoi mettre à la place, parce que quand une personne se noie à cause des vêtements trop lourds dont elle est affublée (une armure de chevalier blanc du libéralisme, en ce cas), on ne se préoccupe pas de savoir comme on l’habillera si on parvient à la sauver, on tente de la sauver tout simplement, en la soulageant des oripeaux qui l’entraînent vers le fond.

Le plus actif des scientifiques cités par Naomi Klein, Brad Werner (NB: site en réfection), estime que cet appel à la révolte n’est pas un acte idéologique ni politique, mais un comportement scientifique nouveau qui doit être inclus dans une approche géophysique de l'évolution de la planète. Il s’agit de tenter d'arrêter un mouvement radical de destruction du monde. Un moyen désormais qualifié de “scientifique“ pour ce faire réside dans cette révolte, que Werner qualifie à juste titre de résistance. Nous avons dans un texte précédent définit la “résistance” comme tâche civique et humaine fondamentale. Il ne faut pas se préoccuper de ses buts mais seulement de l’aide qu’elle peut apporter à la destruction du Système. Pour la définition d’un monde meilleur, on verra plus tard.

Naomi Klein observe donc, à la suite de Werner et quelques autres, que “la résistance” est, dans ce cas, devenue un concept scientifique intégré à la science géophysique, dont l'activité principale aujourd'hui conduit à constater la destruction du monde par le Système.  La résistance comprend le soutien à tous les forces dont les dynamiques s'opposent à celles de la culture capitaliste. Elle inclut des actions directes, blocages et sabotages destinées à la protection de l'environnement, émanant d'éléments étrangers à la culture dominante, peuples indigènes, travailleurs de la base, anarchistes et autres groupes activistes.

Brad Werner n'appelle pas directement à de telles actions. Il constate seulement que leurs surgissements spontanés, fussent-ils éphémères comme le mouvement « Occupy Wall Street », finissent toujours avoir une influence sur la culture dominante et finalement sur l'avenir de la Terre. Ils acquièrent la capacité de modifier celui-ci en profondeur. Il s'agit donc pour lui de mouvements d'importance géophysique. Beaucoup de scientifiques dorénavant s'en rendent compte et se mobilisent: physiciens, astronomes, médecins, biologistes, rejoignant la tradition de ceux qui ont lutté contre l'arme atomique, la guerre, la contamination chimique, le créationnisme. Il les incite à s'y engager jusqu'à l''arrestation par la police si nécessaire. Le changement climatique n'est pas une question n'impactant que certains modes de vie, mais une crise affectant la survie même de l'espèce humaine.

Ceci dit, les modèles présentés par Werner, selon Naomi Klein, ne visent pas à combattre telle ou telle politique. Ils sont beaucoup plus globaux. C'est l'avenir tout entier de l'humanité qui est mis en cause par la poursuite de politiques de croissance au sein des nations riches, la fétichisation du Produit National Brut, la démission imposée devant les intérêts se cachant sous le concept de « main invisible » du marché. Rien ne pourra être fait contre le changement climatique et ses conséquences à l'intérieur des règles du capitalisme libéral ou néo-libéral.

Il nous apparaît évident que cet article de Naomi Klein introduit une dimension nouvelle en objectivant la nécessité de la révolte (de la résistance), quasiment comme un fait scientifique incontestable. Il doit donc être lu dans toute sa globalité potentielle. Il faut aller plus loin que les manifestations classiques de révoltes ou de résistance populaires, du type « Occupy » ou « anti gaz de schistes ». Il faut, en suivant rigoureusement la même logique mais à une échelle plus globale, attaquer sans cesse le Système pour le gripper, fausser son fonctionnement, accélérer son inéluctable dynamique autodestructrice. Il faut autrement dit introduire le désordre en son cœur, par tous les moyens possibles. Tous les actes, tous les événements, dans tous les domaines, selon toutes les formes qu’ils peuvent prendre, sont comptables de ce devoir fondamental, qui est nommé “résistance”.

Pour être concret à cet égard et montrer la diversité du propos, on prendra le cas de la crise Snowden/NSA. Selon la logique ainsi exposée, il ne s’agit pas, dans cette crise, de contrer la NSA, de chercher à assurer une défense de l’Europe contre les actes de la NSA, selon des principes devenus objectivement archaïques sinon fantomatiques parce que totalement détruits par le Système, tels que la souveraineté, l’identité, etc. Tout cela n’existe plus là où nous étions accoutumés de le trouver . Autrement dit la définition de l’Europe comme vassale de l’Amérique est absolument vaine pour créer une mobilisation, L'Europe est complice du Système en dissimulant la vérité de la situation. Croit-on une seule seconde que si l’Europe telle qu’elle est se libérait de cette soi-disant vassalité, ne serait pas aussitôt le meilleur élève du Système ? Voyez l’allure avantageuse et entendez la profondeur du verbe de Barroso.

L’Europe, dans le chef de ses dirigeants politiques, est comme l’Amérique dans le chef de ses dirigeants politiques, un composant au service du Système, agissant selon les normes et les consignes du Système. Le fait de la “résistance” recommandée par les scientifiques précédemment évoqués, devenant facteur géophysique, mais aussi culturel, psychologique, politique,... consisterait à introduire le désordre et la confusion dans la machine-NSA, à tenter de la gripper, et par extension à tenter de gripper la direction politique américaine, les relations USA-Europe, les réactions des dirigeants européen “écoutés” par la NSA, ceux des citoyens européens ciblés, et ainsi de suite. Snowden-Greenwald l'ont fait cela parfaitement, quelles qu'aient été leurs intentions, leurs pensées profondes, la sympathie qu’on éprouve ou pas pour eux.

Peu importe que Merkel soit espionnée ou qu’elle ne le soit plus si sa protestation est entendue, l’important est qu’elle réagisse, s’indigne, rougisse de colère et de vertu outragée, brandisse la dignité et les “valeurs occidentales ” demande des comptes, exige ceci et cela, et produise ainsi des effets à la Maison-Blanche, au Congrès, et finalement à la NSA dans le chef ahuri du général Alexander. Tous ces effets seront autant d’éléments de désordre et de confusion, qui handicaperont et freineront de plus en plus gravement le fonctionnement de la machine. Bien entendu, cet exemple est un exemple, et la même logique s’applique à toutes les crises, à toutes les situations... Résistez, résistez, et cessez donc de chercher à comprendre pour quelle forme de monde idyllique vous résistez. L’acte seul compte, dans une situation d’effondrement si tragique qu’elle implique au terme de sa logique la destruction du monde et de tout ce qui va avec, y compris “les espèces” biologiques et l'homme lui-même.

Proposons l'idée qu’une telle conception de la « résistance » qui progresse dans les esprits de nombre de scientifiques constitue un fait psychologique majeur, même s'il est inévitable au vu de la dynamique du Système. La nécessité de la “résistance” devient ainsi un fait scientifique certes peu comparable aux autres, mais objectif.

Jean-Paul Baquiast

Il ne s'agit pas ici de remettre en cause la nécessité de la révolte anti-Système évoquée tant dans l'article de Naomi Klein que dans celui de Philippe Grasset, mais de poser quelques questions concernant les conditions dans lesquelles cette lutte pourrait se généraliser à l'échelle du monde global. S'engager dans un combat de cette ampleur ne peut se faire la fleur au fusil, en sous-estimant les résistances qui ne manqueront pas de se manifester. Au contraire, évoquer ces résistances devrait permettre, soit actuellement, soit à terme, de mieux les combattre.

1. Quels sont les scientifiques évoqués par Brad Werner et susceptibles de donner une dimension vraiment scientifique à la lutte contre la prochaine destruction du monde provoquée par le Système?

Brad Werner a évidemment mentionné en premier lieu les climatologues, océanologues, biologistes, anthropologues constatant de visu les dégâts produits par le Système. Mais qu'en est-il de tous ceux restant encore plus ou moins éloignés de ces préoccupations, physiciens, chimistes, roboticiens, astrophysiciens, ainsi que les innombrables ingénieurs coopérant aux technologies mises en place par le Système? Vont-ils allègrement sinon sacrifier, du moins accepter de reconvertir leur gagne-pain? Par ailleurs, au sein même des premiers, ceux prêts à s'engager dans une action « révolutionnaire » ne se recrutent-ils pas dans une étroite minorité nord-américaine? Qu'en serait-il de leurs homologues, notamment au sein de ce que l'on nomme l'euroBRICS? N'oublions pas que la recherche scientifique asiatique dépassera bientôt en importance la recherche américaine.

2. Ne conviendrait-il pas, pour créer un mouvement mondial d'opinion, de faire des investissements considérables et ceci dès maintenant dans la mise en place de structures coordonnées de sensibilisation concernant le monde entier. Il faudrait non seulement présenter les risques découlant du business as usual, mais l'intérêt de la résistance. Ces présentations devraient nécessairement utiliser l'Internet, quitte à être piratées en permanence par la NSA et autres organismes défenseurs du Système.

3. Pour lutter contre le Système, chacun doit donner l'exemple. Il faut en particulier promouvoir de sérieuses politiques de décroissance, affectant en priorité les pays riches et leurs populations. Cette décroissance viserait en particulier les consommations. Or quels milieux politiques, et derrière eux quels scientifiques, accepteraient, non seulement de prêcher la bonne parole, mais de contribuer par leur exemple à modifier concrètement les modes de vie? Comment par ailleurs éviter que les défenseurs du Système ne présentent cette décroissance aux classes les plus défavorisées comme susceptibles d'annuler les faibles améliorations de niveau de vie qu'elles espèrent, les mobilisant ainsi en masse contre tout changement?

4. Si la lutte préconisée contre le Système ébranlait sérieusement les bases de celui-ci, les militants de cette lutte, incluant les scientifiques, accepteraient-ils les répressions en découlant, provenant des institutions qui défendent le Système. Ces répressions seront sans pitié, y compris dans les pays réputés démocratiques. Il ne s'agirait pas alors d'admettre être arrêté quelques jours par la police, menottes aux poignets, comme évoqué dans l'article de Naomi Klein. Il pourrait s'agir d'affronter de véritables mises au goulag, voire des opérations homicides. Le courage des scientifiques impliqués dans la défense des équilibres naturels irait-il jusque là – à supposer que leur connivence n'ait pas été achetée auparavant?

5. Plus généralement, comment espérer que les Etats ou les grandes entreprises, notamment dans le secteur énergétique, pourraient résister aux gains faciles. On constate ces jours-ci que le Mozambique, un des pays dont la population est la plus pauvre du monde, met en exploitation des gisements considérables de charbon. De même des gisements de gaz très importants ont été découverts au large des côtes. C'est la ruée des multinationales à Maputo, la capitale, où les gratte-ciels se multiplient. Sans commentaires.