Article
Sommes
nous seuls dans l'Univers ?
Jean-Paul Baquiast
30/01/2012
Il
s'agit d'une question aux répercussions scientifiques
et philosophiques considérables. Nous venons
de présenter les livres de deux cosmologistes(1)
qui défendent une thèse que beaucoup
de personnes détestent entendre formuler mais
qui paraît aujourd'hui, en l'état de la
science, la seule recevable: il n'est pas possible aujourd'hui
d'identifier, à quelque endroit de l'univers
que l'on se place, hors la Terre, de formes de vie et
encore moins de formes organiques complexes susceptibles
de comportement intelligents. Ceci quelles que soient
les définitions que l'on donne de la vie et de
l'intelligence.
Cela
ne veut pas dire que de telles formes n'existent pas
ailleurs. Il est donc tout à fait conforme à
l'esprit scientifique de chercher à les découvrir.
Cette recherche, pour ouvrir les angles d'approche,
peut légitimement s'appuyer sur des définitions
de la vie et de l'intelligence qui ne soient pas définies
strictement par les modèles biologiques identifiés.
Un
vaste courant de recherche s'appuie pour ce faire, comme
nous allons le rappeler ci-dessous, sur les produits
de la vie synthétique et de l'intelligence artificielle
actuellement développés par des Terriens
sur la Terre, autrement dit, rappelons-le, par des organismes
biologiques, ceux des chercheurs des disciplines concernées.
Mais, répétons-le, aussi intéressants
que puissent être ces produits et schémas,
il ne suffit pas de montrer qu'ils sont théoriquement
concevables. Il faudrait démontrer expérimentalement
que des entités de même nature existent
sur d'autres planètes ou à quelque endroit
que ce soit de l'univers. A ce moment seulement, nous
pourrons affirmer que nous ne sommes pas seuls dans
l'univers.
Les
super-Terres
Il
est indéniable que la mise en évidence,
qui se multiplie actuellement, de planètes extérieures
au système solaire et susceptibles d'habriter
des formes de vie telles que nous les connaissons encourage
les spéculations. On en compte à la date
de rédaction de cet article environ 700. Ces
planètes sont encore beaucoup trop lointaines
pour que les instruments actuels permettent de les observer
avec suffisamment de précision. Néanmoins
l'échéance se rapproche.
Selon
l'astrophysicien Dimitar Sasselov(2),
les planètes les plus favorables à la
vie ne sont pas seulement celles qui dans l'ensemble
sont comparable à la Terre. Il pense que ce que
les astronomes désignent du terme de super-Terre
le seraient bien plus encore. Ci contre une vue d'artiste
représentant un système double de super-Terres
orbitant autour d'un Soleil.
Il
faut entendre par ce terme de super-Terre des planètes
composées de roches et de glaces d'une taille
pouvant être 10 fois celle de la Terre. Elles
disposent d'une surface relativement réduite
par rapport à leur masse, ce qui leur permet
de conserver leur chaleur interne. Cette chaleur favorise
les mouvements tectoniques tels que connus sur Terre.
Ceux-ci préviennent l'excès d'émissions
volcaniques susceptibles de générer des
effets de serre catastrophiques comme sur notre voisine
Venus. Enfin la quantité de glace d'eau qu'elles
contiennent pourrait favoriser la constitution d'océans
gigantesques, multipliant les chances de voir apparaître
les formes de vie océaniques qui sur Terre, ont
été les précurseurs de la vie organisée.
En
effet, selon Sasselov, la température clémente
de la surface, sur ces planètes, pourrait encourager
la constitution de molécules géantes susceptibles
avec le temps d'atteindre les concentrations nécessaires
à l'émergence de la vie. Ceci ne veut
pas dire qu'il s'agirait d'une vie biologique telle
que présente sur la Terre.
L'auteur
porte un grand intérêt aux perspectives
évoquées en introduction de cet article,
concernant sur Terre les expériences en plein
développement de la vie synthétique. Nous
avons par exemple signalé ici les essais réussis
de Craig Venter pour créer une cellule synthétique(3).
D'autres essais sont en cours ailleurs. Or, les planètes
super-géantes pourraient offrir des conditions
permettant, avec le temps et la multiplication en nombre
quasiment illimité des essais, la production
de membranes enfermant les molécules nécessaires
aux fonctions vitales telles que nous les connaissons.
Il ne s'agirait pas d'une vie nécessairement
semblable à la vie sur Terre, mais elle pourrait
y ressembler. Il ne serait pas pour autant nécessaire
d'imaginer des formes de vie totalement exotiques, telles
que la Science Fiction se plait à le faire. Il
est évident que les recherches sur la biologie
synthétique intéressent fortement l'exobiologie,
c'est-à-dire la recherche de vie extraterrestre.
La Nasa par exemple y consacre certains crédits.
L'évolution
biologique répond-elle à des déterminismes
généraux?
Ces
formes de vie initialement monocellulaires pourraient-elles
évoluer, comme sur Terre, afin de donner naissance
à des organismes complexes susceptibles éventuellement
d'intelligence et même de conscience de soi. Les
biologistes et neurologistes évolutionnaires,
sur ce point, et concernant les conditions régnant
sur Terre, sont divisés. Comme le rappelle Michael
Chorost(4), les uns ne voient
aucune possibilité, dans le cadre de l'évolution
darwinienne sur le mode Hasard et nécessité,
pour que les aléas de l'évolution aient
pu déterminer rigidement l'apparition d'espèces
complexes et conscientes dont l'Homme actuel serait
un représentant.
Différentes formes d'organismes sont apparues,
certaines simples, d'autres complexes. La plupart ont
disparu et ce ne fut que grâce à des circonstances
favorables, n'étant en rien déterminées
à l'avance, que les primates récents et
les humains ont pu survivre. Il s'agit en gros de la
thèse défendue par le regretté
Stephen Jay Gould. Les deux cosmologistes cités
dans la note 1 ci-dessous ont accumulé les preuves
du fait que cette survie était si hautement improbable
que l'on peut supposer sans grands risques, selon eux,
qu'il s'est agi d'un phénomène unique
dans la galaxie, sinon dans l'univers.
Mais
une autre école de biologistes pensent que des
lois plus générales, que l'on pourrait
qualifier de structurales, sans imposer une évolution
absolument déterministe vers la complexité
et la conscience 5), du moins en
augmentent les probabilités d'occurrence. Sur
Terre, comme éventuellement sur les planètes
super-géantes évoqués précédemment,
les phénomènes locaux étudiés
par la thermodynamique sous le nom d'accroissement de
la complexité par génération d'ordre
à partir du désordre (systèmes
en déséquilibre) ne peuvent que favoriser
des niches d'accroissement de la complexité dont
la vie et même l'intelligence pourraient être
les produits. En terme d'évolution, du fait des
contraintes de la sélection darwinienne, ceci
se traduit sur Terre par ce que l'on nomme l'évolution
convergente. On désigne ainsi l'apparition d'organes
différents ayant les mêmes fonctions (par
exemple entre le dauphin et le saurien fossile dit ichtyosaure
- image) mais aussi l'affectation à des fonctions
différentes d'organes identiques.
Ces
contraintes ne veulent pas dire, aussi bien sur Terre
que sur d'autres planètes, que la marche vers
des complexités croissantes soit déterminée
à l'avance. Disons qu'elle aurait autant, sinon
plus de probabilités de survenir que l'enfermement
dans des formes de moins en moins complexes. Ceci même
en cas de catastrophes de grande ampleur. Si des formes
complexes survivent aux catastrophes, les chances pour
qu'elles redonnent naissance à des complexités
accrues ne sont pas négligeables.
Nous
pouvons donc conclure qu'il ne serait pas scientifique
d'exclure a priori l'existence dans l'univers de formes
de vie intelligentes, éventuellement très
différentes de nous. C'est toute la question
qu'exploite avec ferveur la science fiction. Mais encore
une fois, tant que de telles formes n'ont pas été
observées sur Terre et ailleurs dans l'univers,
il n'est pas possible d'en faire des objets d'étude
autres que relevant de la conjecture.
Notes
(1) "Alone in the Universe.
Why our Planet is Unique" par John Gribbin. http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2011/dec/gribbin.html
Voir aussi "Le théorème du jardin"
par Christian Magnan http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2011/dec/theoremejardin.html
(2) Dimitar Sasselov. "How the
hunt for alien worlds and artificial celles will revolutionize
life on our planet", Basic Books 2011
(3) Voir par exemple http://www.guardian.co.uk/science/2010/may/20/craig-venter-synthetic-life-form.
Voir aussi sur le même sujet http://www.sciencemag.org/content/329/5987/52.abstract
(4) Michael Chorost, "The ascent
of life". NewScientist, 21 janvier 2012, p. 35
(5) Comme l'affirme le promoteur
contesté de la théorie constructale, Adrian
Bejan, y compris dans son dernier ouvrage "Design
in Nature. How the constructal laws govern evolution",
2011. Doubleday.
Sur Béjan et plus généralement
les théories de la morphogenèse, voir
notre article de 2004 qui conserve toute son actualité
: La morphogenèse http://www.automatesintelligents.com/echanges/2004/jan/morphogenese.html
Retour
au sommaire