Article
Un
risque de pandémie grippale mortelle
Jean-Paul Baquiast - 23/01/2012
La
presse s'est inquiétée, il y a quelques
semaines, lorsque deux laboratoires, en Hollande et
aux Etats-Unis, ont annoncé avoir réussi
à rendre transmissible aux mammifères
(chez des blaireaux dans un premier temps) le virus
de la grippe aviaire H5N1(1).
Celui-ci
est responsable d'épidémies mortelles
chez les oiseaux. Les humains accidentellement touchés,
par exemple dans des élevages de volaille en
Asie, développent des formes de grippe, pulmonaires
ou autres, mortelles à près de 50%. Heureusement,
jusqu'à présent le virus ne se transmettait
que difficilement en direction ou entre les mammifères.
On conçoit aisément que développer
des formes mutantes capables de se répandre,
non seulement par contact, mais par la voie atmosphérique,
fait courir le risque de provoquer chez l'homme des
pandémies à très forte mortalité.
Les experts ont évoqué le précédent
de la grippe espagnole. D'autres pronostiquent des formes
pouvant entraîner des centaines de millions de
morts.
Fallait-il donc faciliter la probabilité, sous
prétexte d'étudier les modalités
selon lesquelles ce virus peut muter et franchir la
barrière des espèces, de générer
des souches capables de s'échapper dans la nature,
soit suite à des maladresses, soit du fait d'une
malveillance toujours possible. Ceci d'autant plus que
les chercheurs concernés envisageaient de publier
leurs résultats dans des revues scientifiques,
afin d'encourager des recherches analogues ailleurs.
Ils arguent que des mutations ayant toutes les chances
de se produire spontanément un jour ou l'autre,
mieux vaux étudier sans attendre le mécanisme
de propagation du virus. L'institution américaine
des National Institutes of Health (NHS), après
avoir semble-t-il approuvé initialement le principe
de telles recherches, s'en est depuis inquiétée.
Un moratoire
Aujourd'hui
les plus influents des spécialistes mondiaux
de la grippe ont convenu de s'interdire pendant 60 jours
toute expérimentation visant à rendre
le H5N1 plus facilement contagieux(2).
Les discussions seront tenues dans le cadre de la World
Health Organisation (WHO). Mais cela suffira-t-il à
empêcher l'ouverture de ce que certains ont nommé
une boîte de Pandore.
Chez les blaireaux, le virus modifié peut se
transmettre comme une simple grippe, en provoquant une
mortalité étendue. Comment dans ces conditions
empêcher que les barrières génétiques
empêchant éventuellement sa transmission
à d'autres mammifères ne soient pas détruites.
D'ores et déjà, il semble que ceci soit
en train de se produire à l'intérieur
des enceintes sous contrôle du laboratoire hollandais.
Cette situation met les spécialistes de la grippe
et les responsables de la santé publique devant
des choix risquant de rester inopérants : soit
proscrire totalement la suite des recherches, ce qui
n'empêchera pas dorénavant leur extension
spontanée soit les encadrer sévèrement,
ce qui aura le même résultat. Le moratoire
a été présenté par certains
comme une simple opération de relations publiques.
La
meilleure solution serait sans doute de mettre beaucoup
plus de moyens sur le problème afin de comprendre
rapidement comment le virus mute et se répand.
Notamment afin de se mettre en état de produire
à grande échelle un vaccin efficace
dès les premières semaines. Mais les recherches
sur les virus, que ce soit celui de la grippe ordinaire
ou du HIV, ont montré que les généticiens
et biologistes savent encore peu de choses sur les processus
en cause, moins encore sur les vaccins. Quant aux moyens,
ils sont très rares.
Ces
dernières semaines se sont tenus plusieurs séminaires
en France sur les relations entre les chercheurs et
les citoyens. De bons esprits ont défendu la
thèse selon laquelle il fallait davantage associer
les citoyens aux objectifs et moyens de la recherche.
Il est probable que, même si l'intention est en
soi louable, la démarche n'aurait pu dans le
cas qui nous intéresse ici bloquer les décisions
ayant abouti à la situation à haut risque
actuelle. Nous ne sommes pas dans le cas des OGM végétaux
ou du nucléaire.
Ceci
ne devrait pas empêcher que le moratoire de 60
jours soit prolongé (sauf dans la perspective
d'étudier un vaccin) et que le thème soit
largement discuté, y compris dans des cercles
de compétence élargis.
Mais peut-être est-il déjà trop
tard...
Notes
(1)
Voir
http://www.newscientist.com/article/mg21128314.600
(2) Voir Sciencemag :
http://news.sciencemag.org/scienceinsider/2012/01/in-dramatic-move-flu-researchers.html
* Voir aussi, en français http://www.mediapart.fr/journal/fil-dactualites/240112/moratoire-pour-les-recherches-sur-le-virus-h5n1
Retour
au sommaire