Article.
Les
yeux grand fermés
Depuis 40 ans, les sociétés technologiques
ont la capacité d'évaluer leur avenir.
Et alors ?
Alors rien, ou presque....
Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin - 11/01/2012
Il
paraît indiscutable que les sociétés
technologies actuelles (les nôtres) disposent
d'un grand nombre d'outils leur permettant d'observer
leurs comportements et d'en tirer des modèles
prédictifs. Certes, ces observations sont partielles,
incertaines et souvent faussées par des acteurs
détournant volontairement les faits pour préserver
leurs intérêts. Il en est de même
des modèles prédictifs. Ceux-ci n'explorent
qu'un nombre nécessairement limité de
perspectives et de solutions possibles, auxquelles on
peut toujours reprocher un manque d'objectivité.
Mais
cette situation est le propre de tout travail scientifique.
La seule façon d'échapper à ces
critiques serait de soumettre à un débat
démocratique incessant aussi bien ces études
que les solutions envisagées pour optimiser les
comportements des sociétés, prévenir
en particulier les plus dangereux d'entre eux. C'est
le défi permanent posé par les relations
entre scientifiques et citoyens. Or force est de constater
que les problèmes qui supposeraient le plus grand
nombre de débats, afin de faire naître
le plus grand nombre de consensus, sont ceux portant
sur l'avenir même de ces sociétés
technologiques.
Il
s'est agi depuis quelques années de la question
du changement climatique et des changements qu'il faudrait
apporter à nos modes de vie pour en limiter les
effets dangereux, sinon mortels. Mais ce nouvel enjeu
relance avec une actualité accrue la question
des limites de la croissance dans un monde aux ressources
finies.
Le
problème avait été bien posé
par le Club de Rome fondé en avril 1968. Le rapport
intitulé en anglais The Limits to Growth,
dit aussi rapport Meadows, du nom de son principal auteur
(photo), reposait sur un modèle du Massachusetts
Institute of Technology, à nombreuses variables,
dit World3, lequel avait provoqué un effet
considérable.
A
sa suite, le Club de Rome avait tenté de susciter
des politiques mondiales dites depuis décroissantistes,
visant sinon à supprimer du moins à limiter
les activités les plus dangereuses pour l'avenir
de l'espèce humaine (Club of Rome Project
on Predicament of mankind ).
Mais parallèlement la démarche avait suscité
une contre-offensive massive des intérêts
économiques et politiques visant à ne
rien remettre en cause. Les représentants de
ces intérêts n'ont eu de cesse d'en discréditer
les auteurs plutôt qu'essayer de discuter le plus
objectivement possible leurs arguments. Certes, toutes
les prédictions, celles tenant notamment à
la raréfaction des ressources en pétrole,
n'ont pas été vérifiées
dans les délais annoncés. Mais globalement,
aujourd'hui encore, les diagnostics posés demeurent
valables. Ceci étant, les adversaires du Club
de Rome ont pratiquement réussi dans leur entreprise
de discrédit. Le rapport a très vite cessé
d'être actualisé, puis mentionné,
jusqu'à tomber quasiment dans l'oubli aujourd'hui.
La
rapport World3, comme aujourd'hui les rapports du GIEC
concernant le réchauffement climatique, présentent
cependant un caractère plus qu'alarmant qui devrait
mettre en garde les opinions et les décideurs.
Ils montrent que, sauf à modifier radicalement
les principaux facteurs humains, tant du réchauffement
que de la disparition des ressources, des effets dits
de feed-back ou rétroaction font que tout
remède partiel se traduit rapidement par une
aggravation globale.
Ainsi,
diminuer la consommation des énergies fossiles
sans diminuer la consommation d'énergie entraîne
des répercussions sur l'environnement qui sont
à terme tout aussi destructrices. De même,
les efforts visant à augmenter la production
agricole pour faire face aux effets de la croissance
démographique ne font que reporter le problème,
la destruction des ressources en terres et la pollution
s'aggravant corrélativement. Selon ces modèles,
des effets d'emballement, dits run-away, ne tarderont
pas, quoique l'on fasse, à provoquer des catastrophes
de grande ampleur, se traduisant notamment par des destructions
multiples et des morts par centaines de millions. Autrement
dit, ces modèles obligent, non sans de bonnes
raisons, à envisager la disparition des civilisations
telles que nous les connaissons.
Les
partisans du "business as usual" en
tirent argument pour dénoncer l'exploitation
de ces résultats par ce qu'ils nomment un sensationnalisme
catastrophiste, voire de véritables complots
contre l'ordre établi. Il faut disent-ils faire
confiance à l'inventivité humaine, aux
ressources de la technologies et aussi au libéralisme
politique. Les solutions apparaîtront d'elles-mêmes.
Malheureusement, l'irrationnel l'emporte systématiquement
dans ces débats, que ce soit sous forme d'une
foi quasiment religieuse dans le progrès et dans
l'humanité, comme à l'inverse dans la
confiance pouvant être conférées
aux prévisions pessimistes des travaux de modélisation.
Plutôt que se battre à coups d'anathèmes,
il vaudrait mieux reprendre les études, affiner
les hypothèses et utiliser les potentiels constamment
accrus des technologies et des réseaux afin de
rendre nos civilisations plus "cognitives".
Mais
est-ce possible ? Nous voulons dire par là :
n'est-il pas illusoire de penser que ces civilisations,
même aujourd'hui où la culture scientifique
se répand, puissent se comporter avec une intelligence
suffisante pour éviter les comportements menaçant
leur propre survie ? Ne feront-elles pas comme toutes
les autres populations biologiques (sauf exceptions
encore mal démontrées): se développer
jusqu'à épuiser les ressources de leur
milieu et finalement disparaître ?
Un
système cognitif planétaire ?
Les
habitués de ce site savent que selon nous, nos
sociétés, qualifiées de systèmes
anthropotechniques, paraissent incapables de se comporter
en systèmes cognitifs, c'est-à-dire en
systèmes susceptibles d'utiliser les moyens de
connaissance dont ils disposent pour réguler
leurs comportements. Tout se passe comme si les déterminismes
de type génétique (ou épigénétique)
poussant à la lutte pour la domination les composantes
anthropologiques de ces systèmes, quel qu'en
soit le prix, ne puissent être contrôlés
par la prise en considération des informations
résultant du progrès des technologies
de connaissance. Au contraire, ces technologies seraient
utilisées pour l'essentiel à renforcer
les luttes en vue de la domination. L'appel volontariste
à des politiques plus prudentes resterait d'effet
marginal face aux déterminismes primaires. Les
perspectives ne pourraient éventuellement changer
que si des catastrophes véritablement globales
conduisaient à la disparition des forces prédatrices.
Les
optimistes peuvent cependant espérer certaines
évolutions évitant ces solutions extrêmes.
Elles découleraient non seulement de l'accroissement
des risques mais de la densification des réseaux
d'étude et de discussion, permise notamment par
la croissance de l'internet. Un nombre grandissant d'humains
pourrait ainsi échapper au formatage des esprits
et des comportements imposés par les oligarchies
dominantes. Adopteraient-ils pour autant des comportements
plus prudents, reposant sur la décroissance des
consommations, le contrôle des populations et
sur le partage. Certains en doutent. Mais l'intérêt
nouveau semblant s'attacher aujourd'hui à l'actualisation
du rapport du Club de Rome, ainsi qu'à la poursuite
des études climatologies et environnementales
disposant d'outils plus efficaces, serait un indice
à considérer. Un système anthropotechnique
cognitif planétaire ne serait-il pas en train
d'émerger ?
Pour
notre part, nous dirions qu'il ne devrait pas avoir
de priorité scientifique plus grande que celle
visant à multiplier les études concernant
l'avenir de la planète et celui des systèmes
intelligents, y compris et surtout dans les prochaines
décennies.
Sources
NewScientist.
Deborah MacKenzie, Doomsday Book 7 janvier 2012, p.
38. : http://www.newscientist.com/article/mg21328462.100-boom-and-doom-revisiting-prophecies-of-collapse.html
le
Club de Rome et le rapport sur les limites de la croissance.
Jean-Marc Jancovici :
http://www.manicore.com/documentation/club_rome.html
L'auteur pourtant environnemantaliste très compétent
a fait l'objet d'ostracisme de la part des milieux antinucléaires
à la suite de son refus de condamner sans nuance
cette technologie. Ceci ne doit pas empêcher d'étudier
en détail son site, Manicore. Il s'agit d'une
véritable mine d'informations.
Le
rapport World3 :
http://en.wikipedia.org/wiki/World3
Retour
au sommaire