Biblionet.
Vivre
avec les animaux, une utopie pour le XXIème siècle
Jocelyne
Porcher.
Préface d'Alain Caillé
Ed La Découverte
150 pages, bibliographie env. 150 références
Présentation
par Joël Gernez 03/01/2012
Joël Gernez est docteur vétérinaire
et ingénieur
Dans
ce livre très dense, Jocelyne Porcher, chargée
de recherches à l'INRA après avoir été
employée, technicienne puis éleveur, nous
fait réfléchir sur notre rapport aux animaux
d'élevage, sur la notion même d'élevage,
sur ses modalités et ses finalités.
L'homme
vit avec des animaux domestiques depuis le Néolithique(1).
Ces animaux ont donc depuis huit ou dix mille ans été
élevés pour leur travail (garde, chasse,
traction), pour leurs productions ante mortem (lait,
laine / poil / plumes) et enfin post mortem (viande
et cuir). Ces dernières sont tout à fait
particulières puisqu'elles impliquent la mise
à mort des animaux. La mort fait partie de la
vie des animaux, comme de la nôtre. La mort des
animaux d'élevage a ceci de spécifique
qu'elle est provoquée par leur éleveur
; même si la mise à mort n'a pas lieu à
la ferme, il l'a au moins décidée, programmée,
lorsqu'il vend son animal à un boucher. Enfin,
la mort des animaux "de compagnie", qui ne
sont pas élevés dans le but de nous nourrir,
est souvent également décidée(2)
.
Ce pouvoir de l'éleveur sur ses animaux lui confère
une lourde responsabilité : celle d'assurer à
ses animaux les conditions de ce que l'auteur appelle
"la vie bonne" : la sécurité
physique à l'abri des prédateurs ou de
congénères hostiles, la sécurité
alimentaire, un logement cohérent avec les besoins
physiologiques et en tout premier lieu non coercitif,
enfin une relation affective, dont il faut souligner
la réciprocité. En effet si tout éleveur
digne de ce nom nous dira qu'il aime ses animaux et
les traite avec respect, il nous dira aussi que les
animaux sont à leur tour demandeurs et fournisseurs
d'une relation amicale voire affective. Ainsi les animaux
domestiques de tout temps ont vécu - et sont
morts - dans une symbiose économique et affective
avec l'homme, le mot domestique désignant "celui
qui vit sous le même toit". L'animal avait
aussi un rôle agronomique, en valorisant par le
pâturage des zones difficiles à labourer
et en incluant la prairie dans l'assolement. Le paysan
ne se concevait pas autrement que comme un éleveur
doublé d'un cultivateur.
Lorsque
l'intensification, la "rationalisation" sont
apparues vers 1950-60, le rapport du paysan aux animaux
a changé : ces derniers sont passés du
statut de partenaire au statut de produit et le paysan
est devenu exploitant agricole. Il n'a plus été
question de vivre, de travailler avec eux, mais de leur
attribuer une fonction strictement économique,
et de leur appliquer les règles industrielles
: monoproduction, simplification et mécanisation
des tâches, externalisation de fonctions auparavant
assurées par la ferme ou le village : insémination,
fabrication d'aliments, contrôle de performance
zootechnique, transformation du lait en produits laitiers,
et enfin abattage. Les
hommes et femmes en contact avec les animaux sont aujourd'hui
en majorité des salariés peu décisionnaires,
appelés " techniciens de production animale
", très peu ou pas du tout formés
à la relation avec l'animal.
Là où les habitants se savaient manger
une pièce de viande du boeuf élevé
chez Untel, aujourd'hui ils achètent une barquette
"origine France" (ou ailleurs) sans avoir
la moindre connaissance des conditions de vie du boeuf(3).
La publicité vante à l'envi les qualités
nutritionnelles des produits laitiers, mais qui sait
encore que pour produire du lait la vache doit avoir
un veau, et que ce veau, si c'est un mâle, passera
sa courte vie en claustration étroite dans un
"atelier", veau de boucherie abattu à
5 mois ou taurillon abattu à 18 mois ? Aujourd'hui
certains industriels de la volaille envoient des poussins
au Brésil, pays producteur de soja et de céréales,
qui reviennent en conteneurs frigorifiques sous forme
de poulet prêt à cuire. Observons que l'on
parle non de volailles au pluriel mais bien de poulet
prêt à cuire, au singulier; on l'appelle
aussi du terme anglais "broiler" , issu du
français brûler, rôtir.
Les industriels de la transformation de la viande appellent
de façon générique " minerai
" l'ensemble des morceaux de viande ou d'abats
en provenance de l'abattoir ; il s'agit bien d'une matière
première à faire entrer en process de
fabrication vers un produit fini, la notion d'aliment,
de nourriture, étant reléguée au
second plan.
La
mort des animaux a changé profondément
de contexte : il existait des petits établissements(4)
où le boucher procédait lui même
à l'abattage de quelques animaux par semaine,
en assurant en général lui-même
la finition en herbage ou en étable, la mise
à mort (étourdissage, saignée),
l'habillage(5), l'éviscération,
la fente de la carcasse en deux demis maturés
ensuite en chambre au froid positif, puis le débit
en quartiers et morceaux. Ce travail complet avait du
sens et pouvait comporter une relation avec l'animal
jusqu'à l'instant de la mort.
Aujourd'hui les abattoirs sont des usines de très
grandes dimensions dans lesquels les ouvriers sont spécialisés
par poste : approche depuis la bouverie jusqu'au restrainer,
étourdissage, saignée, préhabillage,
fin d'habillage, éviscération, fente,
découpe de gros, découpe de détail,
tri, conditionnement : le travail cadencé atteint
300, 400 cochons ou 50, 60 bovins à l'heure,
les ouvriers n'ont pas le temps de "voir l'animal"
et "opèrent" sur un produit, un "minerai".
Tous ou presque souffrent du manque de sens de leur
travail, du stress des cadences et de troubles musculo-squelettiques.
Les volailles subissent des conditions de vie et de
mort encore plus éloignées de tout sens
et de toute possibilité, pour les ouvriers, de
se réaliser dans ce travail.
L'auteur,
en toute logique, refuse le terme d'élevage "
industriel " et considère qu'il existe deux
mondes séparés : celui de l'élevage
et celui des productions animales, celui de la vie avec
les animaux et celui de la négation du vivant.
Elever des cochons, par exemple, n'a rien à voir
avec " faire du porc ", et si des travaux
d'éthologie contribuent à rendre un peu
moins coercitives les conditions de vie des animaux,
ils ne remettent pas en cause le système industriel
; ainsi une marque de hamburgers mondialement connue
à l'enseigne jaune fait auditer les élevages
et abattoirs afin de garantir à ses clients consommateurs
une viande "de qualité", c'est-à-dire
dépourvue de défauts liés au stress,
sans considération pour l'animal en lui même.
Certains
préconisent l'abandon de l'élevage afin
de supprimer la souffrance animale, et la production
de nutriments d'origine végétale ou bactérienne,
voire de synthèse. Jocelyne Porcher réfute
cette solution qui ôte tout sens à la vie
rurale, qui nie la mort en tant que composante de la
vie.
Elle défend au contraire non pas le retour mais
l'avènement d'une harmonie entre l'éleveur
et ses animaux, entre l'éleveur et les gens qu'il
approvisionne en nourriture, entre l'éleveur
et le paysage, le pays. Cette harmonie ne peut se réaliser
que dans des fermes à taille humaine pratiquant
la polyculture-élevage, et un système
de circuits courts.
Jocelyne Porcher parle d'une utopie pour le XXIème
siècle. Ce terme avait été utilisé
par René Dumont en 1974 - il y a presque 40 ans
- dans son slogan "l'utopie ou la mort" .
Nous sommes encore devant ce choix.
Notes
(1) En
fait un petit nombre d'espèces si on le compare
à l'ensemble des espèces sauvages : chien,
chat, mouton, chèvre, boeuf / buffle / chameau,
cochon, cheval / âne, volailles et lapin.
(2) Peu de chiens et chats "meurent de leur belle
mort" , la plupart sont euthanasiés surtout
pour des raisons d'âge, de maladie invalidante...
(3) Qui est en fait une vache de réforme ou un
taurillon, le boeuf - mâle castré - ne
représente que 3% des abattages
(4) Les abattoirs se sont industrialisés dès
1947 ( voir le film de G.Franju "Le Sang des Bêtes"
1949 http://video.google.com/videoplay?docid=1534177851847179722
) mais des "tueries particulières"
ont perduré jusque vers 1985/
(5) Action d'ôter la peau.
Du même auteur :
* Eleveurs et animaux, réinventer le lien (PUF
2002)
* La mort n'est pas notre métier (L'aube intervention
2003 )
* Bien-être animal et travail en élevage
(Educagri INRA 2004)
* Cochons d'or. L'industrie porcine en question (Quae
2010)
NDLR
Ajoutons que la multiplication actuelle des abattoirs
"Halal" agrave encore les conditions de mise
à mort des animaux.
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