Sciences
et vie politique. Occuper
Wall Street ou de l'intuition en politique
Jean-Paul Baquiast 15/11/2011
P. G. (DeDefensa.org) ne limite pas son activité
de chroniqueur politique, autrement dit d'historien
du présent éclairé par l'histoire
du passé, à des observations et conclusions
susceptibles, en principe, d'être immédiatement
vérifiées. Il se projette dans le futur,
en élaborant des hypothèses plus ou moins
larges mais non immédiatement testables, intéressant
l'avenir des évènement et des sociétés
qui font l'objet de ses chroniques. Mais ce faisant,
il n'a pas l'impression de construire ces hypothèses
d'une façon aléatoire ou superficielle.
Il est convaincu qu'elles expriment des réalités
profondes intéressant les sociétés
considérées, échappant à
des observateurs ou à des commentateurs enfermés
dans le présent. Il parle alors d'intuition,
et même d'intuition haute.
Pour lui, cette intuition donne la possibilité
de sortir des analyses immédiates, souvent superficielles,
pour entrer dans le domaine de la métaphysique.
Il est tout à fait légitime qu'un historien
se livre à des analyses métaphysiques,
autrement dit dépassant le champ des observations
liées à l'histoire factuelle. De même,
il est tout à fait légitime qu'un physicien,
au delà de sa pratique de laboratoire, formule
des vues métaphysiques dépassant le champ
d'intervention de ses instruments. Celles-ci lui permettent
soit de conférer un sens philosophique à
sa pratique de la physique, soit, plus immédiatement,
d'esquisser de nouveaux champs de recherche pour cette
même pratique.
P. G. fait de même. On notera qu'il utilise volontiers
le terme de Métahistorique qui pourrait être
à l'Historique ce que la Métaphysique
est à la Physique. L'intérêt inestimable
de ses chroniques est qu'elles mettent en évidence
et relient les faits et écrits les mieux à
même de nous aider, au delà de l'actualité,
à tenter de donner des intelligibilités
à notre époque.
Cependant, pour les scientifiques se voulant matérialistes
(les Britanniques disent « naturalistes »),
la métaphysique ne consiste pas à faire
intervenir des entités ou des facteurs explicatifs
qui sortiraient du champ de la recherche expérimentale.
La tentation est grande, chez certains de ceux qui s'essayent
à la métaphysique, de remettre en cause
le monisme que postule la science matérialiste.
Souvent, impressionnés par les contenus pénétrants
de leurs propres intuitions, ils n'en attribuent pas
le mérite à la puissance de leur propre
esprit. Ils envisagent que ces contenus puissent leur
être suggérés par l'intervention
d'un Esprit non observable expérimentalement,
qui interviendrait ainsi dans le cours de leur pensée.
Malheureusement, cette supposition se révèle
contraire à la démarche prudente qui doit
être celle du scientifique à l'égard
de ses propres hypothèses: si c'est une entité
quasi divine qui parle par ma bouche, l'auto-critique
n'est plus de mise. Elle devient en quelque sorte sacrilège.
Tout au contraire, pour les matérialistes, éclairés
par les découvertes récentes des neurosciences,
l'intuition, ou plus exactement la formulation d'hypothèses
que le sujet doit ensuite vérifier, constitue
la base même de la démarche cognitive.
Le système nerveux en général,
le cerveau en particulier, sont des machines à
formuler des hypothèses intuitives. Ce processus
est réparti dans toutes les aires cérébrales
et s'accomplit en permanence et à grande vitesse.
On montre que, dès le niveau des aires sensorielles,
les neurones qui ne reçoivent du monde extérieur
que des impulsions électromagnétiques,
les assemblent en patterns au sein desquels peuvent
apparaître des régularités. Ne sont
conservées que les patterns hypothétiques
correspondant, soit à des expériences
antérieures validées par l'histoire du
sujet, soit à des mises à l'épreuve
nouvelles s'étant révélées
utiles à la survie de celui-ci.
De proche en proche, ceci jusqu'au niveau du cortex
associatif, on peut ainsi constater l'apparition (ou
émergence) d'hypothèses de plus en plus
larges résultant des conflits darwiniens internes
au cerveau correspondant à la multiplication
des hypothèses et de leurs vérifications
expérimentales. Très vite aussi apparaissent
des hypothèses qui cessent d'être immédiatement
vérifiables, soit qu'elles excèdent les
capacités des appareils sensori-moteurs, soit
qu'elles engagent le passé ou le futur. Ces hypothèses,
bien qu'invérifiables immédiatement, sont
vitales pour l'adaptation du sujet à un environnement
extérieur changeant en permanence. Mais elles
sont traitées selon des procédures particulières.
Elles sont mémorisées dans des registres
spécifiques, pour être évoquées
si le besoin s'en faisait sentir en cas de changement
dans le milieu ou dans les modes de vie du sujet.
Notons
que pour prendre les décisions relatives à
la conservation ou à la mise à l'écart
de ces hypothèses, le cerveau ignore ce que nous
appelons les processus rationnels, inspirés de
la logique formelle. Nous avons mentionné, dans
des articles précédents, les travaux montrant
que le cerveau utilise des logiques décisionnelles
proches de celles utilisées par le calcul quantique.
Ceci bien évidemment se fait inconsciemment.
Le même processus se déroule au plan collectif.
Chaque individu formule des hypothèses sur le
monde et les verbalise par le langage. Ces dernières
entrent en compétition darwinienne au sein du
groupe. Celles correspondant à des expériences
collectives avérées sont mémorisées
et le cas échéant enseignées. Les
intuitions plus générales suivent le même
parcours. Ainsi un groupe génère en permanence
des intuitions collectives: par exemple celles relatives
à des ressources ou des dangers cachés,
se trouvant au delà de l'horizon. Les groupes
les mieux adaptés exploreront les territoires
jusqu'alors invisibles, afin de tirer partie de ce qui
pourrait s'y trouver.
Mais là encore les humains croient plus volontiers
à l'intercession de divinités extérieures
qu'au travail créatif de leurs propres cerveaux.
De nos jours encore, les hypothèses invérifiables,
mais résultant de processus intuitifs particulièrement
créateurs, seront généralement
reçues comme émanant de puissances ou
d'esprits extérieurs au groupe.. Ce seront ces
puissances qui seront honorées, au lieu que ce
soit les individus ayant eu un cerveau suffisamment
inventif pour s'affranchir des lieux communs.
Pour progresser dans l'analyse, il faut se persuader
d'un point essentiel: les cerveaux ne sont pas capables
de se représenter exactement la façon
dont ils formulent leurs hypothèses sur le monde.
Celles-ci sont produites au terme d'entrées sensorielles
et informationnelles extrêmement nombreuses, suivi
de processus interprétatifs encore plus nombreux.
Le cerveau enregistre la plupart des flux correspondants,
mais sa conscience de veille n'en est pas avertie. Tout
au plus, après d'ailleurs des délais plus
ou moins longs, une représentation globale tardive
et synthétique peut émerger au niveau
du cortex associatif siège des processus dits
conscients, C'est elle qui est verbalisée et
qui sert de support à des traitements cognitifs
collectifs. Ces traitements peuvent aboutir, soit à
des comportements individuels ou de groupe plus ou moins
opportuns, soit à des intuitions ou des croyances
restant dans l'ordre du symbolique avant d'être
à leur tour mise à l'épreuve de
l'expérience.
Occupy Wall Street
Ce long préalable peut nous conduire à
mieux comprendre ce que peut signifier pour nous le
terme ésotérique de Système, ou
l'expression non moins ésotérique de Sortir
du Système, très utilisés aujourd'hui.
Notre mémoire consciente n'est pas capable de
définir avec précision les faits et informations
de détail que notre cerveau et plus globalement
notre corps évoquent et vivent à l'énoncé
de ces deux expressions. Mais notre cerveau et notre
corps, que ce soit à titre individuel ou au sein
de groupes partageant les mêmes activités
et préoccupations que nous, ont engrangé,
mémorisé et retraité des milliers
et millions d'observations expérimentales ou
de descriptions formulées par les uns et les
autres, relatives à ces termes et relatées
notamment par les médias ou les réseaux
interactifs.
Les 100 milliards de neurones du cerveau humain peuvent
mémoriser un nombre quasi illimité de
données individuelles ou agrégées.
Autrement dit, rien ne se perd de tout ce que nous enregistrons,
non plus que de la façon dont nous en tirons
des références cognitives. Mais nous ne
pouvons pas retrouver ces contenus par une recherche
volontaire en mémoire. Cependant, si l'on pouvait
« radiographier » le contenus
de nos cerveaux, l'on verrait se dessiner des patterns
détaillés et précis correspondant
à la signification de ces deux expressions, Système
et Sortir du Système. Dans les cerveaux d'un
groupe animé d'une volonté commune de
nommer le Système, ou d'une volonté commune
de sortir dudit Système, l'on verrait de la même
façon se dessiner des patterns collectifs détaillés
et plus ou moins homogènes permettant de concrétiser
ces concepts.
On ne peut pas encore, et c'est une bonne chose, scanner
les cerveaux. Cependant, dans le feu de l'action, les
actes parlent à la place des mots. Aujourd'hui,
l'on voit des militants ou plutôt des activistes
(ceux qui agissent sans toujours pouvoir expliquer les
détails de ce qu'ils font ou voudraient faire),
s'engager dans des actions collectives paraissant irrationnelles:
occuper Wall Street ou toute autre place publique, par
exemple. Ils sont mus par la volonté forte mais
non encore rationalisable en termesde moyens, d'échapper
aux voies sans issues, salaires à 1 dollar ou
chômage, imposées à des populations
entières par les maitres du Système, autrement
dit les Pouvoirs financiers.
A posteriori, lorsque l'on pourra analyser en profondeur
les tenants et aboutissants de telles actions, on verra
qu'elles étaient et demeurent extraordinairement
intelligentes, parfaitement bien adaptées à
leurs objectifs comme à l'époque et aux
acteurs. Ceci parce qu'elles sont le résultat
d'intuitions « hautes » (pour
reprendre le terme de P. G.), ayant émergé
en partie à l'insu des intéressés
dans les cerveaux de ces activistes et de ceux qui les
soutiennent.
Pour
l'avenir immédiat, on a tout lieu de penser que
des processus intuitifs inconscients de cette nature
préparent d'ores et déjà les cerveaux
des militants à exploiter les premiers résultats
qu'ils auront atteints, comme à faire face aux
résistances et difficultés que provoqueront
nécessairement leurs actions. Nous ne voulons
pas dire qu'il faudrait faire preuve d'une confiance
aveugle dans des comportements qui paraîtraient
inexplicables rationnellement. Il faudrait par contre
donner toutes leurs chances à des sagesses politiques
se traduisant par des actes symboliques inspirés
par une rationalité encore intuitive.
Post Scriptum au 16.11.
Les
interventions musclées et concertées des
polices municipales à New York et autres villes
pour faire évacuer les places publiques occupées
par les manifestants, ont l'effet prévisible
de relancer le mouvement Occupy qui s'endormait un peu.
On peut s'attendre à des suites qui seront sans
doute fort intéressantes. Tout se passe comme
si se déroulait un processus quasi-prérévolutionnaire
prévu depuis longtemps par le cerveau global
inconscient qui, selon notre hypothèse, anime
le mouvement Occupy.
Observons
qu'à une toute autre échelle de violence
se déroulent en Syrie des manifestations que
100 morts par jour n'arrivent pas à décourager.
Si El Hassad tombe, se sera probablement l'ensemble
de la zone qui sera remodelée. Ceux qui acceptent
de se faire tuer par les chars ont peut-être cette
perspective en tête
Retour
au sommaire