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Sciences et vie politique. Certains gènes induisant des troubles mentaux sont-ils indispensables à la compétitivité des sociétés ?
Jean-Paul Baquiast 09/11/2011

 

Si l'on privilégie l'hypothèse selon laquelle ce seraient des traits psychiques et comportementaux liés à ce que nous appelons aujourd'hui les troubles mentaux qui auraient accéléré l'évolution des sociétés de sapiens, il faudrait identifier chez ces derniers des gènes liés aujourd'hui encore à de tels désordres, qui ne se retrouveraient pas dans les autres espèces d'hominidés, néandertaliens compris. Ces gènes seraient apparus par mutation chez les seuls sapiens. Généralement liées à des troubles psychiques susceptibles de rendre asociaux leurs porteurs, et donc de conduire à leur élimination, ces mutations auraient du disparaître. Or elles sont toujours présentes aujourd'hui. D'où l'hypothèse que ces gènes étaient et sont encore nécessaires à la compétitivité collective des sociétés humaines. D'où aussi la nécessité, soulignée par certains chercheurs, de ne pas sans précaution tenter aujourd'hui de les éliminer par la généralisation de ce que l'on pourrait nommer le tri génétique (genetic screening).

L'hypothèse dite de la sélection de groupe 1) a été longtemps refusée. Selon le néo-darwinisme strict, le processus de survie du plus apte, au terme des innombrables compétitions, mutations et sélections ayant depuis des milliards d'années fait l'histoire de l'évolution, n'intéresse que les individus. On peut à la rigueur et de façon imagée transposer ce raisonnement aux sociétés ou, plus largement, aux espèces. Il existe indéniablement des groupes plus performants que d'autres qui l'emportent sur leurs concurrents grâce à des avantages qu'ils ont été les seuls à acquérir. Mais en pratique, il n'apparait pas d'équivalent des mutations génétiques qui sont à la base de l'adaptation, puisque par définition les groupes n'ont pas d'ADN collectif. Les groupes et les espèces qui l'emportent sur leurs concurrents ne le font que parce qu'en leur sein sont apparus par mutation et reproduction des individus plus compétitifs ou mieux adaptés qui ont entrainé les autres.

La sélection de groupe a cependant depuis quelques décennies été réintroduite pour expliquer notamment pourquoi certains traits, défavorables aux individus qui en sont porteurs, se maintiennent d'une génération à l'autre au sein de groupes pour qui ces traits apportent un avantage. C'est le cas de l'altruisme, très présent chez les animaux et les insectes, qui conduit certaines catégories d'individus à se sacrifier pour le groupe. Si l'altruisme, comme c'est le cas chez les insectes, dépend d'une disposition génétique, il devrait disparaître avec la mort des individus altruistes, puisque ceux-ci ne peuvent pas transmettre leurs gènes. Or ce n'est pas le cas. L’idée de base de la sélection de groupe, déjà évoquée par Darwin dans le chapitre 5 de son ouvrage The Descent of Man, est qu’un caractère qui peut être défavorable à un organisme peut néanmoins se développer au sein d’une population s’il confère un avantage à cette population par rapport aux autres. Un mécanisme encore mal élucidé assure sa conservation et sa transmission. La culture, faite des comportements collectifs au sein du groupe, peut assurer sa préservation. Mais l'explication n'est pas recevable dans tous les cas.

Il reste que le concept de sélection de groupe est encore peu utilisé. La réticence à l’admettre provient essentiellement du fait que dans le cadre de la sélection de groupe ce n’est plus l’individu (l’organisme ou plus exactement son phénotype) qui est l’objet de la sélection mais le groupe. Celui-ci est trop complexe et trop mal défini pour que l'on puisse l'observer comme on le ferait d'un individu. De manière générale, le consensus en biologie évolutionnaire est que si la sélection de groupe est un mécanisme plausible, son importance dans le processus d’évolution ne peut qu'être mineure.

Dans le cas des sociétés humaines, on admet généralement que si les sociétés d'homo sapiens ont progressivement supplanté les autres espèces et groupes sociaux tant de primates que d'hominidés, elles l'ont fait grâce à des acquis culturels, notamment l'invention et l'emploi systématiques d'outils et d'armes améliorés. Mais des recherches anthropologiques récentes semblent montrer que les comportements novateurs qui en sont la source semblent découler de la présence de gènes provoquant en général des désordres psychiques susceptibles de rendre asociaux voire dangereux les individus qui en sont porteurs. Ceux-ci auraient donc du être éliminés par les sociétés et les gènes responsables disparaître. Or au contraire, ceux-ci se sont maintenus et sont encore bien présents aujourd'hui. Il doit donc exister une cause à ce paradoxe.

De nombreux exemples tirés de l'étude d'une préhistoire vieille de quelques dizaines de milliers d'années, semblent prouver l'existence d'une co-évolution entre certains troubles psychiques et ce que l'on nomme généralement le progrès humain. Les effets positifs de ces troubles l'ont emporté dans la sélection naturelle sur leurs effets négatifs – à la nuance près que ce progrès n'est pas exempt d'aspects eux-mêmes négatifs puisqu'il provoque de nombreux comportements rattachables à ce que les moralistes définissent comme le mal, généralement absents chez les animaux.

S'appuyant sur ces constatations, certains généticiens attirent aujourd'hui l'attention sur les risques que prendraient les sociétés actuelles en tentant d'éliminer par sélection prénatale les gènes associés à la schizophrénie et à l'autisme. On objectera à juste titre que ces troubles sont encore mal définis, de même d'ailleurs que les gènes éventuels susceptibles de les induire. Qu'est-ce exactement que l'autisme? Quels sont les gènes ou associations de gènes qui le provoquent, si origine génétique il y a? Mais la question soulevée n'est pas là. La question est plus profonde. Elle consiste à se demander si les troubles en question ainsi par conséquent que les individus affectés, auraient été et demeureraient-ils encore utiles ou non à l'évolution de nos sociétés. Si oui, est-il prudent de tenter de les neutraliser par diverses mesures, de mise à l'écart concernant les individus, et d'une sorte d'eugénisme prénatal concernant les embryons.

Sur ce dernier point, Simon Baron-Cohen, directeur du Centre de recherche sur l'autisme à l'université de Cambridge, pense qu'inactiver tous les gènes susceptibles de prévenir l'autisme pourrait priver l'humanité d'attributs lui ayant permis de se distinguer des autres espèces, ceci depuis les origines de l'hominisation. La tradition a toujours affirmé que la folie et le génie avaient partie liée. Mais au delà de cette constatation d'ordre général, on a pu récemment montré que des personnes présentant certaines formes non paralysantes d'autisme se révélaient mieux douées que les autres pour la systématisation, l'imagination symbolique, la créativité scientifique. Un certain nombre de grands découvreurs, de Newton à Einstein, ont été a postériori présentés comme porteurs d'autisme.

Il en est de même d'autres formes de troubles psychiques, lorsqu'ils se manifestent de façon atténuée, c'est-à-dire sans mettre en danger les porteurs et la société. C'est le cas des troubles dits bipolaires (psychose maniaco-dépressive) et de la schizophrénie, s'ils se limitent à des délires bénins ou passagers. Ceux-ci ont été depuis longtemps évoqués pour expliquer l'apparition de diverses formes d'innovation en rupture avec les comportements routiniers. L'on savait depuis longtemps que les artistes et créateurs font montre, à titre au moins épisodique, de comportements permettant généralement de diagnostiquer la schizophrénie: hallucinations, neurasthénie, sautes d'humeur, difficulté à se concentrer. Les mêmes traits peuvent être identifiés chez les grands dirigeants, hommes politiques ou chefs d'entreprises. On peut aussi leur associer, sans que la déviation soit aussi criante et meurtrière que lorsqu'elle se manifeste chez les dictateurs ou les prophètes au service de religions de combat, des comportements et idées relevant de la paranoïa. On notera cependant que si le succès social récompense ces personnes, il peut aussi s'accompagner d'une grande détresse intérieure, généralement cachée, mais pouvant les rendre inaptes aux relations affectives courantes.

Si l'on regarde le passé, des constatations analogues semblent s'imposer. L'anthropologie préhistorique, comme nous l'avions nous-mêmes rappelé dans notre essai « Le paradoxe du sapiens », peut difficilement expliquer sans recourir à de telles hypothèses l'apparition subite chez l'homo sapiens de formes innovantes d'outils et d'armes, après des centaines de milliers d'années de quasi stagnation. Il en est de même pour l'art dit des cavernes tel qu'il nous est parvenu. On ne voit pas comment sans de véritables hallucinations les premiers créateurs auraient pu tirer de leur cerveau les graphismes spectaculaires que nous admirons.

Des pratiques faisant appel à des plantes hallucinogènes identifiées aujourd'hui encore chez les derniers chamans pourraient expliquer ces inventions révolutionnaires. Mais pourquoi des dispositions génétiques nouvelles n'auraient-elles pas poussé les homo sapiens à découvrir et utiliser ces plantes, ce qui ne semble pas être le fait des animaux? L'addiction fréquentes aux drogues végétales chez ceux qui se veulent aujourd'hui créateurs pourrait découler de ces mêmes prédispositions.

Bref l'ampleur des bouleversements civilisationnels apportés par les homo sapiens à partir de leur apparition il y a quelques 200.000 ans ne paraît explicable que par des mutations génétiques particulières, induisant ce que nous appelons aujourd'hui des troubles psychiques et dont les autres hominidés n'auraient pas été le siège. Ces mutations seraient, comme toutes les autres, apparues par hasard et auraient été conservées du fait des avantages compétitifs qu'elles permettaient.

Des mutations génétiques

En pratique, les généticiens pensent avoir identifié un certain nombre de gènes associés à la production de médiateurs, tels la dopamine, ou la prédisposition de troubles tels que ceux mentionnés, ci-dessus, l'autisme, désordre bipolaire et schizophrénie, qui ne se trouvent que chez l'homo sapiens moderne. Un article 2) de Kate Ravilious dans le NewScientist du 07/11/2011 en donne quelques exemples, que nous ne reprendrons pas ici. Ces gènes étaient-ils présents chez les premiers homo sapiens, alors qu'ils ne l'étaient pas chez les autres hominidés, tels l'homo erectus et l'homo néandertalensis, pourtant capables de certaines performances technologiques et culturelles les distinguant des autres primates. La réponse semble affirmative.

Il est encore difficile et risqué de définir le profil génétique d'espèces disparues, soit par analyse des fossiles soit par séquençage rétroactif des génomes. Cependant les progrès sont rapides en ces domaines et tout semble confirmer l'hypothèse que nous résumons dans cet article. Les chercheurs imaginent, pour expliquer que les individus atteints de formes féconde d'autisme ou de schizophrénie aient été supportés, sinon encouragés par leurs contemporains, malgré les comportements hors normes voire violents qu'ils manifestaient sans doute par ailleurs, que parallèlement se sont développées dans les sociétés considérées de nouvelles formes de tolérance ou d'empathie à l'égard des déviants. Cette tolérance avait toute raison de s'exercer lorsque ces déviants apportaient au groupe des innovations que chacun était à même d'apprécier. C'est ainsi qu'aujourd'hui on tolère encore de véritables accès de pathologie mentale chez des chefs capables par ailleurs d'inventer les meilleurs solutions de survie pour l'entreprise ou le pays.

Il est possible de disserter à l'infini sur les liens possibles entre l'anormalité (telle que définie à une époque donnée) et le génie. Où commence l'anormalité? Que faut-il faire pour préserver ou susciter le génie? Ces questions sont très théoriques et peu susceptibles de recevoir des réponses immédiatement transposables en termes de normes socio-politiques. Elles permettraient cependant de regarder avec un oeil neuf le psychisme des hommes politiques actuels, notamment lorsqu'ils sont en charge de responsabilités importantes. Les études historiques ont multiplié les exemples de rois, dictateurs, tyrans, prédicateurs manifestement rendus dangereux ou inaptes par des formes plus ou moins reconnues de démence. Ils sont d'autant plus dangereux qu'ils induisent par sympathie des démences analogues dans les populations. Mais qu'en est-il aujourd'hui?

Il paraît indéniable que les enchainements de crises aiguës comme celles qui affectent le monde depuis 2008 mettent fortement à l'épreuve le psychisme des dirigeants. Les cas en sont sans doute plus fréquents aujourd'hui que lors des guerres et des révolutions du passé, car la société technologique et de communication ne permet plus aux responsables de s'isoler afin de se protéger.

On constate ce phénomène ces temps-ci en voyant comment se dégradent rapidement les qualités de jugement et de décision des chefs de gouvernement après quelques mois d'exercice du pouvoir en période de crise. Certes, il faut déjà un égo très renforcé sinon quasi-délirant, pour s'engager, souvent très jeune, dans les parcours d'obstacles visant à l'exercice des responsabilités politiques suprêmes. Cependant certains chefs d'Etat ou de gouvernement, ayant passé les premières épreuves de l'élection, se comportent de façon très inégale devant les difficultés lorsque celles-ci s'accumulent. Certains, saisis par une sorte d'ubris, se montrent capables de décisions susceptibles de changer l'histoire – dans le sens de la survie. de leur pays. D'autres se révèlent progressivement incapables de surmonter les épreuves. Ils entraînent leur pays et parfois le monde dans des choix de plus en plus inadaptés.

Les exemples de personnalités bénéfiques, qui de leur temps se faisaient qualifier d'hors normes, autrement dit d'infréquantables, sont rares. On pourrait citer Winston Churchill ou Charles de Gaulle. Aujourd'hui, on n'en voit guère. Il est à l'inverse beaucoup plus facile de constater les baisses de régime sinon les effondrements de personnalités qui s'étaient fait une réputation de chefs sauveurs et qui ne résistent pas à la pression des obstacles. Le grand public ne s'en aperçoit que rarement mais les proches conseillers de ces dirigeants le constatent et parfois le font savoir. C'est ainsi selon certains rapports que Barack Obama serait ces derniers mois devenu à la fois irritable, dépressif et porté aux mauvais choix, tout le contraire du personnage raisonnable et sous contrôle qu'il semblait être encore deux ou trois ans auparavant.

On serait tenté dans ces conditions de penser que les peuples, même à travers le nivèlement imposé par le jeu démocratique, préféreraient des dirigeants encore plus autistes et schizophrènes qu'ils ne le sont naturellement, s'ils puisaient dans ces sortes de folies le génie capable de supporter les stress et proposer des choix salvateurs. Ce ne serait en tous cas pas dans le recours à une raison ordinaire que de tels dirigeants trouveraient l'inspiration nécessaire.


Notes
1) Sélection de groupe http://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9lection_de_groupe
* Voir aussi Jean-Paul Baquiast. A propos de la sélection de groupe http://www.automatesintelligents.com/echanges/2006/nov/groupselection.html
2) Kate Ravilious, Mental problems gave early humans an edge http://www.newscientist.com/article/mg21228372.000-mental-problems-gave-early-humans-an-edge.html?full=true

Alain Cardon nous écrit, le 09/11/2011:

'Pour moi, il y a un très gros problème sur la façon dont les
biologistes utilisent la notion de gène, comme une fonction qui pour un état x produit un autre état f(x) totalement précis. C'est à monavis totalement réducteur et même faux.

J'ai présenté mon point de vue dans mon livre sur le système psychique (page 118). Cela entraîne selon moi qu'il n'y a pas de gènes pour les maladies mentales, mais des attracteurs produisant des dysfonctionnements organisationnels à de multiples échelles. Toute la question est que dans un système qui a l'architecture que je décris, les attracteurs (et donc les dysfonctionnements) sont inévitables (et en général traités par des régulateurs et les comportements sociaux de réponse) et qu'ils ne sont pas indépendants et caractérisés chacun par un unique gène.

Voici le paragraphe de la page 118 :
Les régulateurs morphologiques se spécifient à la construction, ainsi que leurs relations et coactivités nécessaires et suffisantes. Ils forment des ensembles bien structurés, fonctionnellement bien précisés. La notion d'attracteur organisationnel va modifier ce pointde vue trop rigide et trop rationnel. En introduisant des éléments de contrôle vraiment autonomes, créés par surgissement non prévu (des éléments non contrôlés par le réseau des régulateurs et par la boucle systémique), on introduit dans le système des possibilités de génération émergentes très innovantes, mais aussi des possibilités inévitables de dysfonctionnements.

Et surtout, on se rapproche de la façon dont le vivant construit ses organismes, qui n'a rien de totalement planifié à l'avance, sans plans totalement déterminés et précis à toutes les échelles. La construction d'un organisme vivant est plutôt une suite de tentatives de planifications contextuelles, tentatives qui apparaissent comme provoquées par des attracteurs morphologiques à de multiples échelles. Le génome n'est pas le plan complet d'un organisme vivant, c'est un générateur de contrôleurs d'activités créatrices et organisatrices de plans partiels qui secombinent pour déployer le développement de l'organisme.

Il semble assez normal que le génome génère des contrôleurs de deux types : des contrôleurs rationnels et des contrôleurs autonomes déployant de l'originalité. Là se trouve, à notre avis, l'origine des régulateurset des attracteurs organisationnels que nous utilisons ici dans un système générant des représentations intentionnelles. Nous considérons que l'existence de ces deux types de contrôleurs est une loi fondamentale du vivant, dont la théorie précise reste à écrire."

Réponse de Jean-Paul Baquiast:

Il me semble que beaucoup de biologistes partagent désormais ce point de vue, en le formulant de façon différente. Le gène n'est sans doute pas une entité isolable. Il ressemble beaucoup à la particule en physique quantique. Reste qu'il doit être possible d'envisager des sites dans l'ADN qui soient à l'origine, statistiquement, de certains comportements plus ou moins bien définis sur l'origine desquels il est convenable de s'interroger. La question posée par les recherches citées dans l'article consiste à se demander si de tels sites existaient ou non chez les primates antérieurs à l'homo sapiens.


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