Sciences,
technologies et politique
Débat
Sciences et citoyens
Jean-Paul
Baquiast 05/11/2011
Ce
texte résume l'esprit de l'intervention que je
compte faire lors d'un prochain débat consacré
aux relations entre la science et les citoyens. Le prétexte
en est un livre de Matthieu Calame, « Lettre
ouverte aux scientiste. Alternatives démocratiques
à une idéologie cléricale »
1) qui dénonce l'idéologie scientiste
régnant en sciences.
Introduction
1. Le livre de Matthieu Calame dénonçant
ce qu'il nomme l'idéologie scientiste régnant
en sciences 1) se justifie tout à
fait au regard de l'expérience professionnelle
de l'auteur. Il est bien placé pour constater
les pressions qu'exercent sur les producteurs, les consommateurs
et les Etats les firmes de l'agrotechnologie pour imposer
leurs solutions. Sous couvert de certitude scientifique,
le recours aux OGM, semences, entrants fabriqués
par ces firmes devrait s'imposer sans discussions. Ceci
même si les utilisateurs doivent pour ce faire
devenir clients obligés d'entreprises mondialisées
monopolistiques (TNC, voir ci-dessous) cherchant à
interdire le recours à des solutions plus traditionnelles.
L'ouvrage s'inscrit dans une lutte déjà
longue contre le pouvoir de l'agro-business. Il mérite
donc à ce titre d'être commenté.
Sans rien retirer à l'intérêt du
propos, j'aimerais cependant souligner que les scientifiques
appelés en avocats par ces firmes relèvent
le plus souvent de la catégorie des « experts »
généralement financés par lesdites.
D'une part à ce titre, s'ils usent de l'argument
d'autorité, c'est plus en faveur des applications
technologiques que des recherches scientifiques fondamentales.
D'autre part, même s'ils invoquent les « certitudes »
de la connaissance scientifique, ils s'adressent, au
moins en Europe, à des « citoyens »
particulièrement réactifs qui ne s'en
laissent pas compter.
La
même constatation pourrait être faite concernant
d'autres technologies elles-aussi socialement contestées:
le nucléaire, la surveillance via les réseaux,
les systèmes d'armes intégrés,
etc. J'y reviendrai ci-dessous.
2.
En ce qui concerne les dangers du cléricalisme
en sciences, le livre et les commentaires qui en sont
faits minimisent un tout autre cléricalisme,
bien plus stérilisant. Il s'agit de celui imposé
par les religions. Celles-ci ne se bornent pas à
proposer leurs interprétations des résultats
de la science, elles cherchent à imposer les
domaines et les conclusions des recherches. De plus
en plus, elles voudraient interdire directement certaines
de celles-ci, Les deux principaux systèmes politico-religieux
utilisant ces procédés pour conquérir
les esprits et le pouvoir sont le protestantisme évangélique
anglo-saxon et l'islam, sous ses différentes
formes.
Concernant le premier, de plus en plus de citoyens se
mobilisent pour défendre la liberté dont
doivent bénéficier les scientifiques.
Les menaces viennent désormais des représentants
politiques au plus haut niveau 2).
Concernant le second, règne au contraire une
complaisance qui ne s'explique, dans nos pays, que par
des calculs électoralistes d'un autre genre.
Au regard de ces dangers véritables, dont souffrent
des milliards d'humains condamnés à l'obscurantisme
(tel que le définit la culture des Lumières),
le cléricalisme dénoncé par Matthieu
Calame paraît anodin.
Ceci
posé, je pense que la question du rôle
des citoyens, des chercheurs et des « experts »
au sens entendu ci-dessus, mériterait d'être
examinée au regard d'analyses transversales plus
générales. Elles intéressent à
ce titre la question de la complexité sous-tendant
les présents débats. Plusieurs approches
parallèles et entrelacées pourraient être
utilisées: l'approche socio-économico-politique,
l'approche anthropotechnique, l'approche mémétique.
Ces 3 approches, comme d'autres non mentionnées
ici, ne sont pas mutuellement exclusives. Elles doivent
au contraire être superposées. Je me limiterai
ici à quelques indications.
Approche
socio-économico-politique
En
tant que chroniqueur politique, jai suivi les
développements de la grande crise financière
éclatée en 2008 avec la question des subprimes.
Celle-ci n'a surpris que ceux n'ayant pas su voir depuis
déjà quelques années qu'avec la
prise de pouvoir par ce qui a été nommé
un capitalisme devenu fou, le monde avait véritablement
changé d'ère. Dans tous les pays, y compris
aux Etats-Unis, des économistes réduits
à l'anonymat par la pensée dominante avaient
pourtant dénoncé ce qui se préparait.
Sous
une forme résumée que l'on qualifiera
sans doute de schématique voire partisane sinon
conspirationniste, je dirais que les sociétés
contemporaines sont désormais dirigées
par une triple minorité d'oligarchies (on parle
désormais de plus en plus des 1% opposés
aux 99%). Il s'agit des sociétés transnationnales
(TNC en anglais pour transnational corporations), des
systèmes gouvernementaux désormais sous
contrôle des précédentes (on parle
parfois de corporatocraties), et des grands médias,
également sous contrôle.
L'ensemble
fonctionne comme un vaste superorganisme, un Système
de systèmes, dont les agents sont en interaction.
Il évolue d'une façon globalement autonome,
indescriptible dans sa totalité, imprévisible
et par conséquent ingouvernable. Certaines recherches
s'efforcent cependant de la modéliser
3)
Les
micro-pouvoirs dont peuvent disposer tant les scientifiques
que les citoyens dans le développement des sciences
et technologies contemporaines sont à évaluer
en fonction des champs de méga-forces constituant
cet environnement. On ne doit pas sous-estimer leurs
capacités d'autonomie, mais on ne doit pas les
sur-estimer.
Approche
anthropotechnique
J'ai
personnellement désigné ainsi, dans un
livre 4) mais aussi dans des articles
sur internet bien plus commentés, des « complexes »
ou systèmes associant très étroitement,
y compris en termes génétiques, des humains,
individus et groupes, et les diverses technologies aujourd'hui
proliférantes qu'ils ont développées
depuis l'âge de pierre. Ces systèmes émergent
sur le mode darwinien à partir d'une compétition
pour les pouvoirs et les ressources. Les humains qui
en constituent la composante anthropique, bien que dotés
de cerveaux et capables de cognition, ne peuvent s'en
donner une connaissance complète. Ils y sont
immergés. Pour pleinement comprendre et prédire
les déterminismes complexes qui les entraînent,
ils devraient en être extérieurs et disposer
de logiques englobantes, ce qui leur est impossible.
On ne peut évidemment pas étudier les
systèmes anthropotechniques comme on le fait
des systèmes physiques ou biologiques. Ils sont
multi-échelles, de l'individu à la civilisation
mondiale toute entière, en passant évidemment
par les TNC évoquées ci-dessus. Ils sont
multi-domaines et multi-sites. Cependant des méthodes
et des outils d'observation communs sont possibles.
Il s'agit d'études où devraient exceller
les spécialistes des systèmes complexes
en réseau.
Là
encore, on ne comprendra bien le rôle des chercheurs
et des citoyens, dans la question qui nous intéresse
ici, que si l'on admet qu'ils constituent, individuellement
ou en groupe, de petits systèmes anthropotechniques
soumis à des déterminismes spécifiques.
Ce sont, comme tous systèmes de ce type, des
systèmes cognitifs, plus ou moins modélisables.
Mais leurs performances, notamment en termes d'autonomie,
sont limitées par les contraintes d'organisation
des grands systèmes anthropotechniques dans le
champ desquels ils opèrent.
J'ajouterai que si l'on critique, à juste titre,
la passivité de certains chercheurs et de beaucoup
de citoyens face à l'emprise de l'agro-business,
que dire des complicités d'une part, de la passivité
d'autre part, accompagnant la montée apparemment
inexorable d'une société mondiale dite
du « contrôle total »? 5)
.
Un
des drames de ce que l'on nomme désormais l'anthropocène
est qu'elle subi les développements incontrôlés
des systèmes anthropotechniques en compétition
aveugle les uns avec les autres. Il vaudrait mieux la
nommer de ce fait anthopotechnocène. Scientifiques
et citoyens participent, au moins au plan statistique,
de l'évolution sans doute globalement auto-destructrice
de l'anthropotechnocène.
Approche
mémétique
Je
ne m'étendrai pas ici sur l'approche mémétique
qui s'impose, en complément des deux précédentes.
Chacun connait désormais la science dite mémétique
(certains se bornent à parler de
méthodologie). Initialisée par Richard
Brodie et Richard Dawkins, représentée
en France par la Société francophone de
mémétique 6), cette
approche considère les comportements, idées,
images, mots et mots d'ordre se développant sur
un mode viral à travers les média et les
cerveaux comme obéissant à des déterminismes
ou logiques propres qu'il s'agit d'étudier. Dans
le domaine qui nous occupe ici, la mémétique
constitue un développement naturel des deux approches
évoquées ci-dessus.
Les
manifestations d'idéologie scientiste dénoncées
par Matthieu Calame pourront avantageusement être
étudiées sous l'angle de la mémétique,
au regard notamment des émetteurs et récepteurs
de messages qui en sont le siège.
Conclusion
Les
différentes approches proposées ci-dessus
posent des questions d'ordre épistémologique,
notamment au regard des poids respectifs du déterminisme
ou du volontarisme pouvant s'exercer dans le domaine
des décisions politiques envisagées dans
ce colloque. Chacun en sera juge.7)
Notes
1)Matthieu Calame. Lettre ouverte
aux scientistes. Alternatives démocratiques à
une idéologie cléricale, éditions
Charles Léopold Mayer, avril 2011. On lira
une
fiche de lecture établie par le Pr Jean-Louis
Le Moigne
2) Voir par exemple le rapport spécial
du NewScientist, Unscientific America, numéro
daté du 29/10/2011
3)Voir notre présentation du
modèle proposé par l'institut de technologie
de Zurich http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2011/122/zurich.htm.
On citera aussi les travaux d'Alain Cardon sur la modélisation
informatique du cerveau. Les résultats pourraient
en être transposés au complexe socio-politique
évoqué ici.
4) J.P. Baquiast Le paradoxe du sapiens,
JP Bayol 2010
5) On peut lire en ligne et en open
source le dernier livre d'Alain Cardon, qui sait ce
dont il parle, contrairement à beaucoup de ceux
qui commentent à juste titre la montée
du Big Brother .
Alain Cardon. Vers un système de contrôle
total http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2011/121/controletotal.pdf
6) SFM http://www.memetique.org/
7)
Si l'on voulait élever le débat, au delà
de la politique de la science, vers l'épistémologie
de la connaissance, il conviendrait d'étendre
à la critique des connaissances l'approche utilisée
par la physique quantique et que Mioara Mugur Schachter
a nommé Méthode de conceptualisation relativisée
(MCR). Il s'agit de rappeler, y compris dans le domaine
des sciences macroscopiques, que l'on ne devrait pas
postuler l'existence d'un Réel en soi, se tenant
en dehors de l'observateur et pouvant être décrit
d'une façon de plus en plus « vraie »,
grâce à une démarche objective.
Au contraire de ce postulat, il paraît fructueux
de souligner que toute description du prétendu
Réel n'a de sens que si elle implique de façon
liée l'observé, l'observateur et ses instruments.
Elle est par ailleurs probabiliste. Cette mise en perspective
s'impose à toutes les descriptions ou paroles
visant le monde, qu'il s'agisse de celles des experts
ou de celles des citoyens.
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