Sciences
politiques. "Sortir du Système"
A propos des Indignés.
Jean-Paul Baquiast
et Christophe Jacquemin - 10/10/2011

image: Occupy Wall Street à New
York
Ce texte est
à lire au regard de ce que promet - ou ne promet
pas - le succès imprévu d'Arnaud Montebourg
aux primaires du PS le 9 octobre.A.I.
Introduction
De plus en plus de gens, qui ne sont
pas nécessairement les plus pauvres et les plus
exploités, estiment urgent de sortir rapidement
de ce l'on appelle désormais le Système.
C'est aussi et surtout la volonté des centaines
de milliers sinon millions de manifestants qui en Europe,
en Amérique et ailleurs désormais occupent
des lieux symboliques et défilent - pacifiquement-
pour exprimer leur refus du Système. Une telle
unanimité, qui ne semble pas sur le point de
faiblir, mérite d'être observée
et étudiée sérieusement. Il s'agit
de ceux désormais nommés les Indignés.
Qui sont ces gens? Que veulent-ils? Sont-ils manipulés?
Sortir du Système est un mot
d'ordre politique qui transcende les courants traditionnels
de la gauche et de l'extrême-gauche. Aussi vague
qu'il soit, il réunit des activistes et militants
qui le conçoivent en termes d'objectifs de réforme
radicale, sinon de révolution. Mais il attire
aussi l'attention d'un nombre croissant de théoriciens
des sciences humaines et des systèmes dits complexes,
car la démarche évoquée oblige
à l'actualisation d'un certain nombre de questions
importantes, intéressant la philosophie des sciences.
Citons les principales : Qu'est-ce qu'un Système?
A quelles règles évolutives obéit-il?
A quel moment peut-on dire qu'il s'accomplit ou au contraire
qu'il s'effondre? Donne-t-il alors naissance à
un nouveau Système? ...
L'actualité politique en France
et en Europe nous oblige en tant que citoyens européens
à situer ce débat dans la perspective
de l'avenir de l'Europe considérée comme
un pouvoir géopolitique. L'Europe sera-t-elle
capable de s'autonomiser et de peser d'un poids suffisants
face aux autres grands Etats qui tendent, en bonne logique
darwinienne, à l'éliminer de la scène
mondiale.
Considérations
théoriques
1. Qu'entendrons nous ici par Système?
On pourra reprendre et préciser si nécessaire
la bonne définition de Wikipedia :
Un système est un ensemble
d'éléments interagissant entre eux selon
certains principes ou règles.
Un système est déterminé par :
* la nature de ses éléments constitutifs
* les interactions entre ces derniers
* sa frontière, c'est-à-dire le critère
d'appartenance au système (déterminant
si une entité appartient au système ou
fait au contraire partie de son environnement).
Un sous-système
ou module est un système participant à
un système de rang supérieur.
Un système
peut être ouvert ou fermé dans tel ou tel
domaine, selon qu'il interagit ou non directement avec
son environnement.
Ajoutons cependant
que, dans l'approche proposée par la mécanique
quantique étendue que nous nous efforçons
ici d'appliquer aux sciences macroscopiques, notamment
aux sciences humaines, on ne pourrait pas sauf abus
d'autorité du locuteur, considérer qu'il
existerait des Systèmes en soi que l'on pourrait
découvrir ou décrire de façon objective.
Un Système, dans cette optique, doit avoir le
même statut relatif que celui d'une entité
quantique (tel le neutrino aujourd'hui à l'actualité).
Celui-ci n'existe et n'est descriptible que parce qu'il
fait l'objet d'une préparation instrumentale
dans le cadre d'un certain projet subjectif d'observation
scientifique. Il s'agit d'un découpage artificiel
au sein d'un réel sous-jacent inobservable en
soi. Les observateurs divers peuvent néanmoins
s'accorder sur les conditions de cette préparation
et des observations qui en résultent, prenant
la forme de marques objectives sur les instruments.
Mais rien ne leur interdira d'en donner des interprétations
différentes, dans le cadre d'une connaissance
de base mutualisée. Celle-ci demeurera évidemment
sujette à remise en cause au sein d'autres démarches
respectant ces mêmes méthodes.
2. Le mot d'ordre « Sortir du
Système » appliqué à la politique
et à la géopolitique, sous-entend d'abord
que les locuteurs qui en parlent se soient entendus
sur un certain type de découpage et d'observations
appliqués au tissu sous-jacent des relations
entre humains et environnement dans le champ de l'économie
et de la politique. Il sous-entend ensuite que les mêmes
locuteurs considèrent comme mauvaise ou perverse
l'entité ainsi définie. Ce jugement devra
être justifié, pour faire à son
tour l'objet d'un consensus entre les locuteurs. En
quoi un Système économico-politique peut-il
être considéré comme mauvais ou
pervers?
On pourrait ajouter que celui désirant
sortir d'un quelconque Système s'oblige en principe
à entrer dans quelque chose d'autre, un autre
Système ou à défaut quelque forme
de désordre. Il ne pourrait pas rester comme
en suspension dans le vide. On attendra donc des observateurs-acteurs
se donnant le mot d'ordre de sortir d'un Système
interprété par eux comme mauvais ou pervers
d'estimer, d'une part, les probabilités de sortir
de ce Système au regard des processus de sortie
envisagés et d'autre part les contours du nouveau
Système qui, également en termes de probabilités,
pourrait succéder au précédent,
sans susciter les mêmes critiques.
3. Pour être complet, il sera
nécessaire d''évoquer le cas où
un Système du type de celui envisagé ici
se révèle le temps passant si inviable
qu'il s'effondrerait de lui-même. Dans ce cas,
il serait inutile de chercher à en sortir, il
suffirait d'attendre plus ou moins patiemment son collapse.
Des ruines du premier Système émergerait
un Système successeur. Faut-il cependant essayer
de le décrire par anticipation, voire encourager
son émergence? Vouloir intervenir trop tôt
dans ce processus évolutif risquerait de se priver
des possibilités d'innovation encore inconnues
pouvant succéder à un mécanisme
d'auto-destruction arrivant à son terme. «
Que le Système actuel s'effondre, et l'on verra
après ».
4. Le mot d'ordre « Sortir du
Système » semble impliquer que celui qui
s'y réfère soit convaincu du pouvoir moteur
de ce que l'on nomme en neurosciences la conscience
volontaire (ou libre-arbitre). Pour un tenant du libre-arbitre
Il suffirait de décider de sortir de tel ou tel
Système pour que s'engage, ne fut-ce que marginalement,
le processus correspondant. Mais précisément
les neurosciences tendent à monter que si les
organismes, humains ou non humains, prennent dans certain
cas des décisions qualifiables de volontaires
ou volontaristes, ces décisions ont résulté,
quelques instants auparavant, de processus décisionnels
s'étant déroulés à des niveaux
inconscients, que ce soit au niveau du cerveau, du corps
tout entier, ou de l'organisme social auquel appartiennent
les précédents.
Les systèmes géopolitiques
dans lesquels nous nous plaçons en tant qu'individus
et petits groupes constituent des ensembles d'une grande
complexité dont l'évolution ne saurait
dépendre de l'action de quelques uns, sauf dans
des cas exceptionnels dits aussi critiques. Il sera
donc utile, même si les activistes et militants
de la Sortie du Système sont convaincus de l'efficacité
des démarches volontaristes, d'examiner en détail,
pour les prendre en compte, les macro-processus non
liés à la conscience volontaire des humains
ayant une influence sur l'évolution du ou des
Systèmes étudiés.
Les lecteurs des revues scientifiques
savent que deux grandes catégories d'entre eux
sont souvent évoquées. Il s'agit d'une
part des conflits darwiniens entre mèmes
ou modèles de langage et de comportement se développant
sur le mode viral au sein des systèmes sociaux.
Il s'agit d'autre part de ce que nous avons nommé
ici les complexes anthropotechniques, résultant
d'une symbiose amorcée dès les premiers
temps de l'hominisation entre les composants biologiques
évolutionnaires des humains et les outils proliférants
avec lesquels ils sont dorénavant irrévocablement
associés.
Il suffit de regarder une vidéo
montrant une manifestation d'Indignés dans une
ville quelconque pour constater l' effet déterministe
et contaminateur de ces deux facteurs: les gestes et
cris des manifestants venant d'un lointain passé
anthropologique, et la portée que leur donnent
les technologies désormais irrévocablement
associés aux manifestants dans la diffusion voire
la création des comportements et des idées
en rupture. Il s'agit de mécanismes d'une grande
puissance, paraissant se dérouler inexorablement,
susceptibles d'éventuellement remettre en cause
les organisations politiques et économiques les
mieux établies.
Si des décisions individuelles
se prétendant libres voulaient acquérir
une certaine influence, il semble qu'elles devraient
s'inscrire en priorité dans ce double contexte
de la mémétique et de l'anthropotechnique.
5. Ceux qui défendent la nécessité
de « Sortir du Système » doivent
absolument préciser s'ils entendent pour ce faire
rester dans le cadre des procédures de la démocratie
politique légaliste ou au contraire faire appel
à différentes formes de transgression
et de violence. Il semble que les divers mouvements
d'Indignés aient jusqu'à présent
fait le premier choix. Ceci se justifie lorsque l'on
considère les dérives des révolutions
violentes ou du recours au terrorisme. Les opinions,
à juste titre, craignent les désordres
et les destructions qu'ils entraînent. Mais il
ne faudra pas être naïf. Si des mouvements
prônant une sortie pacifique des systèmes
dominants paraissent gagner en poids politique, les
forces qui sont derrières ces systèmes
dominants n'hésiteront pas pour leur compte à
faire appel à la violence - ceci le cas échéant
sous la forme de « provocations » visant
à faire paraître violents des contestataires
qui ne l'étaient pas au départ.
NB. On pourra sur ce point des manipulations lire
un article étrange du non moins étrange
The Daily Bell http://www.thedailybell.com/3044/Evil-Occupies-Wall-Street
Domaines d'applications
Pour rester concrets, nous envisageons
de présenter et discuter, dans des articles ultérieurs,
et en appliquant les principes précédents,
un certain nombre de Systèmes dont, pour des
raisons diverses, divers militants politiques et chercheurs
en sciences politiques voudraient « sortir ».
On précisera dans chaque cas, comme indiqué,
les alternatives supposées meilleures pouvant
être recommandées. Les cas énumérés
ici ne sont pas mutuellement exclusifs. Autrement dit,
ils peuvent être superposés.
Il pourrait s'agir
- du capitalisme sous ses diverses formes. On pourra
cependant distinguer le capitalisme monopoliste de celui
que l'on commence à nommer le capitalisme coopératif,
difficile à éliminer.
- de la financiarisation spéculative généralisée
des sociétés, dite aussi néocapitalisme
(on lira, entre autres, Marc Roche, Le capitalisme hors
la loi, Albin Michel 2011)
- du libéralisme économique conçu
comme la non-intervention de puissances publiques régulatrices
- de la mondialisation conçue comme un libéralisme
étendu à l'échelle de la planète
- de la domination sociale dite désormais des
super-riches (on lira à cet égard Thierry
Pech, Le temps des Riches, Seuil 2011)
- de l'américanisme qui représente la
domination sur une grande partie du monde des facteurs
précédents aux mains d'agents appartenant
à la sphère de pouvoir dite anglo-saxonne.
Dans ces divers cas, on essaiera de
préciser ce que pourraient être les solutions
envisagées pour remplacer ces divers Systèmes,
avec la perspectives de conséquences négatives
moindres.
Pour être complet, il faudra aussi
questionner le mythe d'un progrès et d'une consommation
sans limites, incompatibles avec un monde aux ressources
nécessairement finies, même si elles peuvent
dans certains cas être augmentées sans
créer de risques globaux. On y ajoutera la question
de la croissance démographique dont, contrairement
aux affirmations des démographes main-stram,
la non-maîtrise persistante continue à
mettre en péril au plan mondial les équilibres
entre production et consommation des ressources
Conclusion
Lorsque l'on pratique ou fréquente
les sciences, il est difficile d'observer les phénomènes
d'une façon passive - ne fut-ce que parce que,
comme rappelé ci-dessus, les phénomènes
n'existent pas en soi mais dans la démarche de
l'observateur-expérimentateur. Il faut alors
se demander, comme en mécanique quantique: «
qui suis-je et qu'est ce que je recherche? ».
On ne niera pas ce faisant être mu par des intérêts
bien particuliers dont on n'est généralement
pas conscient soi-même.
Cette démarche d'auto-interrogation
en suscitera d'autres analogues chez d'autres observateurs
ou critiques. La mutualisation des questions et des
réponses pourrait alors, dans la bonne tradition
de l'académisme scientifique, faire apparaître
des hypothèses, susciter des expérimentations
et finalement suggérer des lois explicatives.
Des réformes pourraient en découler, avec
de meilleures chances de succès que des propositions
poussées par l'urgence politique.
Dans cette perspective, nous pensons
qu'il ne serait pas inutile d'en revenir aux analyses
de l'évolutionnisme darwinien appliqué
aux sociétés tant humaines qu'animales,
y compris parmi les micro-organismes. En quoi consistent
les ressources de la planète que tendent à
consommer ces sociétés? Qui dans ces sociétés
maîtrise les processus de domination visant à
conquérir le monopole d'accès à
ces ressources? Comment cherchent à réagir
les groupes dominés? On verra par exemple qu'aucune
domination n'est durable car elle suscite très
vite l'apparition de réseaux antagonistes découvrant
par essais et erreurs de nouveaux processus de résistance
ou de production de ressources. Lorsque la mutualisation
des forces des faibles réussit, elle permet l'apparition
de véritables mutations sociétales capables
de découvrir de nouveaux territoires où
survivre et se développer.
Nous ne voulons pas dire que les manifestations
des Indignés devraient viser à transformer
chacun d'eux en spécialistes des conflits dans
les milieux naturels. Nous voulons seulement répéter
ici ce que nous avions suggéré par ailleurs,
qui est aussi l'un des messages du physicien David Deutsch
(lire notre chronique The beginning of Infinity http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2011/juin/beginninginfinity.html)
: il y a dans la jeunesse actuelle suffisamment de matière
grise disponible pour que l'immense stock de connaissances
accumulé depuis quelques années par les
sciences ne puisse être utilisé à
autre chose qu'à développer des armements
et des systèmes de contrôle.
Sur ce plan proposer des scénarios
détaillés permettant de remplacer Wall
Street et les systèmes de domination analogues
par des processus de recherche-production mutualisés
associant les pauvres et les moins pauvres de ce monde
devrait devenir une priorité pour des hommes
politiques résolument décidés à
sortir du Système, même si celui-ci les
a nourris et financés jusqu'à ce jour.
Mais de tels hommes politiques existent-ils?
Note
Voir aussi notre article sur Occupy Wall Street http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2011/121/wallstreet.htm
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