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Géopolitique.
Géopolitique européenne. Etat des lieux. Propositions de programmes
Jean-Paul Baquiast - 23/10//2011

Ce texte actualise et complète un article précédent sur le même thème

Plan
Prologue. Peut-on encore envisager une géopolitique européenne ?
Introduction. Que faut-il entendre par géopolitique ? Que faut-il entendre par Europe ?
Chapitre 1. Evaluation des risques et des compétiteurs
Chapitre 2. Comment réagir aux faiblesses ? Définition de politiques stratégiques
Chapitre 3. Evolution des institutions européennes
Conclusion

Prologue. Peut-on encore envisager une géopolitique européenne?

Par géopolitique on entend traditionnellement la façon dont un pouvoir politique quelconque prend en compte les critères géographiques ou écogéographiques pour mieux assurer sa puissance et son indépendance. Au XXIe siècle, une géopolitique européenne supposerait qu'il existe une puissance européenne qui viserait à se renforcer par la prise en considération de facteurs géopolitiques trop souvent ignorés dans les décennies précédentes. Mais n'est-il pas irréaliste de penser qu'une telle démarche serait encore à la portée de l'Europe?

La question doit être posée face à deux grandes mutations de la vie économico-politique qui se manifestent à l'échelle du monde global et qui semblent condamner le concept d'une Europe puissante et indépendante.

La première de ces mutations s'annonçait depuis des décennies, mais elle a pris ces dernières années une importance déterminante: il s'agit de la prise en mains de l'économie réelle localisée et des structures étatiques traditionnelles par des intérêts financiers mondialisés pour qui les structures nationales ou régionales (celle de l'Union européenne en ce qui nous concerne) ne sont plus que des coquilles vides. Des acteurs européens sont présents au sein de cette économie financière, ils développent des géostratégies favorables à leurs manœuvres spéculatives. Mais ils ne visent pas à renforcer la puissance et l'indépendance des Etats européens ou de l'Union européenne. Ils visent au contraire à diluer ces structures dont la persistance handicape leur volonté de domination mondiale. C'est ainsi par exemple que la grandeur ou la puissance de l'Union européenne n'a guère bénéficié du dynamisme de la City de Londres, alliée stratégique de Wall Street.

Il faut ajouter un point essentiel. Les nouveaux pouvoirs financiers n'ont aucune volonté de lutter contre les inégalités, que ce soit au plan mondial ou dans chacun des Etats européens. Ils représentent une étroite minorité (1% de la population mondiale selon les estimations américaines possédant près de 90% des ressources mondiales). Ces chiffres sont indicatifs mais ils montrent bien les ordres de grandeurs. Une telle minorité transnationale, dite désormais des super-riches et des super-puissants fera tout, y compris par la force, pour conserver son pouvoir. Leurs représentants pratiquent évidemment la géopolitique à leur usage, usant de toutes les facilités que permet la disparition organisée des frontières et des régulations étatiques. C'est de leur fait que prospèrent dans le monde et en Europe même les paradis fiscaux et les pratiques de corruption à grande échelle.

Une deuxième mutation est toute différente. Elle est toute récente, à peine émergente. Pour la plupart de ceux qui l'observent, et même pour beaucoup de ses acteurs, elle demeure encore un mystère. Il s'agit du mouvement dit des Indignés en Europe (en Espagne où elle a pris naissance), dit aussi Occupy Wall Street aux Etats Unis où elle se développe rapidement. Ces mouvements résultent du caractère de plus insupportable, pour les 99% des populations qui ne se situent pas en haut des hiérarchies économiques et sociales, de la domination des riches et des puissants. Or ceux-ci se sont révélés, comme le montre la généralisation des crises économiques notamment depuis 2008, incapables d'assurer le minimum de développement organisé dont chacun pourrait bénéficier. Les Indignés de Wall Street manifestent non seulement contre leur propre paupérisation mais contre le désordre général de la planète imposé par le néo-libéralisme mondialisé. Ils rejoindront en cela les critiques légitimes des altermondialistes, actuellement en perte de vitesse.

Mais la difficulté, pour ceux qui voudraient proposer des objectifs géopolitiques au service du renforcement de l'indépendance et de la puissance de l'Europe, tient au fait que ces mouvements d'Indignés se développent au plan international. Certes, ce qu'ils voudraient obtenir ne se traduit pas encore en propositions précises de réorganisation des sphères économiques et politiques. Mais lorsqu'ils défendront des programmes de réforme (certains parlent de "sortie du Système", l'Europe n'y apparaîtra sans doute pas initialement en tant que telle. Ce sera tout le Système du pouvoir mondial économico-politique qui sera visé – y compris sans doute dans les formes qu'il a pris en Russie et surtout en Chine. Les Indignés européens sauront-ils ou voudront-ils définir des formes de sortie du Système, à supposer qu'ils en soient venus jusque là, qui tiennent compte des spécificités européennes. Ceci serait indispensable pour pouvoir mobiliser directement les populations européennes, notamment parmi elles les millions de jeunes qualifiés actuellement condamnés au chômage. Pour ces jeunes, ce ne sera pas seulement aux Etats-Unis mais en Europe que les changements devront survenir.

On peut penser qu'alors, la reconquête des fondamentaux d'une géopolitique européenne, sans être suffisante, serait indispensable.

Introduction.
Que faut-il entendre par géopolitique ? Que faut-il entendre par Europe ?


La géopolitique au service du renforcement de la puissance et de l'indépendance de l'Europe

- Comment définir la géopolitique ? – Existe-t-il une pensée géopolitique suffisamment populaire et partagée dans l'Europe d'aujourd'hui ? - En quoi la volonté de renforcer la puissance et l'indépendance de l'Europe suppose-t-elle l'analyse géopolitique? Comment, au delà des seuls experts, faire participer les citoyens ? Que sont les projets de la Red Europea de Reflexion Geopolitica ?

Une Europe à configuration nécessairement variable

- L'union européenne à 27 Etats-membres - L'union monétaire et les Etats ayant adopté l'euro - Les Etats décidant, secteurs par secteurs, des coopérations renforcées (par exemple au sein de l'Agence spatiale européenne) ? Des zones de coopération stratégique associant au delà des Etats européens, des Etats non européens pouvant partager des intérêts communs, territoriaux, technologiques, linguistiques, etc.? (par exemple la Russie, le Maghreb, certains pays d'Amérique latine).

Chapitre 1. Evaluations

Il faut évaluer le plus scientifiquement possible le monde dans lequel l'Europe n'est plus désormais qu'un pôle parmi d'autres.

Evaluation des risques menaçant le monde global

L'Europe n'échappera évidemment pas à ces risques. Elle devra mettre en oeuvre pour les prévenir, dans son propre intérêt comme dans celui du reste du monde, des politiques aussi efficaces que possible.

* Le changement climatique et ses conséquences: désertification, inondations, phénomènes météorologiques violents... D'une façon générale, les scientifiques prévoient pour 2050 et au delà une montée du niveau des mers et un déplacement des activités des régions tropicales et tempérées vers les pôles (notamment l'arctique).

* L'effondrement, au détriment de beaucoup d'espèces déjà menacées, de la biodiversité terrestre et océanique.

* La possibilité d'une croissance démographique mondiale supérieure aux plafonds actuellement estimés. La demande en produits alimentaires pourrait alors dépasser les prévisions actuelles. Se poserait à nouveau en urgence la question d'un renforcement du contrôle des naissances. Mais beaucoup des pays fortement natalistes s'y refuseront, pour des motifs géopolitiques, ou n'en seront pas capables.

* L'épuisement progressif, voire rapide dans certains cas, des ressources vitales: eau, terres arables, air non pollué, matières premières rares.

* Les catastrophes de type technologique, pouvant survenir partout y compris dans les pays développés. Avec l'accident de Fukushima au Japon, l'exemple du nucléaire de fission est aujourd'hui présent dans tous les esprits. Mais on doit évoquer aussi certains risques tenant notamment aux biotechnologies.

* Le maintien ou le développement, au niveau mondial, des inégalités de niveau de vie et d'éducation entre pays pauvres et pays riches. Il en résulte une dégradation croissante des services publics et des équipements dans de nombreux pays. Différentes tensions, pouvant prendre des formes violentes, en découleront nécessairement.

* La faiblesse persistante des institutions internationales, au moment où la mondialisation des dangers demanderait une grande efficacité des organisations destinées à les combattre.

* La géopolitique du crime organisé et de l'illicite dans le monde  (voir Revue Diplomatie, n° 50)

Evaluation des risques menaçant plus particulièrement l'Europe

Ces risques découlent des précédents. Mais certains sont inhérents à l'histoire ou à l'organisation de l'ensemble pan-européen.

* Le risque démographique: baisse de la natalité, vieillissement. L'appel à l'immigration ne permettra pas de résoudre les insuffisances de population active prévisibles. Des mesures de redressement de la natalité s'imposeraient donc sans attendre.

* L'insuffisance marquée de la plupart des matières premières énergétiques et industrielles jugées stratégiques.

* La perte progressive, par manque d'investissement et par délocalisation hors d'Europe, du potentiel scientifique, technologique et industriel ayant fait jusqu'à présent la puissance de l'Europe (Allemagne exceptée) . Il en résulte un chômage de moins en moins supportable par les structures de l'Etat providence.

*Le recul d'influence des Etats et des politiques réglementaires et fiscales permettant de lutter contre l'accroissement des dettes publiques et des déséquilibres du commerce extérieur (Allemagne exceptée). Ceci n'est pas survenu par hasard, mais du fait de la pression incessante, décrite dans le prologue, des intérêts financiers mondialisés pour qui des administrations publiques efficaces sont des obstacles à neutraliser.

* Le maintien sinon la croissance des inégalités sociales et géographiques. Le sous-investissement dans les banlieues affecte toutes les villes européennes. Les transferts de ressources des pays européens riches vers les pays plus pauvres semblent bloqués.

* La tentation qu'éprouve, face à ces difficultés comme face à la crise, chaque Etat ou ensemble régional à se replier sur lui-même, au détriment de l'idéal européen. Ceci peut se traduire à l'extrême par un retour des nationalismes de type populiste.

* La perte d'influence des valeurs dont l'Europe était jusqu'à ces derniers temps le berceau: droits de l'homme, égalité entre les sexes, laïcité, démocratie politique et contre-pouvoirs, Etat régulateur et Etat-providence.

* L'abandon systématique des efforts de défense et par conséquent des industries de défense. La France et dans une moindre mesure la Grande Bretagne font encore exception à la règle

* D'une façon générale, l'absence d'une coordination politique suffisante. L'Union européenne, face aux grands empires, se présente comme un ectoplasme politique.

* La géopolitique du crime organisé et de l'illicite en Europe (voir Revue Diplomatie, n° 50)

* On ajoutera la présence, au voisinage de l'Europe, de zones géographiques supportant des conflits ouverts ou larvés. En 2911, la non-résolution du problème palestinien en offre l'exemple le plus ancien et le plus criant. Au lieu de s'en désintéresser, la diplomatie européenne devrait tout faire pour contribuer au retour de la paix entre Israël et la Palestine.

Evaluation des ensembles géopolitiques concurrents

Dans un monde désormais multipolaire, la naïveté n'est pas de mise. Il faut connaître les concurrents susceptibles de se transformer en adversaires. Il faut définir des stratégies globales de résistance à leur égard. Il faut aussi parallèlement identifier les partenaires occasionnels ou de long terme, afin de coopérer efficacement avec eux. Pour cela, des services efficaces de guerre et contre-guerre économique s'imposent, non seulement dans les principaux Etats mais au niveau européen.

* Les Etats-Unis. Indéniablement en perte d'influence face aux nouvelles puissances (dites émergées plutôt qu'émergentes), les Etats-Unis conservent des potentiels de compétitivité considérables, dont l'Europe doit s'inspirer. Ceci notamment dans le domaine scientifique et technologique, comme dans celui des technologies de puissance (défense, espace) et des industries culturelles (soft power). Cependant les Européens, trop souvent fascinés par la puissance américaine, oublient que l'Amérique n'a jamais encouragé la mise en place d'une puissance européenne autonome. Elle a toujours considéré l'Europe comme un instrument et avant-poste au service de ses propres stratégies. Sans tomber dans l'anti-américanisme, l'Europe doit se débarrasser d'un atlantisme naïf et se méfier de tous les réseaux d'influence actifs en son sein et travaillant au service des politiques américaines;

* La Chine. Deuxième, bientôt sans doute première puissance économique mondiale, la Chine sera de plus en plus en compétition sur la plupart des domaines avec l'Europe. Ceci ne justifie pas d'en faire un adversaire politique. L'Europe doit apprendre à mieux la connaître (dans ses forces comme dans ses faiblesses) et surtout adopter les moyens de se comporter elle-aussi en puissance vis-à-vis d'elle. Autrement dit pratiquer sans états d'âme la politique du donnant-donnant ou de la réciprocité. Mais pour cela l'Europe devra se renforcer considérablement.

* L'Inde, le Brésil, l'Afrique du Sud et les autres puissances émergentes. L'Europe devra dans l'ensemble adopter à leur égard des politiques sans naïveté, elles-aussi sur la base du donnant-donnant. Dans de nombreux cas, des partenariats stratégiques limités pourront être envisagés.

* La Russie. Malgré ses lacunes actuelles, la Russie représente (pensons-nous) pour l'Europe un prolongement géographique, linguistique et culturel qu'il conviendrait de valoriser dans de nombreux domaines. L'inverse est également vrai. Des partenariats stratégiques euro-russes, voire de véritables accords industriels, scientifiques et économiques s'imposeront de plus en plus. Ils pourront être déterminants, tant pour l'avenir de la Russie que de l'Europe.

* Le monde arabo-musulman. Les pays généralement qualifiés d'arabo-musulman ne sont pas tous arabes (ainsi la Turquie et l'Iran) mais ils sont tous à majorité musulmane. Ils constituent des voisins souvent très près géographiquement des pays européens. Ils entretiennent avec ces pays de très importants échanges humains et culturels. Jusque là soumis à des régimes autoritaires, après le printemps dit arabe, certains d'entre eux s'ouvrent à des formes de démocratie et d'économie proches de celles à l'oeuvre dans les pays européens.

Mais ils seront peut-être pénétrés par des formes d'un islamisme de plus en plus conquérant et radical, en contradiction avec les valeurs de laïcité, de féminisme et de tolérance régnant en Europe. Celui-ci s'étend jusque dans les banlieues européennes, en proie au chômage. L'avenir dira si cet islamisme restera contenu par d'autres formes plus modérées de religion ou s'il deviendra conquérant. En ce cas, on risquera de voir naître de véritables chocs ou conflits de civilisations, selon les termes de Samuel Huntington.

* L'Amérique latine et le continent africain. L'Europe ne peut se désintéresser de ces pays, malgré leurs difficultés actuelles. Il s'agit souvent, notamment pour les Etats européens du Sud, de véritables prolongements territoriaux ou civilisationnels. Les négliger représenterait une perte d'influence notable pour l'Europe, y compris pour les Etats de l'Europe centrale et orientale davantage tournés vers l'est. Ceci ne voudra pas dire une ouverture sans précautions. On constate en effet, notamment au Mexique et dans certains pays d'Amérique centrale, une montée importante des organisations criminelles et de la corruption qu'elles génèrent au détriment des sociétés et des Etats traditionnels. L'ouverture des frontières européennes leur a créé de véritables boulevards. Leur pouvoir de contamination dans des sociétés européennes affaiblies par la crise, devient désormais inquiétant. Ce pouvoir bénéficie de la complicité des intérêts financiers européens .On lira, entre autres, sur ce sujet le livre de Marc Roche (Le capitalisme hors la loi, Albin Michel 2011).

Evaluation, protection et renforcement des potentiels européens


L'Europe dispose de potentiels importants, que par euro-pessimisme elle a tendance à négliger. Ils doivent au contraire faire l'objet de valorisation systématique, y compris dans le cadre de partenariats stratégiques avec les pays non-européens alliés de l'Europe.

* L'existence de structures étatiques et administratives solides, sans lesquelles s'installe ou demeure le désordre sociétal. Il s'agit d'un atout à renforcer (on peut lire à cet égard ce qu'en dit Francis Fukuyama, qui n'est pourtant pas particulièrement europhile, dans son dernier ouvrage The origines of political order, 2011).
Il ne faudra pas cependant se cacher que si ces structures étatiques et administratives sont encore, par rapport à celles d'autres pays, relativement protégées de la fraude, de la corruption et des pressions politiques, ce statut favorable se dégrade d'année en année. La raison en tient notamment à la pression croissante des intérêts privés. Des Etats efficaces comme il s'en rencontre encore (semble-il) dans les pays scandinaves, gênent en effet les fraudes et les trafics d'influence.

* L'existence de services publics et d'administrations publiques intervenant dans le domaine social (droit du travail, protection sociale, santé publique) et dans de nombreux secteurs relevant des "public utilities" (recherche scientifique désintéressée, transports, aménagement du territoire...). Les intérêts financiers globalisés mènent contre les structures étatiques et les services publics européens des offensives permanentes afin de les « privatiser » autrement dit afin de se les approprier. Ils ont réussi jusqu'à présent à le faire, avec l'appui de la Commission européenne et de gouvernements libéraux ou ultra-libéraux. Mais ce faisant l'Europe est en train de se priver des bases de sa puissance au plan mondial, comme de nombreux thèmes qu'elle pourrait « exporter » au bénéfice des jeunes Etats se tournant vers elle.

* Au plan humain et sociétal, l'existence d'une grande diversité de langues et de cultures, ainsi que de compétences professionnelles, rendant l'Europe capable de s'adapter rapidement, sur le mode biologique, à des changements dans les contraintes globales. Les valeurs européennes énumérées ci-dessus, souvent évoquées pour en déplorer la perte d'influence, font partie de ces potentiels. Encore faudra-t-il qu'elles tiennent compte des changements du monde décrits dans la présente note.

* La présence de nombreuses épargnes mobilisables, notamment au profit d'investissements localisés en Europe. Ceci pourrait faire contraste dans un monde où généralement les dettes publiques et privées paralysent les perspectives d'investissement. Malheureusement, aucune stratégie d'ensemble (voir ci-dessous) ne permet encore, au niveau européen, de valoriser ces épargnes.

* L'existence de secteurs économiques dynamiques, potentiellement au service du développement européen et des exportations: secteur agricole et agro-alimentaire, industries de l'infrastructure et du bâtiment, industries mécaniques et automobiles, secteurs des technologies avancées (aéronautique et espace, transports terrestres, applications des NBIC - nano-bio-info-cognotechnologies), industries chimiques et pharmaceutiques, secteur des services. On mentionnera aussi le tourisme, qu'il ne faut pas négliger. Dans ces différents secteurs, l'Allemagne donne l'exemple d'un tissu de PME/PMI solides et jusqu'à ce jour largement exportateurs.

* Au plan géographique, l'Europe dispose d'un potentiel important en termes de facilités climatiques, de terres agricoles, de ressources fluviales, littorales et océaniques, dont il convient d'assurer la protection contre les tentations de sur-exploitations.

Chapitre 2. Comment réagir aux faiblesses ? Définition de politiques stratégiques

Appelons ainsi des politiques intéressant le plus de partenaires européens possible, visant de préférence le moyen et le long terme, et impliquant, dans la tradition européenne, le plus grand nombre possible de ressources et de moyens publics.

Stratégies globales

Les choix quasiment philosophiques faits dans ces secteurs impliquent de véritables options de société.

* Comment définir les domaines respectifs du libre-échange ou libéralisme économique et de l'économie régulée par la puissance publique (ou dirigée)? Peut-on envisager des économies mixtes, et sous quelles formes?

* Peut-on aujourd'hui en priorité élaborer ou diffuser une nouvelle pensée économique, vis-à-vis de la crise économique, de l'endettement et du recours aux marchés financiers. Notre réponse est affirmative. Voir par exemple nos commentaires au "Manifeste des économistes atterrés").

* Ceci pose en priorité la question de la réforme de la Banque centrale européenne et des modifications constitutionnelles nécessaires (voir chapitre 3 ci-dessous)

* Comment définir et financer les besoins de développement des laboratoires et universités en Europe, notamment dans les pays encore mal représentés à cet égard?

* Comment évaluer et commencer à prendre en compte les externalités internes et externes, positives et négatives. Il s'agit de réalités économiques que ne connaissent pas les comptabilités nationales et budgétaires mais qui représentent des actifs et des passifs déterminants pour la survie des populations et des sociétés).

Politiques de développement économiques et de lutte pour l'emploi

Le développement économique et le soutien à l'emploi ne signifient pas nécessairement la croissance systématique de la consommation, qui serait impossible. Ils doivent au contraire s'accompagner de décroissance dans un grand nombre de secteurs inutilement gaspilleurs, mais aussi de croissance dans ce que l'on nomme parfois le « capital cognitif ».

* Etablir une liste des domaines d'investissement et des politiques industrielles prioritaires dans les secteurs des technologies avancées et des recherches fondamentales et appliquées. Comment financer et protéger les investissements stratégiques? Le patriotisme industriel. Le protectionnisme sélectif.

* Comment contrôler les dérives actuelles du secteur des banques et des assurances? Comment lutter efficacement contre les paradis fiscaux?

* Comment exporter tout en préservant la capacité d'innovation? La question des transferts de technologie, à utiliser avec prudence.

* Comment sélectionner et financer les programmes de recherche dans les sciences émergentes.

* Dans quels domaines et comment définir une politique européenne de l'environnement: lutte contre le réchauffement, protection de la biodiversité terrestre et marine.

* Dans quels domaines et comment définir une politique européenne de l'énergie (mix énergétique, production, transport, économies). La situation particulière de l'énergie nucléaire.

* Comment améliorer le fonctionnement de la zone euro? Faut-il chercher à l'étendre ou au contraire à la réduire?

* Comment augmenter les ressources publiques ? Augmentation des impôts. Lutte systématique contre les fraudes et détournements fiscaux, entraînant des pertes de recettes du plus du quart voire de la moitié dans certains pays. Mobilisation et protection de l'épargne européenne ?

* Création éventuelle d'un Fonds d'investissement stratégique européen, financé entre autres par des "rentes perpétuelles" souscrites auprès des épargnants européens.

* Quelles limites donner aux politiques budgétaires dites d'austérité (ou de réforme)

Le domaine particulier des grands programmes impliquant les technologies de souveraineté

Ce terme désigne des secteurs d'investissement dont aucune puissance mondiale ne peut prétendre aujourd'hui se passer sauf à aliéner son indépendance. On y retrouve les questions précédentes, appliquées à des recherches et applications imposant des politiques publiques spécifiques. Leur financement par des épargnes principalement européennes s'impose.

* Technologies et matériels de défense et sécurité (de préférence duales). On ne sous-estimera pas leurs capacités à générer des pratiques dites de contrôle total (politique et économique). D'où l'exigence de les soumettre à un minimum de débats et surveillance citoyenne). Mais ce dernier point n'est-il pas illusoire. (voir Alain Cardon. 'Vers un contrôle total 2011', ouvrageen libre accès )

* Technologies de l'information et du calcul.

* Robotique autonome et intelligence artificielle générale.

* Neurosciences et sciences cognitives.

* Espace civil et militaire, sous leurs diverses formes.

* Energies nouvelles.

* Biotechnologies et Industries pharmaceutiques

Politiques culturelles

Il s'agit de ce que les Etats-Unis ont nommé le soft-power. Le domaine recoupe ce dont l'Europe a longtemps été un symbole mondial: la création philosophique, artistique, culturelle. La généralisation des réseaux et outils numériques y exige une créativité et une adaptation continue. Des investissements permanents sont nécessaires, engageant les particuliers, les associations mais aussi les Etats. Pour l'Europe, il s'agit aussi de détecter et le cas échéant combattre les dépendances politiques à forme culturelle, notamment au regard de l'atlantisme et d'un islamisme de combat dont la pénétration est mondiale. On évoquera également sous cette rubrique le développement des universités européennes et leur large ouverture aux étudiants étrangers qui contribuent éminemment à l'influence européenne dans le monde.


* Peut-on ou doit-on définir un soft-power européen. Qui doit s'en charger ? Comment en préciser les cibles, les acteurs et les modes de diffusion?

* Dans quels domaines affecter des ressources publiques aux investissements culturels? Aides à la création et à la diffusion tous médias et supports. Développement de la traduction assistée et des programmes de gestion des compétences par l'intelligence artificielle.

* Doit-on encourager la production d'émission et la mise en place de chaînes plurilinguistiques (sur le modèle d'Arte) ? Faut-il encourager l'édition en ligne ? Faut-il limiter par voie réglementaire la publicité commerciale sur les réseaux culturels?

* Faut-il soutenir par des investissements publics la numérisation non commerciale des Bibliothèques et musées européens ?

Chapitre 3. Evolution des institutions européennes

Beaucoup des reproches faits à l'Union européenne et plus généralement à l'Europe, tiennent à l'obsolescence de ses institutions laissant place parfois à une inadaptation de plus en plus criante. Ces institutions, définies au temps du libéralisme et dans l'optique d'éviter la mise en place en Europe d'une puissance mondiale indépendante, doivent aujourd'hui être profondément modifiées. La difficulté de la tâche ne devrait pas empêcher d'en faire une priorité. Les changements pourront être relativement ponctuels, mais dans une approche plus ambitieuse, ils pourront conduire (perspective que nous préconisons pour notre part) à la mise en place d'un véritable Etat Fédéral européen, proche de ce que sont les Etats-Unis d'Amérique.

Réforme des institutions européennes

On mentionnera dans cette rubrique les différents techniques permettant de donner plus de poids aux institutions européennes actuelles, sans modifier radicalement (par une constitution fédérale) leurs domaines de compétences et pouvoirs respectifs.

* Les frontières de l'Europe. Ce terme désigne la question complexe de l'élargissement possible de l'Union, mais aussi éventuellement de la sortie, sur leur demande, de certains Etats membres.

* Les « moteurs bi-nationaux». Le « moteur franco-allemand ». Faut-il le conserver? L'élargir à d'autres pays ? En encourager d'autres ? Faudrait-il envisager un statut particulier pour le Royaume-Uni, si celui-ci persistait à se considérer, au moins partiellement, comme « en dehors » de l'Europe ?

* Les coopérations renforcées. Comment les développer? Dans quels domaines? La défense constitue sans doute la première priorité, au delà des actions de défense européenne existantes. On étendra à cette fin les compétences et ressources de l'Agence européenne de défense.

* Les Agences. Celles-ci constituent des formes souples et efficaces d'association entre gouvernements, administrations et entreprises européennes. On citera l'Agence spatiale européenne, les agences de sécurité alimentaire ou de pharmacovigilance, l'Agence Eurocontrol. Nous proposons pour notre part d'en créer de nouvelles, avec des pouvoirs étendus: Agence européenne de l'énergie, Agence européenne de l'environnement...On renforcera parallèlement les services européens en charge de la coopération avec les pays pauvres.

* Le renforcement du gouvernement économique et financier de la zone euro. Il s'agit d'une priorité absolue, afin de doter l'ensemble des pays de la zone euro des moyens d'harmonisation fiscale, douanière, réglementaire sans lesquels aucune gestion commune de la monnaie unique n'est viable. Ce sera pratiquement 'un premier pas vers une Europe fédérale plus étendue. Ce programme comportera la réforme du statut de la Banque Centrale européenne. Sans lui enlever toute indépendance, afin qu'elle puisse continuer à lutter contre d'éventuelles pressions inflationnistes, elle devra pouvoir être mise au service de la politique décidée par ce gouvernement économique et financier de la zone euro. Il sera utile également de la doter d'une agence de gestion des dettes publiques des Etats, en attendant des réformes plus approfondies résultant d'un contrôle européen des politiques budgétaires.

* Une agence de notation européenne pourrait être envisagée, mais on peut douter de son intérêt, si le gouvernement économique et financier de la zone euro, mentionné ici, fonctionnait normalement.

* Dans le même esprit devra être décidé au niveau européen la réforme du système bancaire que les oppositions socialistes réclament aujourd'hui, séparation des activités de dépôt et d'investissement en bourse, renforcement des fonds propres, mise en place de véritables institutions de crédit coopératif, règles prudentielles renforcées, etc.

* Comment augmenter et dans quels domaines les compétences de la présidence de l'Union et de la Commission ? Il serait indispensable en priorité d'accroître les transferts budgétaires des Etats vers l'Union, de façon à ce que le budget communautaire atteigne au moins 10 à 15% de l'ensemble des budgets européens.

Vers une Europe fédérale au service d'un souverainisme européen

Appelons souverainisme européen la capacité de l'Union européenne de se comporter globalement comme un Etat souverain, analogue aux Etats-Unis, à la Chine et à bien d'autres. Cela ne serait pas possible sans la transformation de l'Union, en faisant non plus une confédération d'Etats nationaux mais une Fédération d'Etats fédérés. Vu l'importance des résistances probables, une démarche en plusieurs temps, accompagnée de simulations sur Internet, pourrait être envisagée.

* Mise en place d'une Assemblée constituante et adoption d'une première constitution fédérale.

* Election d'une chambre des députés et d'une chambre des Etats-membres.

* Election d'un Président

* Développement d'une administration fédérale avec transfert progressif de compétences, moyens budgétaires et ressources humaines.

Conclusion

Comment mobiliser les opinions publiques au service de la construction européenne?

Cette question est essentielle, mais souvent perdue de vue. Des sacrifices importants s'imposeront avec l'aggravation et la conjonction des crises. Comment les faire accepter? En dehors des mobilisations spontanées, les futurs responsables de l'approfondissement de la construction européenne pourront compter sur plusieurs facteurs simultanés.

* La peur devant l'aggravation des risques, poussant à la cohésion et au partage (fear factor).

* L'enthousiasme face à des objectifs difficiles, de grands enjeux technologiques, la conquête de nouveaux territoires (spatial, intelligence artificielle...)

*La volonté de ne pas se laisser dépasser par des compétiteurs non européens.

* La production de l'adhésion par la multiplication des débats et controverses, utilisant notamment les réseaux interactifs.

La poursuite de la construction européenne contribuera-t-elle à changer le Système (voir sur ce concept de Système notre article "Sortir du Sytème - à propos des indigés")

Il est évidemment impossible de répondre à cette question. Tout dépendra des rapports de force, politiques et électoraux entre les gauches et les droites européennes, ainsi que le poids pris par les extrêmes gauches, les droites radicales et les souverainistes. Tout dépendra aussi de l'importance que prendra la crise, tant mondiale qu'européenne.

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