Article
Mondialisation-démondialisation. Essai d'analyse
anthropotechnique
Jean-Paul Baquiast- 07/08/2011

Indiquons
à ceux n'ayant pas lu notre livre « Le
paradoxe du Sapiens » (*) que nous y proposons
un outil d'analyse du monde politico-économique
visant à faire le plus possible appel à
la méthode scientifique. Nous y postulons que
l'évolution des civilisations humaines, depuis
les origines, a résulté des compétitions
darwiniennes pour l'accès aux ressources confrontant
des superorganismes que nous qualifions d'anthropotechniques
ou mieux, de bio-anthropotechniques. Ce terme générique
désigne des entités composées d'une
imbrication étroite entre des facteurs biologiques
(par exemple les génomes), des facteurs anthropologiques
(les acquis culturels) et des facteurs technologiques.
Ces
entités sont de nature très différente.
Leur influence sur l'évolution globale n'est
pas identique. Elles peuvent donc être analysées
en termes différents, selon les échantillons
de temps, de lieux et de domaines retenus. Cependant
nous estimons que l'approche anthropotechnique devrait
être féconde pour mieux comprendre le monde
actuel dans sa totalité, c'est-à-dire
pour en donner une vision globale. Cela ne signifierait
pas qu'elle permettrait d'analyser le monde en détail,
de prédire son évolution et moins encore
de proposer des remèdes à certains risques
pouvant naitre de la confrontation en son sein entre
systèmes anthropotechniques. Plus généralement,
rappelons que le concept de système anthropotechnique
est pour nous un postulat. Dans le cadre d'une démarche
se voulant scientifique, il doit être mis à
l'épreuve des observations expérimentales
afin de préciser les enseignements qui pourraient
être tirés de son utilisation.
L'une
de ces mises à l'épreuve consisterait
aujourd'hui à utiliser le concept de l'anthropotechnique
pour tenter de mieux comprendre l'ensemble des phénomènes
généralement associés à
ce que l'on nomme la mondialisation.. Il devrait être
de même de la démondialisation, présentée
depuis quelques mois comme un remède aux effets
négatifs de la première.
Frédéric
Lordon
Un
article de l'économiste Frédéric
Lordon dans le Monde Diplomatique d'août 2011,
intitulé « La démondialisation
et ses ennemis », s'attache à démontrer
les illusions et les mensonges délibérés
recelés par le concept de mondialisation. Ce
n'est pas pour autant, selon lui, que les perspectives
actuelles dites de démondialisation pourraient
remédier aux abus du capitalisme libéral
sans frontières imposés par ceux présentant
la mondialisation comme une évolution nécessaire.
Frédéric Lordon est un auteur que nous
apprécions beaucoup, car il s'oppose avec bonheur
au langage convenu imposé par les pouvoirs à
ses homologues. Cependant, nous pensons que faute d'un
outil d'analyse suffisant, il ne réussit pas
à préciser ce que pourraient être
des politiques s'opposant à la mondialisation,
dite aussi de démondialisation, qui répondraient
à la légitime volonté des peuples
de s'affranchir de la domination imposée sous
couvert de mondialisation à l'ensemble de la
planète par des intérêts eux-mêmes
mondialisés.
Dans
l'article précité, Frédéric
Lordon décrit avec pertinence les grands phénomènes
résultant de la capitulation devant les impératifs
supposés de la mondialisation: - concurrence
« non faussée » entre économies
à standards salariaux inégaux (Minima
s'échelonnant de 100 dollars par mois au Sud
à 1500 ou 2000 au Nord, pour ceux disposant d'un
emploi) exigence de rentabilité financière
imposant la compression permanente des revenus salariaux
menace permanente de délocalisation -
endettement institutionnalisé des consommateurs
afin de leur permettre de continuer à consommer
malgré la diminution des revenus salariaux
prise en charge des coûts de ces politiques par
les budgets publics c'est-à-dire finalement par
les citoyens désarmement des Etats face
aux intérêts financiers par des politiques
dite de rigueur portant sur les administrations, les
services publics et les investissements collectifs de
long terme.
Nous
avons nous-mêmes ici décrit plusieurs fois
ces phénomènes, à l'instar de tous
ceux qui comme nous dénoncent le néo-libéralisme
financier et la prise en mains du monde par des oligarchies
en connivence mondiale. Mais il ne suffit pas de dire
« Plus jamais cela » comme le
fait Frédéric Lordon à la fin de
son article, pour voir émerger miraculeusement
les solutions permettant d'échapper aux véritables
dictatures ainsi dénoncées. Il faut analyser
plus en profondeur ces différentes dictatures,
à la lumière par exemple de l'outil anthropotechnique
proposé ici.
Les
systèmes anthropotechniques s'insèrent
dans l'antagonisme mondialisation/démondialisation
à trois niveaux différents
Nous
avons dit que les systèmes anthropotechniques,
notamment les entreprises, les administrations, les
Etats, sont le produit de la symbiose de trois niveaux
de déterminismes différents. Les facteurs
actifs au sein de ces niveaux vivent la mondialisation-démondialisation
de façon différente.
Au
plan des composantes scientifico-techniques de ces systèmes
s'impose globalement une exigence d'interconnexion et
d'intercommunication qui constitue un élément
déterminant de ce que l'on peut appeler la globalisation
technologique du monde et des cerveaux (global mind).
Certes, des compétitions internes entre diverses
composantes peuvent générer des conflits
retardateurs de la technologisation globale, mais dans
l'ensemble se met en place un tissu de relations et
d'échanges qui constitue le facteur le plus puissant
de la mondialisation. La science, autrement dit les
moyens d'action sur le monde résultant du processus
collectif d'acquisition sur le mode expérimental
des connaissances et des savoirs-faire, est à
la fois le produit et l'outil de l'explosion contemporaine
des technologies.
Toutes
différentes sont les composantes biologiques
des systèmes anthropotechniques. Pour simplifier,
nous dirons qu'elles expriment au sein de ces systèmes
deux tendances fortes. L'une pousse à une croissance
démographique que seule peut faire plafonner
la diminution des ressources, l'autre, quasiment inverse,
incite à l'appropriation des territoires et à
la constitution de niches aussi exclusives que possible.
L'hyper-natalité, encore très présente
dans de nombreuses sociétés du tiers-monde,
est le facteur déterminant d'une certaine forme
de mondialisation, celle qui repose sur la recherche
de nouveaux territoires d'expansion par des populations
en manque d'espace et de nourriture. Il s'agit de processus
biologiques tout à fait banaux, qui de ce fait
n'obéissent pas à des considérations
se voulant rationnelles. A l'inverse, la constitution
d'empires territoriaux par des minorités dominantes,
en guerre les unes avec les autres, ne serait pas au
contraire favorable à la mondialisation. Il s'agirait
de facteurs qui pourraient activer des tendances à
la démondialisation et au nationalisme, au nom
de la souveraineté de ces empires chacun dans
son territoire propre.
Les
composantes anthropologiques des systèmes anthropotechniques
se rattachent nous l'avons dit à ce que l'on
pourra globalement nommer la sphère culturelle.
Elles trouvent leurs racines très en amont, non
seulement dans l'histoire biologique des sociétés,
évoquée ci-dessus, mais dans celles des
stratifications entre dominants et dominés, possédants
et exploités, éventuellement hommes et
femmes, que l'on retrouve tout au long des évènements
ayant marqué l'histoire géopolitique des
deux derniers siècles. Ces stratifications ont
des composantes animales (biologiques) encore très
présentes dans les sociétés humaines.
Mais elles sont aussi renforcées par la détention,
très inégale selon les régions
géographiques et les classes sociales, des ressources
économiques, industrielles et universitaires.
La
stratification des sociétés humaines,
au plan interne comme au plan international, entre possédants
et non-possédants, oligarchies et populations
dominés, n'a pas une influence directe sur les
tendances à la mondialisation. Les dominants
seront, dans certains cas, favorables à la mondialisation
quand celle-ci signifiera une disparition à leur
profit des barrières traditionnelles, de type
territoriale ou administratif, opposées par les
sociétés défendant leur territoire.
Dans d'autres cas, ils prôneront au contraire
la démondialisation, c'est-à-dire le retour
à des barrières, quand il s'agira de protéger
leurs propres conquêtes. La démondialisation
(assurée éventuellement par le recours
aux moyens militaires) leur permettra notamment de résister
à la pression géopolitique de sociétés
aux effectifs plus nombreux et plus pauvres. Elle permettra
également de refuser l'invasion de populations
à la natalité envahissante chassées
de chez elles par des facteurs plus généraux
comme le réchauffement climatique.
Ici,
en évoquant le réchauffement climatique,
nous faisons allusion au fait que l'analyse anthropotechnique
que nous proposons doit être nuancée soit
localement soit dans la durée, par la prise en
compte d'évolution beaucoup plus générales
intéressant la planète toute entière.
D'une part les écosystèmes subissent aujourd'hui
l'influence globale des sociétés anthropotechniques.
Ceci se traduit par une disparition rapide de milieux
naturels et d'espèces. On a parlé d'anthropocène
pour désigner les aspects millénaires
de cette évolution. Nous avons pour notre part
suggéré le terme d'anthropotechnocène
permettant de tenir compte de l'explosion très
récente, datant de moins de deux siècles,
de sociétés aux technologies de plus en
plus puissantes et spontanément proliférantes.
S'ajoutent
à cela des évolutions de fond que la science
peine encore à identifier, pouvant se traduire
par une restriction ou des modifications profondes au
niveau des ressources disponibles: modifications spontanées
du climat, pandémies d'origine encore inconnue,
éruptions, tremblements de terre, voire chutes
d'astéroïdes. L'influence de ces éventualités
sur la mondialisation ou la démondialisation,
c'est-à-dire le repli des collectivités
sur elles-mêmes, est difficile à anticiper.
Mais il faut se tenir prêt à en tenir compte.
Contribution
de l'analyse anthropotechnique à l'étude
de la mondialisation/démondialisation
Nous
avons dit que toute hypothèse à prétention
scientifique doit être testée au regard
de l'expérience. Dans le présent cas,
cela signifierait vérifier que les grands courants
par lesquels se manifeste la mondialisation/démondialisation
sont mieux compris en faisant appel au postulat selon
lequel l'évolution globale du monde résulterait
des compétitions de type darwiniens entre entités
anthropotechniques qu'en faisant appel à des
concepts plus traditionnels.
Nous
pensons que c'est le cas. Prenons un exemple simple,
pour ne pas entrer dans des analyses de détail
dépassant le cadre de cet article. Considérer
comme beaucoup le font qu'une mondialisation prenant
la forme de la destruction des spécificités
nationales et locales résulte de l'effet déstructurant
de la généralisation des technologies
de la communication ne met l'accent que sur un aspect
du phénomène. Avec les mêmes réseaux
pourraient s'organiser des échanges équilibrés
entre les différentes parties du monde. Pour
que se généralise cette abomination que
Frédéric Lordon appelle à juste
titre « une concurrence « non
faussée » entre économies à
standards salariaux inégaux »,
il faut que des agents prédateurs profitent des
réseaux et des technologies pour imposer leur
domination au reste du monde. Or les entreprises industrielles
et financières qui le font manifestent toutes
les caractéristiques des minorités dominantes
dont l'anthropologie et la biologie ont depuis longtemps
étudié le fonctionnement dans les sociétés
humaines traditionnelles et dans les sociétés
animales. On comprendra mieux leur action en les considérant
comme anthropotechniques, autrement dit bien plus complexes
que de simples analyses économiques et politiques
pourraient le montrer.
Dans
notre essai « Le paradoxe du Sapiens »,
nous avons, pensons-nous avec succès, utilisé
cette approche pour analyser l'action du Pentagone ou
ministère de la défense américain,
c'est-à-dire la matérialisation relativement
facile à étudier d'un complexe politico-militaro-industriel
qui conjugue les trois composantes biologique, anthropologique
et technologique d'un grand système de pouvoir
interagissant avec divers concurrents dans le cadre
de l'évolution du monde global. Au regard de
la mondialisation, on pourrait aisément montrer
le rôle qu'a joué ce système anthropotechnique
particulier pour imposer au reste du monde la suppression
des barrières politiques s'opposant à
son influence. C'est ainsi, exemple parmi cent autres
semblables, qu'il a contraint pendant des décennies
les gouvernements sous tutelle à faire l'acquisition
de matériels de guerre américains, dépossédant
les Etats correspondants de leurs compétences
industrielles.
Aujourd'hui,
certains observateurs pensent que le système
anthropotechnique du Pentagone est sur la défensive,
du fait de l'apparition de systèmes concurrents
dans le vaste théâtre de la mondialisation.
Nous pensons pour notre part qu'il n'en est rien (voir
notre article sur ce site « Nouveaux pouvoirs
pour les maîtres de l'Empire. Apparition d'un
national-technologisme américain »
http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2011/120/nationaltechnologisme.htm).
Le système change seulement de forme. Tout en
développant plus que jamais sa compétence
technologique, dans le sens d'une véritable explosion
des applications en réseaux intelligents pour
le contrôle des citoyens et des adversaires, le
système renforce ses racines bio-anthropologiques.
Celles-ci poussent à la constitution d'espaces
fermés protégés soumis à
un gouvernement de type dictatorial.
Autrement dit le système tend à devenir
ce que l'on pourrait qualifier de techno-dictature ou,
en termes plus doux, d'un système technologique
de contrôle global s'organisant autour de motivations
nationales sinon nationaliste. Le complexe politico-technique
en résultant, que nous proposons de nommer un
national-technologisme, viendra de fait en contradiction
avec tout idéal de mondialisation heureuse. Il
jouera au contraire la carte de la démondialisation.
Il serait rejoint en cela par des systèmes moins
avancés dans cette voie mais décidés
à ne pas se laisser distancer, tel que le national-technologisme
chinois.
Ce
sera sans doute la compétition entre de telles
entités, dans un espace mondial de plus en plus
segmenté, autrement dit démondialisé,
qui écrira l'histoire géopolitique du
21e siècle.
* Jean-Paul Baquiast. Le paradoxe du Sapiens. Ed. JP.
Bayol, mars 2010
PS:
sur le Pentagone fonctionnant comme un système
anthropotechnique, voir l'article récent de Philippe
Grasset
http://www.dedefensa.org/forum-fureur_du_pentagone_08_08_2011.html
Voir
aussi des données peu connues sur l'importance
considérables des Forces Spéciales dont
dispose le Pentagone dans le monde: Spécial Operations
Command SOCOM et Joint Special Operations Command JSOC
http://www.tomdispatch.com/blog/175426/