Article.
La Grande Bretagne dans
la tempête anthropotechnique
Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin - 10/08/2011

Pourquoi
employer, pour désigner les émeutes qui
se produisent en ce moment dans certaines des principales
villes britanniques, un terme apparemment obscur, celui
de tempête anthropotechnique, plutôt que
parler de simples émeutes des banlieues, semblables
à celles s'étant produites en France il
y a quelques années ? Pourquoi, plus banalement
encore, ne pas parler de simples scènes de pillage,
comme l'on en voit partout dans le monde ? Parce que
s'il s'agit d'un phénomène sans doute
classique, la révolte de minorités non
assimilées par le système de pouvoirs
dominants et par conséquent marginalisées,
il prend des formes nouvelles : l'émergence de
modèles de destruction de l'ordre social en place
particulièrement visibles et exemplaires.
Ces modèles sont "virtuels", sous la
forme d'images et de commentaires se réverbérant
en écho. Mais ils naissent d'actions concrètes
sur le terrain et donnent à ces actions une force
d'exemple quasiment illimitée. De nouveaux acteurs
jusque là passifs sont incités à
prendre des initiatives. Les troubles semblent alors
se générer et se répandre spontanément,
sur le mode viral.
Inévitablement
les sociétés attaquées génèrent
des réactions de défense dont les modèles
se répandent à leur tour à travers
les réseaux. Ces réactions, constructives
ou destructrices selon le point de vue des observateurs
politiques, sont d'abord classiques, sur le mode de
la répression policière traditionnelle.
Mais devant l'échec de cette forme de défense,
les pouvoirs inventent des solutions reposant le plus
souvent sur le contrôle des activités à
travers les outils technologiques fournis par les réseaux
et l'intelligence artificielle. Ces solutions paraissent
émerger elles-aussi spontanément. Ceci
tient en partie à la capacité d'adaptation
rapide des technologies utilisées et des humains
qui y font appel. Il est aujourd'hui difficile de prévoir
le type de société qui résultera
des affrontements à prévoir entre les
forces agonistes et antagonistes en présence.
D'où l'intérêt d'essayer de rafraichir
en permanence les outils d'analyse.
Le
facteur technologique
Le
premier facteur à prendre en compte est la puissance
du facteur technologique aujourd'hui en action, que
nous venons de résumer rapidement. La capacité
des réseaux sociaux et des images virtuelles
à fédérer les oppositions a été
découverte à l'occasion des révoltes
arabes. Aujourd'hui, il semble que le pouvoir de Bachar
El Hassad, malgré ses centaines de chars, sera
obligé à la longue de s'incliner devant
la mobilisation en profondeur provoquée par la
diffusion des images, aussi rares et réprimées
que soient celles-ci. Le pouvoir chinois est lui-aussi
dans l'expectative face à la naissance d'oppositions
de ce type.
Ce
facteur technologique est désormais bien connu.
Il comporte le volet des médias, la télévision
et internet, qui propagent dans le monde entier des
symboles d'une grande puissance contagieuse, servant
pour beaucoup de spectateurs d'exemples à suivre.
La mémétique a décrit ce mode de
propagation, les acteurs se copiant les uns les autres
tout en diversifiant par mutation la nature de leurs
initiatives. Il faut actualiser les modèles mémétiques
déjà anciens pour tenir compte de la puissance
des nouveaux modes de production et de diffusion des
contenus propres aux sociétés urbaines.
On voit se généraliser des outils de communication
instantanée entre individus et petits groupes
qui les rendent en cas de confrontation plus mobiles
et réactifs que les forces de l'ordre n'employant
que des moyens traditionnels de communication. Il s'agit
- pourrait-on dire alors - de superorganismes en reconstitution
permanente.
Un
point méritera d'être précisé.
Depuis les origines, la généralisation
de la société en réseau a favorisé
l'apparition apparemment spontanée et quasiment
irrépressible d'agents internes de destruction
d'autant plus efficaces qu'ils s'attaquent spontanément
aux systèmes complexes, comme si la complexité
les stimulaient. Il s'agit des virus informatiques et
en associations avec eux, des humains, pirates ou hackers.
Beaucoup semblent motivés, non par des raisons
politiques ou économiques, mais par le désir
très puissant de se montrer supérieurs,
fut-ce anonymement, aux barrières qui leur sont
opposées. Dans notre terminologie, il s'agit
typiquement d'agents de type anthropotechnique, associant
des technologies de nature proliférante et des
humains (anthropos) tourmentés par un besoin
de sortir de la norme. Cela peut prendre une forme ludique
mais aussi déboucher sur des actions qui seront
qualifiées de criminelles.
Or
dans le cas des émeutes urbaines, on voit systématiquement
apparaître des groupes dits de casseurs qui ne
se bornent pas à piller mais, semble-t-il, à
détruire pour détruire. On a parlé
de jeu ou de sport. Médiatisés sur les
réseaux, de tels comportements se répandent
et se diversifient sur le mode mémétique
viral. On peut s'interroger sur les raisons de leur
succès reproductif, déploré par
les responsables de l'ordre. S'agit-il d'une propension
séculaire des sociétés organisées
à générer des comportements destructifs
externes de la part de ceux que cette organisation rejette
? Faut-il alors intensifier les mesures répressives
classiques ? S'agit-il au contraire de formes d'auto-destruction
internes qui seront de plus en plus nombreuses et agressives
au fur et à mesure que les sociétés
en réseau se complexifieront ? Quels rapports
entretiendront ces auto-destructions avec les actions
de contestation plus pacifiques s'exprimant à
travers des manifestations médiatisées,
sur le mode des campements de la place Tahrir au Caire.
Ces dernières en souffriront-elles ou en tireront-elles
profit ?
Des analyses systémiques semblent s'imposer,
si l'on ne veut pas s'enfermer dans la vieille dialectique
du "surveiller et punir" illustrée
par Michel Foucault.
Le
facteur anthropologique
En
état de co-activation avec ce facteur technologique
se trouve le facteur que nous nommons ici anthropologique.
A cet égard, il ne faut pas se cacher derrière
les non-dits bien pensants, qui ne trompent plus personne
aujourd'hui. Les insurgés des banlieues européennes
conjuguent le refus de l'exploitation propre à
tous prolétariats ou minorités exploitées
ou rejetées par le secteur productif avec des
composantes ethniques. Dans la suite d'une histoire
coloniale et industrielle dont les hauts-faits inspirent
encore l'imagination des classes dirigeantes, la Grande-Bretagne,
pour ce qui la concerne, a cru pouvoir faire venir sur
son territoire, pratiquement sans contraintes, les représentants
de populations et de religions qui se livraient chez
elles à des conflits incessants. Elle espérait
apparemment pouvoir les réconcilier autour des
bonnes moeurs de la gentry, tout en continuant à
exploiter leur force de travail sans offrir de perspective
d'emplois sérieux et de promotion. Des aides
à l'assimilation avaient été mises
en place sous les gouvernements travaillistes, mais
elles viennent d'être supprimées.
Il
n'y a rien d'étonnant à ce que, la crise
économique et politique actuelle aidant, ce soit
dans le pot-pourri de nationalités provenant
principalement de l'ancien Empire, que se recrutent
- fussent-ils naturalisés depuis plusieurs générations,
les personnages les plus activistes. Certes, les affrontements
de la décennie précédente opposants
protestants et catholiques en Irlande avaient rappelé
que les Européens peuvent à tout moment
prendre les armes les uns contre les autres, comme ils
l'ont fait tout au long du XXe siècle. Reste
qu'aujourd'hui les images des combats de rue véhiculent
l'image détestable de conflits ethniques, même
si comme d'habitude les premières victimes des
destructions sont des familles fraîchement immigrées.
Il peut s'agir d'une véritable dynamite.
Parler
comme l'a fait dans un premier temps le gouvernement
Cameron de comportements relevant du banditisme classique
n'a pas suffit. Très vite il a laissé
entendre que des activistes issus des minorités
ethniques, pakistanaises et afro-caribéennes,
étaient en cause. Les résidants anglo-saxons
des quartiers en proie aux violences l'ont bien compris
puisque le mot d'ordre de "chasse aux cagoulés"
se répand actuellement rapidement. Il est donc
indispensable de prendre la mesure anthropologique du
problème. Nous rappellerons cependant que les
premières manifestations un peu violentes à
Londres n'ont pas été provoquées
par des immigrés mais par des étudiants
se voyant exclus des universités du fait de la
politique conservatrice dite "de rigueur"
- politique clairement de classe visant à réserver
Cambridge et Oxford aux "héritiés".
En
France ou dans les autres pays européens, il
paraît évident que des facteurs voisins
sont à l'oeuvre qui, si rien n'est fait, nourriront
des révoltes également destructrices.
Mais pour le moment il nous semble que le maillon faible
face à de telles révoltes risque bien
d'être le Royaume Uni. Pourquoi ? La société
britannique, bien qu'indéniablement profondément
démocratique en termes politiques, est aussi
profondément inégalitaire en termes sociaux.
De plus, depuis des décennies, elle a perdu la
capacité de faire appel au secteur public et
à de véritables mesures économiques
où l'Etat et les organisations syndicales pourraient
faire contrepoids aux oligarchies financières.
C'est ainsi que la majorité libérale conservatrice
a embouché sans aucunes précautions les
trompettes du FMI et de Wall Street en démantelant
la police, les universités et les services sociaux,
entre autres barrages possibles aux revendications de
la rue. S'est ajoutée à cela la corruption
profonde générée par le système
médiatique, où même l'austère
Scotland Yard a perdu sa respectabilité.
Face
aux mouvements de rue, le gouvernement se trouve un
peu dans la situation de Bachar El Assad : devoir durcir
encore la répression ou démissionner.
Certains parlent de faire appel à l'armée.
Cela fera peut-être taire un moment les manifestants.
Par ailleurs, certains envisagent de "couper l'Internet",
comme en Iran. Mais tout ceci ne fera à terme
qu'aggraver les difficultés. Les remèdes
seront longs et difficiles à mettre en oeuvre.
Il faudrait, pensons-nous, proposer aux minorités
ethniques en réseau des perspectives à
plus long terme qui réinséreraient les
manifestants les plus désireux de s'intégrer
au sein d'autres réseaux offrant des perspectives
d'activités technologiques motivantes. C'estaussi
la question évoquée dans notre éditorial.
Mais cette perspective supposerait un véritable
changement de système politique et économique.
Que ce soit en Grande Bretagne comme ailleurs en Europe,
rien ne prouve pour le moment que la peur générée
par les émeutes fasse progresser la conscience
du besoin d'un tel changement.
*
Voir sur ce sujet, pour alimenter le débat, un
article du sociologue Alain Bertho. http://www.mediapart.fr/journal/international/090811/emeutes-de-londres-une-exasperation-mondiale