Editorial.
L'avenir de la Grèce
est aussi le nôtre. Réflexion sur le statut
de l'invention.
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
- 31/07/2011
Pouvons-nous
nous résoudre à considérer que
la Grèce est enfermée dans une impasse
dont elle ne pourra pas sortir ? Des solutions jusqu'ici
refusées pourraient-elles être mises en
oeuvre ? La question n'intéresse pas seulement
la Grèce, mais beaucoup d'autres pays européens
- sans mentionner les pays les plus pauvres du tiers
monde.
Pour
y répondre, il serait peut-être utile de
réfléchir en profondeur à l'évolution
des systèmes complexes. Dans un court article
("350 milliards au soleil. Que faire de la Grèce
?"Le Monde, 26/07/2011, p. 16) la consultante
économique Sophie de Menthon s'attache à
dissiper les illusions qui pouvaient avoir été
suscitées par le "sauvetage"décidé
le 21 juillet à Bruxelles à l'initiative
des chefs d'Etat européens. Dans le même
sens, une nouvelle dégradation de la note de
la Grèce, annoncée peu après par
l'agence Moody's, a montré le peu d'importance
attribuée par les marchés à la
décision du Conseil européen.
Les
arguments de Sophie de Menthon sont a priori indiscutables.
Selon elle, les solutions de secours apportées
par les Européens à la Grèce ne
s'attaquent pas au fond du problème. Aider ce
pays à rembourser ses dettes sera improductif,
l'argent prêté ne servant pas à
investir. Il en sera de même des engagements de
rigueur demandés, visant notamment à diminuer
certaines dépenses réputées improductives
(traitements de fonctionnaires ou dépenses militaires).
Le gouvernement ne le fera sans doute pas devant les
résistances et à supposer qu'il s'y résolve,
cela ne créerait aucune activité nouvelle,
au contraire. Par ailleurs l'appel au tourisme est un
leurre, les possibilités de ce secteur étant
déjà saturées. Enfin l'incivisme
et la fraude qui touchent toutes les classes sociales,
y compris selon Sophie de Menthon l'église orthodoxe,
persisteront. Qui par exemple pourrait imposer le rapatriement
des avoirs détournés dans les paradis
fiscaux dont le montant serait équivalant à
la dette grecque ?
L'inconvénient d'un point de vue pessimiste comme
celui de Sophie de Menthon est de n'offrir aucune perspective.
Or l'histoire semble montrer qu'il n'existe pas d'impasse
définitive, qu'il s'agisse d'un individu, d'une
entreprise ou d'une nation. Des solutions finissent
toujours par apparaître. Sans cela nous en serions
encore à la société des cyanobactéries
primordiales. Encore faut-il élargir suffisamment
le regard pour ne pas s'enfermer dans un cas particulier.
Que pouvons nous suggérer à cet égard
:
Le cas grec n'est pas particulier en Europe. Sans mentionner
celui de Chypre et de Malte, dont l'agence Moody's vient
également d'abaisser la note, il faut rappeler
que des régions européennes entières
se trouvent dans la situation de la Grèce, c'est-à-dire
incapables d'assurer à leur population de véritables
emplois productifs. Cela tient aux mêmes causes
: insuffisance de l'éducation, omniprésence
du chômage, absence d'investissements dans les
secteurs innovants, fuite des capitaux et des élites.
Il serait à la rigueur concevable que ces régions
poursuivent leur mode de vie traditionnel, fondé
sur une économie informelle plus ou moins stagnante.
Mais il faudrait pour cela que les populations concernées
acceptent cette stagnation. Les modèles de consommation
imposés aujourd'hui par le marketing des entreprises
les en empêchent.
L'impuissance à résoudre les difficultés
de ces régions délaissées par les
activités productives est la même, qu'il
s'agisse de la Grèce ou des autres Etats européens.
Les choix politiques de type anglo-saxon imposés
à l'Europe par les industries financières
interdisent en effet les interventions publiques de
réindustrialisation et de développement
volontariste, la répression des activités
frauduleuses et maffieuses, la protection contre des
concurrents tels que la Chine qui refusent de telles
interdictions en ce qui les concerne.
Il faudrait donc en bonne logique que les citoyens européens
dans leur ensemble acceptent des changements politiques
de grande ampleur. L'Europe, si elle se compare par
exemple à la Corne de l'Afrique aujourd'hui menacée
de famine, dispose d'un grand nombre de ressources potentielles.
Mais des changements profonds s'imposeraient pour les
valoriser. Nous avons plusieurs fois ici mentionné
la marche progressive vers une structure fédérale
qui permettrait plus facilement les transferts de revenus
et d'activités des régions riches vers
les régions pauvres. Nous avons aussi évoqué
la nécessité de grands programmes visant
à donner à l'Europe les ressources qui
lui manquent, par exemple dans le domaine du développement
vert, de la protection contre les futures crises environnementales
ou de la recherche fondamentale sans obligation de retours
immédiats. Dans tous ces domaines, les citoyens
grecs seraient aussi capables de productivité
que leurs homologues allemands ou néerlandais,
à condition que les conditions politiques nécessaires
aux transferts de compétences indispensables
soient organisées sur le long terme.
Mais, en termes politiques, précisément,
la vision nécessaire à un véritable
changement de système manque encore. Elle manque
d'ailleurs non seulement en Europe mais dans le reste
du monde. L'enfermement dans la régression qui
caractérise actuellement l'Amérique, les
insatisfactions grandissantes manifestées sur
l'internet par les citoyens chinois devant le manque
de perspectives offertes par le système actuel
de développement, pourraient en apporter la preuve.
Que
faire alors ?
Nous
n'avons pas pour notre part de solutions très
originales à proposer... encore que...
A grands maux de grands remèdes. Or il n'y aurait
pas plus grand mal que contempler sans réagir
les sociétés contemporaines s'enfermer
dans l'auto-destruction.
En essayant de comprendre les conditions de la création
telle qu'elle s'est manifestée dans le cosmos
(ou tout au moins plus modestement sur Terre), on peut
constater que les groupes menacés avaient toujours
sous leurs yeux les éléments matériels
ou les savoir-faire potentiels nécessaires à
leur survie. Mais ils ne les voyaient pas. Seuls quelques
rares créateurs, capables de faire oeuvre d'invention,
ont su les réarranger d'une façon radicalement
différente, afin d'en faire les bases pour la
construction de mondes absolument nouveaux.
Mais comment procède l'invention ? Il ne suffirait
pas de vouloir être inventeur pour le devenir.
Emerge-t-elle au sein de cerveaux individuels particulièrement
bien armés pour cela ? S'agit-il au contraire
de phénomènes collectifs rendus inévitables
par la conjonction de certaines conditions dépassant
largement les inventeurs ? Nul ne peut le dire aujourd'hui.
Mais il serait urgent d'y réfléchir.
Ces considérations paraîtront peut-être
un peu loin des échéances dangereuses
qui menacent aujourd'hui les Grecs et avec eux les Européens
et avec eux le reste du monde. Nous n'en sommes cependant
pas si convaincus. A quoi bon la philosophie des sciences
et celle des systèmes complexes si elle ne suggérait
pas de temps en temps quelques bonnes idées,
ou tout au moins certaines des conditions permettant
de faire apparaître celles-ci ?
En voici un exemple :
Le
type d'informations qui devraient mettre en mouvement
les esprits les plus fermés
La
presse relate ces jours-ci, sans s'y attarder, comme
s'il s'agissait d'une information anodine, le fait que
la majorité républicaine au Congrès
des Etats-Unis se prépare à repousser
sine die le financement du télescope spatial
destiné à succéder à Hubble,
le James Webb Space Telescope de la Nasa, http://fr.wikipedia.org/wiki/James_Webb_Space_Telescope,
au prétexte que son coût estimé
dépasserait le devis initial de $1,6 milliard
(et, nonobstant le fait que l'agence spatiale européenne
participe au projet). Dans le même temps, l'Einshower
Research Project de la Brown University de Providence
(Rhode Island) http://www.watsoninstitute.org/eisenhower/
publie un rapport intitulé "Costs of
wars" http://news.brown.edu/pressreleases/2011/06/warcosts
estimant à 4.000 milliards de dollars les coûts
cumulés des deux guerres en Irak et an Afghanistan.
Faut-il
rappeler que ces guerres ont été globalement
voulues par la même majorité conservatrice
qui exige aujourd'hui que l'Amérique non seulement
renonce au James Wabb Telescope mais ampute une grande
partie de ses budgets de recherche fondamentale. Faut-il
également rappeler que les guerres au Moyen Orient
n'ont atteint aucun de leurs objectifs annoncés.
Elles ont par contre durablement affaiblie la position
des Etats-Unis dans le monde. Tout au plus ont-elles
permis d'enrichir un certain nombre d'entreprises de
défense et de sécurité dont les
actionnaires sont les mêmes qui prétendent
parler aujourd'hui au nom du bon usage des deniers publics.
A une tout autre échelle, et pour revenir au
cas de la Grèce, faut-il rappeler que le montant
de la dette publique grecque, estimé à
350 milliards d'euros, est selon certaines analyses
équivalent au montant des fraudes fiscales et
détournements de la classe dirigeante grecque
et de ses complices, mis à l'abri dans les paradis
fiscaux.
Par ailleurs la Grèce dispose de plus de deux
millions de jeunes dotés de titres universitaires
ou de capacités professionnelles confirmées,
aujourd'hui sans emplois. Ils pourraient si les moyens
leur en étaient fournis s'investir dans des activités
de recherche, de développement et de production
qui changeraient radicalement les capacités de
la Grèce (et de l'Europe) dans le combat pour
la maîtrise technologique et intellectuelle dont
le monde aura besoin tout au long du siècle actuel.
Si les 350 milliards détournés par les
spéculateurs grecs étaient mis au service
de projets scientifiques et techniques fournissant des
emplois aux jeunes chômeurs grecs, cela donnerait
à chacun de ceux-ci un modeste capital de quelques
100.000 euros (calculons au plus juste), susceptible
d'être utilisés en diverses actions de
recherche. Combien de nouveaux produits et processus
capables de bouleverser nos connaissances actuelles
et nos moyens d'action dans l'univers pourraient-il
en résulter à terme ?
Évidemment, les informations du type de celles
que nous venons de présenter n'éveilleront
aucun écho chez ceux pour qui remonter dans l'histoire
de l'univers jusqu'aux temps primordiaux n'aurait aucune
importance ou pour qui développer de nouveaux
projets scientifiques et techniques ne pourrait qu'être
nuisible au regard de la nécessité de
conserver intact un vieux monde dont l'évolution
nous a mené aux brillants résultats que
nous constatons. Mais de tels individus seront de plus
en plus rares par la grâce de l'internet. Les
données fondamentales permettant de mieux comprendre
l'évolution du cosmos et de commencer à
en modifier les règles circuleront de plus en
plus largement. Un changement de philosophie, du type
de celui demandé par le physicien David Deutch,
http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2011/118/deutsch.htm,
visant à considérer comme une priorité
le développement des connaissances scientifiques,
finira sans doute par se produire.
Alors
les beaux esprits les plus bornés se demanderont,
en se frappant le front pourquoi ils n'y avaient pas
pensé plus tôt.
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