Article.
L'auto-intoxication des
systèmes par leur propre complexité. Quelques
exemples
Jean-Paul
Baquiast 22/07/2011
Les
considérations qui suivent ne reposent pas, on
s'en doute, sur des études approfondies portant
sur la fiabilité des systèmes évoqués.
Il ne s'agit que d'impressions, mais celles-ci nous
semblent devoir être approfondies, en notre temps
technologique, par des experts du domaine voire par
des philosophes.
Les
exemples cités ici nous confortent dans la vision
de l'évolution anthropotechnique, développée
dans notre essai « Le paradoxe du Sapiens ».
Il s'agit de systèmes associant de façon
inextricable le biologique, l'humain et le technologique.
Ils sont non seulement imprévisibles par la raison
humaine, sous ses formes actuelles, mais sans doute
aussi incontrôlables par cette même raison.
Est-ce à dire que les humains impliqués
dans leur développement devraient renoncer à
toute responsabilité dans les catastrophes pouvant
découler de celui-ci. La morale sociale répondra
négativement. Mais en pratique, tout se passe
comme s'il s'agissait de déterminismes se déroulant
sur un mode proche de celui des grands évènements
naturels.
Sans
entrer plus avant dans cette discussion, donnons quelques
exemples récents (parmi des dizaines d'autres
disponibles) d'une telle auto-intoxication. Ils portent
sur les systèmes aujourd'hui les plus complexes
qui soient, dans l'armement et le nucléaire.
Nous ne mentionnons pas ici la navette spatiale américaine,
désormais retirée du service. Elle a finalement
fait face plus qu'honorablement, malgré 2 accidents,
à son cahier des charges. Certains parleront
de chance (probabilités). D'autres évoqueront
le fait que les humains impliqués étaient
étroitement asservis au système.
Le
cas du F 35.
Il
s'agit de l'avion de combat Joint Strike Fighter
dit aussi F 35 développé par Lochkeed
Martin pour le compte du Pentagone. Il était
destiné à équiper les forces aériennes
et aéronavales américaines, sous diverses
versions. Il devait servir aussi, dans l'esprit du Complexe
militaro-industriel américain, à remplacer
tout autre appareil concurrent dans l'ensemble des forces
aériennes du monde, hors celles relevant de la
souveraineté russe et chinoise.
Or
ce programme, surchargé de contraintes fonctionnelles
et techniques, n'a pas encore abouti, malgré
des dépassements jamais vu jusqu'ici de crédits
et de délais. Deux exemplaires d'essai seulement,
sous une version dégradée, viennent d'être
livrés à l'US Air Force. Aucune perspective
d'utilisation opérationnelle ne semble devoir
en découler.
Notre confrère Philippe Grasset, éditeur
du site Dedefensa, s'est fait depuis des années
l'historiographe de ce cas exemplaire. Tout anthropologue-historien
conséquent ne pourrait que souhaiter voir Philippe
Grasset, s'il en avait le temps, développer sous
la forme d'une véritable thèse cet incroyable
suspense technologique, économique, politique
et diplomatique. L'aventure obère non seulement
les perspectives de l'US Air Force pour les 30 prochaines
années, mais le Pentagone lui-même et finalement
l'empire américain tout entier. Lochkeed Martin
devrait également en subir des conséquences
graves sauf à être énergiquement
soutenu par ses amis politiques.
On lira le dernier développement de cette affaire
dans l'article de Philippe Grasset « Le JSF
menace-t-il Lockheed Martin? » http://www.dedefensa.org/article-le_jsf_menace-t-il_lockheed_martin_22_07_2011.html
Le
cas du F 22 Raptor
En
dehors des milieux militaires, peu d'observateurs ont
noté que depuis plus de deux mois maintenant
lavion de combat de lUSAF F-22 Raptor
est interdit de vol à cause de ce que Philippe
Grasset qualifie d'un étrange problème
dalimentation en oxygène du pilote. Le
système déficient équipe dautres
types davions de combat de lUSAF qui, eux,
nont pas lair dêtre affectés
par ce défaut de fonctionnement. On imagine ce
que produirait une telle interdiction de vol si les
Etats-Unis étaient engagés militairement
plus qu'ils ne le sont actuellement.
Le
F 22 est moins complexe que le F 35, tout en étant
sans doute trop complexe encore. Par contre des centaines
d'exemplaires sont en activité depuis plusieurs
années. Pourquoi le défaut en cause n'était-il
pas apparu jusqu'ici et pourquoi les meilleurs spécialistes
n'arrivent-ils pas aujourd'hui à le résoudre?
On pourrait là encore incriminer un effet émergent,
c'est-à-dire imprévisible voire incompréhensible,
tenant à la complexité non de l'avion
seul mais du système avion+pilote+équipements
au sol.
Voir sur ce sujet, toujours de Philippe Grasset, l'article
« Le très très étrange
cas du F-22 » http://www.dedefensa.org/article-le_tres_tres_etrange_cas_du_f-22__20_07_2011.html
La
numérisation et la robotisation du champ de bataille
Il
s'agit comme nous l'avions rappelé dans des articles
précédents d'un enjeu étudié
par toutes les grandes armées, notamment bien
sûr aux Etats-Unis. Nous sommes de ceux qui pensent
que de telles réalisations feront apparaître
des systèmes globaux quasi autonomes, prenant
la forme de ce que nous avons appelé des « processus
coactivés » évoqués
dans notre article http://www.automatesintelligents.com/echanges/2011/jan/cardon.html
Un
de nos correspondants, Nicolas Leccia, nous signale
que Michel Asencio, chercheur associé à
la Fondation pour la Recherche Stratégique, a
publié deux études approfondies sur cette
question. Elles mériteraient d'être discutées
non seulement par les spécialistes mais par tous
les décideurs politiques sans oublier
les simples citoyens: http://www.frstrategie.org/barreFRS/publications/notes/2011/201111.pdf
ainsi que http://www.frstrategie.org/barreFRS/publications/notes/2011/201112.pdf
Le
cas des réacteurs nucléaires
Nous
nous bornerons à rappeler ici le fait qu'aucun
scientifique ou technicien au monde n'est aujourd'hui
encore capable de savoir comment évolue la dégradation
des curs des réacteurs de Fukushima ni
plus généralement comment sera contenue
la contamination progressive du site, de la mer et peut-être
de tout le nord du Japon. De l'avis général,
il s'agit d'une question de complexité galopante,
trop de facteurs entrant en cause, dont certains non
observables, pour permettre la modélisation puis
la gestion par les humains, en l'état actuel
des ressources disponibles..
La
question de la complexité galopante n'affecte
pas seulement les centrales japonaises, mais tous les
réacteurs nucléaires en service. Elle
se traduit notamment par l'impossibilité de vérifier
efficacement l'étanchéité des canalisations.
Un nombre croissant de ces réseaux, du fait de
la corrosion croissante, proqueront des incidents plus
ou moins graves.
Des
experts envisagent désormais sérieusement
d'y affecter des robots. Mais avant que ceux-ci ne soient
au point et mis en place, il se passera beaucoup de
temps. De plus, le robot n'introduira-t-il pas ses propres
facteurs de complexification? Ce serait alors une fuite
en avant sans fin.
*
Sur Fukushima, voir notre article du 19 juin où
nous ne voyons pas grand chose à changer aujourd'hui
http://www.automatesintelligents.com/edito/2011/juin/silencefukushima.html
* Sur le fait de confier à des robots le diagnostic
des équipements nucléaires , voir l'article
du MIT signalé par notre correspondant Jacques
Maudoux « Inside the innards of a nuclear
reactor » http://web.mit.edu/newsoffice/2011/nuclear-robots-0721.html