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The Believing Brain.
From Ghosts, Gods, and Aliens
to Conspiracies, Economics, and Politics
How the Brain Constructs Beliefs and Reinforces Them as Truths.


Par Michael Shermer
Macmillan 2011

présentation et discussion par Jean-Paul Baquiast - 28/05/2011

Michael Shermer est le fondateur et est le responsable bien connu du magazine Skeptic et du site associé.

* The skeptic : http://www.skeptic.com/
* The believing Brain :
http://us.macmillan.com/thebelievingbrain

Michael Shermer s'est dédié depuis bientôt trente ans à une tâche bien utile : analyser et démonter les illusions et croyances qui peuplent l'imaginaire collectif et nourrissent souvent des antagonismes virulents entre personnes et entre groupes. Ceci suppose évidemment la remise à l'honneur d'une discipline malheureusement de plus en plus négligée, la critique scientifique des "faits" d'observations et des interprétations qui leur sont données, au nom de ce qu'il faut bien encore appeler la rationalité.

Rappelons que contrairement à ce qu'affirment les adversaires de la démarche scientifique, celle-ci ne vise pas à produire des croyances analogues aux autres. Elle suppose la confrontation au plan universel d'expériences, d'hypothèses et de théories dont n'émergent que celles bénéficiant du consensus le plus large. Certes, cette démarche ne cherche pas à produire des certitudes définitives, mais au contraire des résultats toujours améliorables, en principe et en fait. Ceux-ci cependant sont les seuls auxquels, à un moment donné et dans un état donné des connaissances scientifiques, les esprits rationnels doivent se référer.

On ne rejettera pas pour autant les productions de l'imaginaire. Elles sont comme tout ce qui concerne l'activité de l'esprit, révélatrices de phénomènes et mécanismes que la science se doit de prendre en compte. Mais elles doivent être accueillies, pour reprendre le terme de Michael Schermer, avec un scepticisme initial, au lieu d'être prises d'emblée comme matière à certitude.

The belief engine

Au-delà du rappel de ce qui précède, dont aucun esprit rationnel ne devrait discuter, le livre de Michael Shermer s'efforce de rassembler trente années d'étude des croyances en une hypothèse globale intéressant les processus selon lesquels elles naissent, se nourrissent, se renforcent, se modifient et finalement, pour la plupart, disparaissent.

Pour cela, il aborde un thème qui est de plus en plus à l'ordre du jour des neurosciences et aussi de la psychologie évolutionnaire appliquée aux contenus de connaissance (contenus cognitifs) : en quoi et pourquoi le cerveau se comporte-t-il en machine à générer des croyances ?

La question a été étudiée à propos du cerveau animal. Les animaux, au moins ceux dits supérieurs, génèrent-ils des croyances, de quelles façons celles-ci s'expriment-elles et en quoi ces processus sont-ils indispensables à leur survie – ce qui expliquerait leur maintien à travers l'évolution ?

Michael Shermer, pour sa part, s'intéresse d'abord à la façon dont se forment les croyances chez l'individu humain des sociétés modernes. Selon lui, elles naissent de diverses émotions subjectives ressenties dans l'environnement familial, éducatif, professionnel, culturel. A partir de celles-ci, le sujet éprouve inconsciemment le besoin de générer divers contenus de croyance et surtout de défendre et rationaliser ces contenus, comme ci ces derniers étaient désormais indispensables à la construction de sa personnalité et quasiment à sa survie sociale.

Dès lors, le sujet fait appel, consciemment cette fois, à toutes les raisons qu'il peut trouver, intellectuelles, rationnelles ou inspirées de l'argumentaire scientifique, pour s'accrocher mordicus à ce qu'il croit. Autrement dit, comme le rappelle l'auteur, on croit d'abord, on s'explique et se justifie ensuite.

C'est seulement après cette constatation de départ que Michael Shermer en vient aux données fournies par les neurosciences pour expliquer des comportements aussi répandus. Il rappelle que le cerveau s'est construit à travers l'évolution comme une « machine à croire » (a belief engine). Ceci dès l'apparition des cerveaux primitifs.

Le cerveau reçoit des organes sensoriels un flux ininterrompu de données sur le monde extérieur, à partir desquelles s'imposent des constantes. Autrement dit, par sa propre logique de fonctionnement, le cerveau est obligé d'identifier des modèles ou patterns. Ne sont conservés, au plan de l'espèce comme par l'individu, que les patterns ayant un sens ou signification pour la survie. C'est le cerveau qui construit ce sens et l'associe ensuite aux patterns.

L'auteur nomme "patternicité"» (patternicity) l'aptitude à observer des constantes dans des flots de données sensorielles, qu'elles soient significatives ou non. Il nomme "agenticité" (agenticity) l'aptitude à conférer des significations à certains patterns et les doter ce faisant d'intentions et de la capacité de se comporter en agents proactifs. Observons que le modèle de conscience artificielle présenté par Alain Cardon retrouve le jeu de ces différents agents aux différents stades d'élaboration d'une telle conscience.

4 heures par jour de cécité

Nous avons ici plusieurs fois signalé les hypothèses faites par les neuroscientifiques évolutionnaires relativement au fait que le cerveau construit en permanence des hypothèses à partir des informations sensorielles qu'il reçoit, et qu'il consacre une partie de son activité à les vérifier. Ceci vient d'être confirmé par l'observation fine du processus de fonctionnement de l'activité oculaire (voir NewScientist, Graham Lauton, The Grand Delusion). L'auteur de l'article relate le fait que, pendant les saccades oculaires qui surviennent environ 3 fois par seconde et durent 200 millisecondes, le cerveau est effectivement aveugle. Il reçoit des données mais ne les traite pas. Ceci représente un temps total considérable puisque, au rythme de 150.000 saccades par jour, le cerveau est déconnecté du monde extérieur pendant 4 heures.

Pour se reconnecter après chaque saccade, tout se passe comme s'il faisait une hypothèse sur ce que le monde était devenu pendant ce temps de non-perception visuelle et qu'il la vérifiait, dès reprise de la perception, notamment en focalisant sur les points méritant l'attention les capacités de la fovéa rétinienne, zone d'1mm2 environ rassemblant les cellules photoréceptrices les plus sensibles de la rétine.

Ainsi le cerveau se donne-t-il une perception cinématographique du monde, en continu. Il vérifie constamment que cette perception est bien la bonne. Nous passons, selon le psychologue Ron Rensick de l'Université de Colombie Britannique, notre temps à créer puis vérifier les représentations du monde que nous nous donnons, y compris dans les tâches les plus élémentaires de la perception visuelle.

L'article de Graham Lauton précité, The Grand Delusion, retrouve sans que nous en soyons surpris les propos de Michael Schermer. Graham Lauton explique que dans l'attention que nous portons au monde, y compris au niveau le plus élémentaire de la perception par focalisation de la fovéa rétinienne, nous sommes "biaisés" (biased). Autrement dit, nous jugeons le monde (ou préjugeons) à partir des différents modèles ou patterns que nous avons élaborés au cours de notre interaction avec celui-ci, particulièrement avec l'environnement social.

Mais au lieu d'admettre ce phénomène comme intrinsèquement associé aux processus d'élaboration des connaissances, nous sommes aveugles à reconnaître nos propres préjugés, et très virulents au contraire à dénoncer ceux des autres. Ceci parce que nos propres biais se sont formés dès l'enfance au niveau inconscient et que nous ne sommes pas spontanément organisés pour les identifier consciemment. Faut-il s'en plaindre? Que deviendrions nous si notre cerveau ne pouvait pas s'accrocher à un minimum de « certitudes » qu'il se serait donné et si la représentation du monde qu'il nous proposait variait du tout au tout d'un instant à l'autre ?

Il est intéressant de constater que Graham Lauton et les chercheurs qu'il cite rejoignent, sans d'ailleurs le mentionner, le livre de Michael Shermer, The Believing Brain .Nous n'irons pas plus loin ici dans notre présentation et nos commentaires, renvoyant nos lecteurs à ces deux sources pour plus de détails.

Le sujet est de première importance, car il nous oblige à identifier les bases de nos convictions les plus profondes, et relativiser leur pertinence. Reste à savoir cependant si, dans ce travail d'auto-critique imposé, notre cerveau ira assez loin...Certainement pas, mais nous ne serons pas conscients des points sur lesquels, que ce soit en termes de convictions scientifiques ou de croyances mondaines, nous ne voudrons en aucun cas être détrompés.

Note.
Une étude bien plus approfondie de ce qui distingue la connaissance scientifique des autres formes de connaissance vient d'être présentée par le physicien et épistémologue britannique David Deutsch. Nous présenterons le travail en question "The beginning of infinity", Allen Lane, dès que nous aurons lu et assimilé ses 480 pages.


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