Michael
Shermer s'est dédié
depuis bientôt trente ans
à une tâche bien utile
: analyser et démonter les
illusions et croyances qui peuplent
l'imaginaire collectif et nourrissent
souvent des antagonismes virulents
entre personnes et entre groupes.
Ceci suppose évidemment la
remise à l'honneur d'une
discipline malheureusement de plus
en plus négligée,
la critique scientifique des "faits"
d'observations et des interprétations
qui leur sont données, au
nom de ce qu'il faut bien encore
appeler la rationalité.
Rappelons
que contrairement à ce qu'affirment
les adversaires de la démarche
scientifique, celle-ci ne vise pas
à produire des croyances analogues
aux autres. Elle suppose la confrontation
au plan universel d'expériences,
d'hypothèses et de théories
dont n'émergent que celles
bénéficiant du consensus
le plus large. Certes, cette démarche
ne cherche pas à produire des
certitudes définitives, mais
au contraire des résultats
toujours améliorables, en principe
et en fait. Ceux-ci cependant sont
les seuls auxquels, à un moment
donné et dans un état
donné des connaissances scientifiques,
les esprits rationnels doivent se
référer.
On ne rejettera pas pour autant les
productions de l'imaginaire. Elles
sont comme tout ce qui concerne l'activité
de l'esprit, révélatrices
de phénomènes et mécanismes
que la science se doit de prendre
en compte. Mais elles doivent être
accueillies, pour reprendre le terme
de Michael Schermer, avec un scepticisme
initial, au lieu d'être prises
d'emblée comme matière
à certitude.
The belief engine
Au-delà
du rappel de ce qui précède,
dont aucun esprit rationnel ne devrait
discuter, le livre de Michael Shermer
s'efforce de rassembler trente années
d'étude des croyances en une
hypothèse globale intéressant
les processus selon lesquels elles
naissent, se nourrissent, se renforcent,
se modifient et finalement, pour la
plupart, disparaissent.
Pour cela, il aborde un thème
qui est de plus en plus à l'ordre
du jour des neurosciences et aussi
de la psychologie évolutionnaire
appliquée aux contenus de connaissance
(contenus cognitifs) : en quoi et
pourquoi le cerveau se comporte-t-il
en machine à générer
des croyances ?
La question a été étudiée
à propos du cerveau animal.
Les animaux, au moins ceux dits supérieurs,
génèrent-ils des croyances,
de quelles façons celles-ci
s'expriment-elles et en quoi ces processus
sont-ils indispensables à leur
survie ce qui expliquerait
leur maintien à travers l'évolution
?
Michael Shermer, pour sa part, s'intéresse
d'abord à la façon dont
se forment les croyances chez l'individu
humain des sociétés
modernes. Selon lui, elles naissent
de diverses émotions subjectives
ressenties dans l'environnement familial,
éducatif, professionnel, culturel.
A partir de celles-ci, le sujet éprouve
inconsciemment le besoin de générer
divers contenus de croyance et surtout
de défendre et rationaliser
ces contenus, comme ci ces derniers
étaient désormais indispensables
à la construction de sa personnalité
et quasiment à sa survie sociale.
Dès
lors, le sujet fait appel, consciemment
cette fois, à toutes les raisons
qu'il peut trouver, intellectuelles,
rationnelles ou inspirées de
l'argumentaire scientifique, pour
s'accrocher mordicus à
ce qu'il croit. Autrement dit, comme
le rappelle l'auteur, on croit d'abord,
on s'explique et se justifie ensuite.
C'est seulement après cette
constatation de départ que
Michael Shermer en vient aux données
fournies par les neurosciences pour
expliquer des comportements aussi
répandus. Il rappelle que le
cerveau s'est construit à travers
l'évolution comme une « machine
à croire » (a
belief engine). Ceci dès
l'apparition des cerveaux primitifs.
Le
cerveau reçoit des organes
sensoriels un flux ininterrompu de
données sur le monde extérieur,
à partir desquelles s'imposent
des constantes. Autrement dit, par
sa propre logique de fonctionnement,
le cerveau est obligé d'identifier
des modèles ou patterns. Ne
sont conservés, au plan de
l'espèce comme par l'individu,
que les patterns ayant un sens ou
signification pour la survie. C'est
le cerveau qui construit ce sens et
l'associe ensuite aux patterns.
L'auteur
nomme "patternicité"»
(patternicity) l'aptitude à
observer des constantes dans des flots
de données sensorielles, qu'elles
soient significatives ou non. Il nomme
"agenticité" (agenticity)
l'aptitude à conférer
des significations à certains
patterns et les doter ce faisant d'intentions
et de la capacité de se comporter
en agents proactifs. Observons que
le modèle de conscience artificielle
présenté par Alain Cardon
retrouve le jeu de ces différents
agents aux différents stades
d'élaboration d'une telle conscience.
4 heures
par jour de cécité
Nous avons ici plusieurs fois signalé
les hypothèses faites par les
neuroscientifiques évolutionnaires
relativement au fait que le cerveau
construit en permanence des hypothèses
à partir des informations sensorielles
qu'il reçoit, et qu'il consacre
une partie de son activité
à les vérifier. Ceci
vient d'être confirmé
par l'observation fine du processus
de fonctionnement de l'activité
oculaire (voir NewScientist,
Graham
Lauton, The Grand Delusion). L'auteur
de l'article relate le fait que, pendant
les saccades oculaires qui surviennent
environ 3 fois par seconde et durent
200 millisecondes, le cerveau est
effectivement aveugle. Il reçoit
des données mais ne les traite
pas. Ceci représente un temps
total considérable puisque,
au rythme de 150.000 saccades par
jour, le cerveau est déconnecté
du monde extérieur pendant
4 heures.
Pour se reconnecter après chaque
saccade, tout se passe comme s'il
faisait une hypothèse sur ce
que le monde était devenu pendant
ce temps de non-perception visuelle
et qu'il la vérifiait, dès
reprise de la perception, notamment
en focalisant sur les points méritant
l'attention les capacités de
la fovéa rétinienne,
zone d'1mm2 environ rassemblant
les cellules photoréceptrices
les plus sensibles de la rétine.
Ainsi le cerveau se donne-t-il une
perception cinématographique
du monde, en continu. Il vérifie
constamment que cette perception est
bien la bonne. Nous passons, selon
le psychologue Ron Rensick de l'Université
de Colombie Britannique, notre temps
à créer puis vérifier
les représentations du monde
que nous nous donnons, y compris dans
les tâches les plus élémentaires
de la perception visuelle.
L'article de Graham Lauton précité,
The Grand Delusion, retrouve
sans que nous en soyons surpris les
propos de Michael Schermer. Graham
Lauton explique que dans l'attention
que nous portons au monde, y compris
au niveau le plus élémentaire
de la perception par focalisation
de la fovéa rétinienne,
nous sommes "biaisés"
(biased). Autrement dit, nous
jugeons le monde (ou préjugeons)
à partir des différents
modèles ou patterns que nous
avons élaborés au cours
de notre interaction avec celui-ci,
particulièrement avec l'environnement
social.
Mais au lieu d'admettre ce phénomène
comme intrinsèquement associé
aux processus d'élaboration
des connaissances, nous sommes aveugles
à reconnaître nos propres
préjugés, et très
virulents au contraire à dénoncer
ceux des autres. Ceci parce que nos
propres biais se sont formés
dès l'enfance au niveau inconscient
et que nous ne sommes pas spontanément
organisés pour les identifier
consciemment. Faut-il s'en plaindre?
Que deviendrions nous si notre cerveau
ne pouvait pas s'accrocher à
un minimum de « certitudes »
qu'il se serait donné et si
la représentation du monde
qu'il nous proposait variait du tout
au tout d'un instant à l'autre
?
Il
est intéressant de constater
que Graham Lauton et les chercheurs
qu'il cite rejoignent, sans d'ailleurs
le mentionner, le livre de Michael
Shermer, The Believing Brain .Nous
n'irons pas plus loin ici dans notre
présentation et nos commentaires,
renvoyant nos lecteurs à ces
deux sources pour plus de détails.
Le
sujet est de première importance,
car il nous oblige à identifier
les bases de nos convictions les plus
profondes, et relativiser leur pertinence.
Reste à savoir cependant si,
dans ce travail d'auto-critique imposé,
notre cerveau ira assez loin...Certainement
pas, mais nous ne serons pas conscients
des points sur lesquels, que ce soit
en termes de convictions scientifiques
ou de croyances mondaines, nous ne
voudrons en aucun cas être détrompés.
Note.
Une étude
bien plus approfondie de ce qui distingue
la connaissance scientifique des autres
formes de connaissance vient d'être
présentée par le physicien
et épistémologue britannique
David Deutsch. Nous présenterons
le travail en question "The beginning
of infinity", Allen Lane, dès
que nous aurons lu et assimilé
ses 480 pages.