Article.
Sciences politiques
L'avenir possible du printemps espagnol
par Jean-Paul Baquiast- 25/05/2011

On
parle aujourd'hui de printemps espagnol par référence
au mouvement dit du printemps arabe qui avait chassé
les gouvernements autoritaires de Tunis et du Caire,
sous la pression de foules rassemblées sur les
places publiques des principales villes de ces pays.
Des mouvements analogues mais encore en butte à
la répression se déroulent dans d'autres
Etats arabes. Cependant la comparaison entre les deux
"printemps" montre que le printemps espagnol,
s'il persiste et se précise, posera des questions
bien plus complexes que celles abordées par le
printemps arabe.
Le
printemps arabe s'en est pris à des pouvoirs
autoritaires ou à des théocraties qui
étaient relativement faciles à renverser,
dès lors que le soutien de l'armée et
de la police leur a fait défaut. L'objectif en
était relativement clair, tout au moins en Tunisie
et en Egypte : obtenir les libertés publiques
et les droits civils dont jouissent les démocraties
politiques. Certes, dans le reste du Moyen-Orient, le
printemps arabe se complique aujourd'hui d'incidences
géopolitiques, ethniques ou religieuses propres
à ces pays, mais ces dernières n'intéressent
qu'indirectement les citoyens européens.
Le
printemps espagnol est infiniment plus complexe et difficile
à interpréter aux lueurs de la science
politique traditionnelle. Il a pris naissance dans un
grand Etat européen jusqu'ici globalement prospère,
bien géré, présentant malgré
quelques archaïsmes, le visage d'une société
moderne, démocratique, ouverte. L'Espagne n'est
pas par ailleurs le pays le plus pauvre de l'Union européenne,
même s'il traverse actuellement une crise grave.
Que veulent alors les manifestants (qui se sont nommés
eux-mêmes des indignados par référence
au livre Indignez-vous
de Stéphane Hessel) ? Selon les observateurs,
au-delà d'un refus du chômage et de l'appauvrissement,
ils refusent le "Système", sans pouvoir
toujours pouvoir préciser ce qu'il faut entendre
par ce terme, et ce qui est refusé en son sein.
Mais on pourrait aussi dire que beaucoup d'entre eux
sont animés, fut-ce d'une façon mal formulée,
par une volonté bien plus grandiose encore :
celle de changer de civilisation.
Ainsi
défini, le printemps espagnol risque de se répandre
dans un grand nombre de pays européens, sinon
dans tous, car le refus d'un certain type de civilisation,
mercantiliste, sélective, gaspilleuse n'est pas
propre à l'Espagne. Les conservateurs voient
de nombreuses menaces dans cette contamination - quasi
"virale"- favorisé par la généralisation
de la société de l'information, . Les
progressistes au contraire commencent à y attacher
beaucoup d'espoir. Pourrait-on finalement espérer
voir un univers marqué par les inégalités,
la destruction aveugle des ressources naturelles, le
rejet des grandes ambitions, céder la place à
un monde plus harmonieux ? L'utopie pourrait-elle commencer
à se réaliser ?
Que
veulent exprimer les indignados ?
Pourquoi
pas après tout ? Mais avant de rêver à
un changement de civilisation, il faut chercher à
comprendre ce que veulent exprimer les manifestants
de la Puerta del Sol. On pourra ensuite se demander
si, au-delà de l'expression d'un sentiment global
de refus, ne devraient pas être fixés des
objectifs précis. A cet égard, l'exemple
précédent des manifestations du peuple
américain à Madison(1) semble des
plus intéressant. Les foules du Wisconsin ont
refusé explicitement certaines mesures de rigueur
jugées injustes et ont cherché à
faire plier les élus du parti républicain
qui voulaient, en toute légitimité constitutionnelle,
les faire appliquer.
Le
message des indignados espagnols est plus difficile
à interpréter. Plus qu'une protestation
contre l'extension du chômage et de l'appauvrissement,
frappant aussi bien les jeunes diplômes que les
travailleurs de la base, on peut penser que les indignados
veulent signifier le fait que le peuple de gauche ne
fait plus confiance aux partis de gauche pour le représenter.
C'est d'ailleurs ce message que viennent parallèlement
d'exprimer les élections municipales marquées
par la défaite du Parti socialiste espagnol (PSOE).
La même défiance à l'égard
du parti socialiste s'est répandue dans des termes
voisins au Portugal en en Grèce. Nombre de manifestants
espagnols, bien que se réclamant de la gauche,
s'indignent du fait que le gouvernement dirigé
par une majorité socialiste ne les protège
pas des abus du capitalisme financier et de la spéculation
mondialisée. Au contraire, ce gouvernement paraît
se ranger du côté des spéculateurs
nationaux et internationaux (banques et entreprises)
pour contraindre les citoyens à supporter les
fautes de gestion ou les manuvres frauduleuses
du monde économique. Le même reproche est
fait aux gouvernements grec et portugais, eux-aussi
pourtant dirigés par des socialistes.
La
population en déduit que les partis socialistes
appartiennent désormais aux oligarchies sociales
qui pressurent les citoyens en les privant des produits
de leur travail et de leur épargne. En Espagne
comme ailleurs, qu'ils soient de gauche ou de droite,
les gouvernements tiennent le même discours imposé
par la finance internationale et relayé par le
FMI : comprimer les dépenses sociales, supprimer
les investissements publics, licencier les fonctionnaires,
privatiser les établissements et les entreprises
publiques...
Aussi
naïfs qu'on voudrait les faire passer en matière
de connaissances économiques, les Indignés
se rendent bien compte que cette destruction progressive
de ce qui restait de l'Etat protecteur se fait au profit
des sociétés internationales et des fonds
d'investissements spéculatifs. Les activités
abandonnées par le secteur public - sous prétexte
de rééquilibrer les budgets - seront récupérées
et assurées à grand frais par des investisseurs
anonymes qui ne travailleront que pour une clientèle
à hauts revenus. Le coût économique
final de ces services payants ne diminuera pas, au contraire.
Mais les actionnaires et les managers en charge de ces
nouveaux services ne s'en plaindront pas puisque les
sommes correspondantes viendront directement accroître
leurs profits.
Pour
notre part, nous pensons que ce qui indigne particulièrement
les manifestants du printemps espagnol, et qui indignera
ceux d'autres printemps à venir dans d'autres
pays, tient à la découverte progressive
d'une entente mondiale entre privilégiés
(que nous nommons ici des oligarchies) pour maintenir
dans le bas de l'échelle sociale les diverses
catégories de travailleurs qui sont en fait les
principaux créateurs de richesse dans l'économie
réelle. Or parmi ces oligarchies se trouvent
désormais, en apparence et souvent en fait, les
représentants des partis de gauche, qu'ils soient
dans l'opposition ou au pouvoir.
La
découverte de cette réalité, dénoncée
depuis longtemps par les extrêmes-gauches, provoque
dans ce que nous continuerons à nommer les couches
populaires, y compris dans les classes moyennes, un
rejet de la vie politique et des institutions, qu'elles
soient nationales ou européennes: tous corrompus,
selon une formule facile mais hélas souvent vraie.
Ce rejet peut pousser certains Indignés
vers les mouvements d'extrême-droite populistes
et souverainistes, dont le discours fait illusion. Mais
un minimum d'attention montre que ces derniers ont,
encore plus que les socialistes, partie liée
avec les oligarchies. De toutes façons, ils seront
par ailleurs incapables de proposer les solutions permettant
de replacer l'économie au service des travailleurs,
puisqu'ils refusent la dimension européenne indispensable
pour se faire entendre face aux grands Etats mondiaux.
Si
nous retenons l'hypothèse qui précède,
nous dirons que le message des indignados s'adresse
d'abord aux partis socialistes, en Espagne comme dans
le reste de l'Europe : changez ou nous vous changerons.
Dans la mesure où demeure encore un minimum de
démocratie représentative, ce premier
message est facile à comprendre par des responsables
politiques qui veulent être élus ou réélus,
que ce soit au plan national ou au plan local. Jose
Luis Zapatero devrait le comprendre, comme en France
le candidat (ou la candidate) du parti socialiste aux
élections présidentielles.
Au-delà
du refus, se battre pour des revendications précises
Mais
un mot d'ordre aussi général ne peut suffire
à maintenir la mobilisation des manifestants
et de ceux qui les soutiennent dans l'opinion. Il faudra
que du sein des manifestations émergent des revendications
plus précises (analogues au "Ben Ali dehors"
des manifestants tunisiens). Depuis quelques mois déjà
, les techniciens de l'économie et de la politique
ont formulé des objectifs que nous avons pour
notre part repris et illustrés :
- transformer le statut de la Banque centrale européenne
de façon à ce qu'elle puisse racheter
et restructurer les dettes publiques des Etats,
- créer un service public bancaire européen
regroupant les activités de dépôt
et de prêts aux entreprises des banques européennes
en les distinguant clairement des opérations
spéculatives,
- créer un fonds européen d'investissement
stratégique au profit des activités industrielles
et de recherche capables de créer des emplois
à forte valeur ajoutée non délocalisables,
- adapter en conséquences en les harmonisant
les législations fiscales et douanières
européennes.
De
tels objectifs sont complexes à exprimer, difficiles
et longs à mettre en oeuvre. Ils supposent un
des bouleversements de fond contre lesquels se mobiliseront
l'ensemble des oligarchies de pouvoir.
Peut-on espérer que des manifestations populaires
s'en saisissent ?
Nous pensons pour notre part que la toile et les réseaux
sociaux sont un atout en ce sens : il faudrait que les
(rares) experts proposant de telles mesures et les représentants
des partis de gauche décidés à
retrouver leur vocation traditionnelle au service du
changement social s'obligent sans attendre à
en discuter via notamment l'internet afin de populariser
les véritables révolutions pouvant en
découler.
Des
propositions immédiates pourraient alors être
faites, au service desquels les Indignés présents
et futurs pourraient se mobiliser. Il s'agirait d'abord
de refuser les mesures xille les suppressions d'emplois
ou les privatisations dans les services publics. Mais
au-delà du refus, des projets à forte
valeur démonstrative pourraient être mis
en oeuvre dans de courts délais. Ils impliqueraient
notamment le secteur coopératif et associatif,
sans préjudice de tous les investissements d'esprit
alternatif dans des secteurs émergents comme
les énergies renouvelables, la réhabilitation
des habitats et la formation-culture. Les Indignés
pourraient alors manifester pour que de telles initiatives
soient reconnues et prises en compte par ceux qui disposent
encore de l'autorité. A défaut, ces responsables
seront renvoyés, d'une façon ou d'une
autre.
Rien
n'empêcherait évidemment que, du chaos
créateur né de l'indignation collective,
naissent d'autres idées novatrices et d'autres
initiatives concrètes.
(1) Voir notre article du 11 mars 2001 :
"Et si les Européens prenaient eux aussi
la route de Madison?".
Note
Maurice Ronai (maurice.ronai arobase gmail.com)
ajoute le commentaire suivant :
Il
est intéressant de constater que le déclencheur
de ce mouvement a été la ley Sinde, version
espagnole de la HADOPI française (comprenant
également des accents de LOPPSI). http://owni.fr/2011/05/24/aux-sources-de-la-colere-iberique/
1)
Ce mouvement semble s'inscrire au croisement de trois
phénomènes :
- Le
premier, est générationnel. Dans nos sociétés
vieillissantes, les nouvelles générations
ont l'impression que les arbitrages collectifs se font
à leur détriment. Et que la gauche, ne
se différencie pas nettement de la droite, sur
cette question. Tout spécialement, là
ou elle exerce le pouvoir (Grèce, Portugal, Espagne).
- Le
second est bien décrit dans votre article : les
manifestants espagnols s'indignent du fait que le gouvernement
dirigé par une majorité socialiste ne
parvient plus à protéger les populations.
Sous cet angle, le mouvement espagnol se rapproche de
la révolte civique qui a secoué l'iIslande,
l'an dernier. "Quand on sera grands, on sera
Islandais ! ", scandait lun des animateurs
de la manifestation du 15 mai.
http://revolutioncitoyenne.wordpress.com/2011/05/22/un-vent-islandais-sur-le-printemps-espagnol/
-
Le troisième phénomène tient aux
formes d'auto-organisation rendues possibles par les
réseaux sociaux. Comme dans les révolutions
arabes, ces formes d'auto-organisation parviennent difficilement
à faire émerger des revendications et
des propositions. Et des leaders pour les porter.
Si le gouvernement de Zapato veut faire des gestes,
il lui faudra des interlocuteurs.
2) Les années qui viennent vont être difficiles
pour les partis socialistes en Europe.
3)
François Hollande a pressenti, avec son Pacte
pour la jeunesse, l'importance que va prendre la question
générationnelle.
Parmi
les 30 mesures phases du projet socialiste, deux ciblent
explicitement les jeunes :
- 300 000 "emplois davenir"» dans
les domaines de linnovation environnementale et
sociale.
- une allocation détude sous condition
de ressources (Pour aider les jeunes adultes à
se loger et à se soigner afin quils réussissent
leurs études)
(4) Arnaud Montebourg a bien saisi que la période
appelle une certaine radicalité. Avec sa mise
au pas de la finance, la mise en avant du capitalisme
coopératif et le concept de démondialisation.