Editorial.
"Indignados", que faire de votre (notre) indignation
?
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
- 29/05/2011
Armés
de la connaissance scientifique qu'ils ont commencé
à accumuler depuis le début de l'ère
des Lumières (Enlightment), les humains
sont devenus des "constructeurs universels"
: c'est ce que nous explique David Deutsch dans son
dernier, remarquable, ouvrage (1).
Les humains sont d'ailleurs les seules entités
de ce type que l'on puisse identifier dans le système
solaire et peut-être aussi dans la galaxie, sinon
dans l'univers. David Deutsch entend par là que
ces entités nouvelles, que nous qualifierions
pour notre part, dans le vocabulaire que nous utilisons,
de "systèmes anthropotechnologiques",
seraient capables d'étendre sans limites (à
l'infini) et dans un premier temps sans doute sur d'autres
planètes, les capacités transformatrices
et constructrices de notre société scientifique.
Le
défi intellectuel qu'affronte David Deutsch est
élevé. Nous verrons qu'il y répond
fort bien et de façon extrêmement convaincante,
c'est-à-dire intellectuellement "contagieuse".
Si bien d'ailleurs que ceux convaincus par cette hypothèse
extraordinairement stimulante pensent immédiatement
à vérifier sa pertinence. Les occasions
n'en manquent pas.
Ainsi,
on ne peut qu'y penser lorsque l'on entend les pouvoirs
conservateurs expliquer que les jeunes, diplômés
ou non, qui commencent à manifester par dizaines
de milliers dans le monde entier, ne sont pas "utilisables"
et doivent se satisfaire du statut de chômeur
à vie.
Rappelons que ces jeunes manifestants ne veulent pas
détruire les sociétés "développées"
pour en revenir au désert. Simplement, ils s'indignent
notamment que dans ces sociétés, dotées
de toutes les ressources d'intelligence et d'invention,
ils se voient interdire de jouer le rôle dont
ils se sentent parfaitement capables : celui de "constructeurs
universels" (ou polyvalents).
Même
transportés dans un désert, avec les innombrables
connaissances dont ils disposent et leur foi dans un
monde plus juste, il est sûr que les indignés
de la Puerta des Sol (mais aussi ceux de tous lieux,
comme par exemple place de la Bastille à Paris
[photo, 29 mai 2011] ou place du Capitoe à
Toulouse, place Victor Hugo à Grenoble...) -
seraient capables de survivre et sans doute aussi de
reconstruire une société plus efficace.
Ils sauraient aisément réinventer, même
sans ressources immédiatement disponibles, l'équivalent
des solutions vitales dont les forces sociales actuellement
au pouvoir se réservent la jouissance.
Que
l'on ne nous demande pas ici ce que pourraient être
les solutions qu'ils inventeraient. Ce serait à
ces indignés, armés, répétons-le,
des innombrables connaissances qu'ils ont reçu
en héritage de la société technoscientifique,
de les imaginer puis de les construire. Ils ne manqueraient
pas d'aide pour cela de la part de tous les détenteurs
de connaissance certes dotés d'un minimum de
statut mais qui se demandent si leur rôle social
doit se limiter à favoriser le marketing de produits
et services ne profitant qu'aux riches et aux puissants,
quand il ne s'agit pas purement et simplement de technologies
de sécurité-défense au service
de ces derniers.
(1)
"The Beginning of Infinity", Allen Lane, 2011.
Nous présenterons prochainement en détail
l'ouvrage de ce physicien et philosophe des sciences
britannique.