Dans
notre
commentaire du précédent
livre de David Deutsch, "The
Fabric or Reality" 1997,
version française Cassini 2003,
"L'étoffe de la réalité",
nous avions cru pouvoir signaler l'importance
de celui-ci et celle de son auteur
pour une réflexion sur l'avenir
des connaissances scientifiques et
la politique de la science.
Par l'intensité du regard critique
de l'auteur et l'étendue des
thèmes abordés, ce nouvel
ouvrage "The Beginning of
Infinity" confirme plus qu'amplement
ce jugement. Nous ne souhaitons donc
pas en limiter la présentation
à ce seul article. Nous discuterons
certaines des grandes questions évoquées
par le livre dans ce que nous nommerons
des "Chroniques vers l'infini",
reprenant le thème de l'auteur.
Les premières sont publiées
sur notre site en lien avec le présent
texte.
Mais,
semble-t-il, il nous faut en priorité
attirer l'attention des lecteurs de
notre revue Automates Intelligents
et de nos blogs par une courte introduction
portant sur l'importance d'un travail
qui risque de passer inaperçu
du public français. Ceci du
fait qu'il n'est pas encore traduit,
qu'il comporte près de 500
pages difficiles et que l'auteur se
heurtera probablement à un
certain mur du silence provenant des
ténors de la communauté
scientifique et "épistémologique".
La virulence et - pensons-nous - la
justesse de ses remises en cause ne
lui feront pas que des amis. A l'inverse,
il peut déjà se féliciter
de certains soutiens enthousiastes,
parmi lesquels, bien qu'il soit de
faible poids, le nôtre.
Le
livre compose dans l'ensemble une
admirable défense et illustration
de la méthode scientifique
rendue célèbre sous
le nom de "Enlightment"
(Les Lumières), qui s'est développée
principalement en Occident depuis
le XXe siècle. Mais aujourd'hui,
bien que généralement
appliquée de fait par tous
ceux qui veulent comprendre et transformer
le monde, aussi bien au plan technologique
que conceptuel, cette méthode
est critiquée de toute part.
L'Europe, qui en aurait le plus grand
besoin pour sortir de son indiscutable
déclin actuel, s'en détourne
au profit de thèses prônant
la stagnation sinon le recul de la
science et de ses applications. Les
Etats-Unis eux-mêmes ne s'y
intéressent plus que sous l'angle
de leur important programme de recherches
militaires, dont le moins que l'on
puisse dire est qu'il ne bénéficie
pas à l'ensemble des recherches
civiles.
Bien
évidemment, dans ce contexte,
les agressions des religions qui n'avaient
jamais diminué depuis les Lumières
reprennent de plus belle, au prétexte
que ce décrit la science ne
figure pas dans les Textes dits sacrés,
du fait surtout que la méthode
dérange la belle assise millénaire
faite de la conjonction des pouvoirs
spirituels et temporels pour créer
des "sociétés fermées"
incapables d'échapper seules
à leur emprise.
Le
propre de la méthode scientifique
est de générer en permanence
des hypothèses d''explications
du monde allant plus loin que les
explications précédentes,
mais comme elles destinées
à être critiquées
et dépassées. L'humain
engagé dans la méthode
scientifique se comporte ainsi comme
une machine universelle à essayer
d'expliquer le monde en étendant
sans cesse, par la critique de ses
propres propositions, la portée
de ces explications. Ce faisant il
le transforme. Il utilise pour cela
les instruments technologiques qu'il
a développés, mais il
refuse en permanence de se laisser
enfermer pas les apparents "faits
d'observation" ou les lois en
découlant, déduites
de ces observations instrumentales,
comme le font les scientifiques dits
"instrumentalistes".
De
ce fait, pour David Deutsch, la méthode
scientifique doit s'appuyer sur deux
postulats :
- 1. elle suscite inévitablement
des problèmes de toutes sortes
- 2. ces problèmes peuvent
être résolus par elle
- suscitant d'autres problèmes
qu'il faudra résoudre à
leur tour.
La
science ne doit donc pas chercher
à éviter ou fuir les
problèmes, qu'ils soient théoriques
ou sociétaux, comme le recommande
le catastrophique "principe de
précaution" mais au contraire
s'attacher à les résoudre
en donnant de ce fait une nouvelle
portée à l'explication
scientifique globale du monde.
Nous reviendrons ultérieurement
de façon plus détaillée
sur ces points importants de méthodologie.
La
guerre menée contre la science
par le Système
Mais
nous pensons qu'il faut aller plus
loin dans la critique politique, afin
de comprendre pourquoi la méthode
scientifique - à propos de
laquelle nous reprendrons les excellentes
approches épistémologiques
de David Deutsch (lui-même très
inspiré par Karl Popper), se
heurte aujourd'hui à un véritable
effort de destruction, analogue à
celui ayant entraîné
la chute des premières Lumières,
celles de la civilisation athénienne,
sous les offensives de la ville de
Sparte entièrement tournée
vers la conquête militaire.
Selon
nous, David Deutsch (tout au moins
dans son livre qui par la force des
choses ne peut tenir compte des événements
politico-économiques les plus
récents) n'insiste pas assez
sur les causes de la mise en question
actuelle de la méthode et de
la pratique scientifique. Nous évoquons
ici ce véritable cancer qui
s'est étendu sur la planète
entière avec la prise du pouvoir
politique par la troïka des trois
oligarchies associées, celles
de la richesse, du capital financier
et des médias.
Le
mécanisme de cette prise de
pouvoir est simple. Il s'est mis en
place très rapidement. L'objectif
en est de mobiliser la force de travail
du monde en ne laissant aux travailleurs
de la base, quels qu'ils soient, manuels
ou intellectuels, qu'un minimum vital
dépendant du niveau de développement
des sociétés auxquels
ils appartiennent. Le surplus est
détourné et accumulé
au profit des trois parties de la
troïka. Pour ses membres, en
dehors des investissements militaires
et de sécurité qui leur
sont indispensables, ne comptent plus
que les technologies s'inscrivant
dans une perspective simple : produire
en 2 ou 3 ans des résultats
susceptibles de rapporter des taux
d'intérêts de plus de
10%, par exemple dans tous les services
privatisés pour riches ou dans
des domaines comme la cosmétique
susceptibles d'appâter un grand
nombre de consommateurs illusionnés.
Il
s'agit bien là d'un véritable
Système, qu'il faut commencer
à décrire en termes
aussi scientifiques que possible,
pour en sortir où même
le détruire. Les concepts d'Etat
protecteur du plus grand nombre et
de services publics financés
par la contribution de tous, constituent
le premier rempart contre lequel s'est
mobilisé le Système.
Plus précisément, la
recherche scientifique désintéressée,
non programmable, aboutissant à
une remise en question permanente
des lois et connaissances du moment,
reposant sur la critique et le dialogue
, se présente pour le Système
comme un danger à neutraliser.
Il en résulte des situations
comme celle que nous évoquions
dans un article récent "Indignados,
que faire de votre (notre) indignation
?".
On
voit la société occidentale,
soumise au Système, n'offrant
que le chômage ou des emplois
précaires à des jeunes
qui disposent potentiellement de la
capacité intellectuelle et
des connaissances scientifiques nécessaires
à la création d'un monde
entièrement renouvelé.
Celui-ci, selon la vision de David
Deutsch que nous partageons, reposant
sur des acquis de savoir infiniment
élargissables, pourrait augmenter
quasiment à l'infini, au cours
du temps, les possibilités
des humains et de leurs idées
associés aux instruments de
la science et au renouvellement permanent
des connaissances en découlant,
entités que nous nommons pour
notre part des systèmes anthropotechniques
ou mieux, anthroposcientifiques.
Sur
le plan de la connaissance fondamentale,
les questions considérées
encore comme inaccessibles au cerveau
humain pourraient être résolues.
Ceci parce que les cerveaux et les
instruments de demain ne seront plus
ceux d'aujourd'hui. Mais d'autres
questions encore plus profondes, que
l'on se rassure, seront apparues.
Face
au scandale consistant à laisser
en friche les cerveaux des jeunes
d'aujourd'hui, une véritable
révolution s'imposerait. Nous
pourrions la définir sommairement
comme la récupération
des puissants moyens des laboratoires
par des communautés politiques
et sociales décidées
à s'en servir pour poursuivre
en avant la marche des Lumières.
Nous reviendrons ultérieurement
sur cette idée pour la préciser.
Malheureusement,
pour le moment, les victimes du Système
n'ont encore que des idées
vagues relatives à la façon
d'en sortir. Les mouvements politiques,
y compris ceux dits de gauche, qui
sont en général inféodés
en Système, se gardent bien
d'aborder des thèmes comme
ceux développés dans
le livre de David Deutsch. Il s'agit
là de leur part d'une trahison
que personne malheureusement ne dénonce.
La
révolution nécessaire
sera difficile, voire quasiment improbable.
Il est possible cependant d'esquisser
les voies permettant d'y parvenir.
C'est ce que fait pour sa part David
Deutsch, visionnaire réaliste
d'une telle révolution.
Les
Chroniques vers l'infini rédigées
ci-dessous par Jean-Paul Baquiast,
visent à présenter les
voies de la révolution salvatrice
évoquées plus haut.
Chroniques
vers l'infini
1. Sur les
théories scientifiques
http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2011/118/chroniqueinfini1.htm
2. Regards sur le futur
http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2011/118/chroniqueinfini2.htm
3. Objets multiversaux
http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2011/118/chroniqueinfini3.htm