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 Chroniques vers l'infini.
3. Objets multiversaux
Jean-Paul Baquiast 10/06/2011

David Deutsch est sans doute le plus accompli des physiciens quantiques en activité à ce jour. D'une part, il maîtrise la technologie permettant un certain nombre d'applications impliquées dans la réalisation du calculateur quantique . Celles-ci, si elles étaient poursuivies, bouleverseraient l'ensemble des sciences reposant sur le calcul (nous y reviendrons ci-dessous).

D'autre part et surtout il refuse la capitulation intellectuelle consistant à dire, comme l'aurait parait-il affirmé le grand physicien Richard Feynman, que si l'on ne comprenait rien à la mécanique quantique, c'était parce que celle-ci était incompréhensible. Pour David Deutsch au contraire, si un certain nombre d'expériences portant sur des particules élémentaires (fentes ou interférences de Young, intrication, principe d'incertitude) produisent des résultats incompréhensibles pour la physique ordinaire dite macroscopique, c'est parce que les investissements intellectuels (et donc ajouterons-nous budgétaires) nécessaires pour les comprendre n'ont pas été faits.

Ajoutons pour notre part que les bonnes méthodologies, telles que celles préconisées par la Méthode de Construction Relativisée (MCR) précédemment évoquée dans ces chroniques, ne sont malheureusement pas encouragées (lire à ce sujet "L'infra-mécanique quantique" de Mme Mioara Mugur-Schächter, disponible sur ce site).

Certes les économistes et financiers qui décident de ce que doivent produire les sciences et les techniques pour être rentables n'ont pas hésité à soutenir les innombrables recherches et développements portant sur les applications de la physique quantique. Leurs usages militaires et civils ne sont pas discutés par les sociétés modernes.

Personne au contraire n'a jugé bon de former les esprits à mieux comprendre les paradoxes théoriques de la physique quantique. Ceci n'était pas considéré comme producteur de bénéfices à court terme. Au delà d'un rapport coût-rentabilité jugé défavorable, les décideurs, pour décourager de telles recherches, sont certainement motivés par un vieil interdit hérités des sociétés mythologiques et religieuses. Il ne faut pas que l'humain consomme le fruit de la connaissance. Le pouvoir potentiellement illimité dont bénéficient encore les théologies et les superstitions pour façonner l'avenir en serait ébranlé.

David Deutsch, à juste titre, n'accepte pas la pratique, mise à l'honneur dès le début de la mécanique quantique, dite des « interprétations », la plus célèbre et encore universellement enseignée étant celle de Copenhague. Le principe en est simple. Pour s'éviter de rechercher ce qui pourrait constituer en profondeur le tissu même de l'univers, on décide de ne pas théoriser. On ne formera donc pas de jeunes chercheurs pour cela. On se limite à mesurer ce que permettent de mesurer les instruments actuels. Si l'on ne peut connaître simultanément la position et l'impulsion de ce que l'on nomme une particule, on se bornera à utiliser les représentations probabilistes découlant de la fonction d'onde. Ceci suffira largement pour construire d'excellents lasers. Le tout à l'avenant.

Ainsi le fameux principe dit d'incertitude est trompeur. (misleading) . Il n'y a d'incertitudes que celles auxquelles on se résigne. Si les théories actuelles génèrent de l'incertitude, il faut en trouver d'autres qui seront de plus grande portée. Pour David Deutsch, autant que nous puissions le comprendre, la démission des physiciens théoriciens est un déni à l'égard de l'esprit, analogue au « Circulez, il n'y a rien à voir » courant sur les scènes de crimes.

David Deutsch voit tout autrement le monde quantique, celui que nous pourrions d'ailleurs nommer en reprenant le terme de Mioara Mugur-Schächter le monde infra-quantique. Il n'est pas possible dans cette courte présentation de résumer la pensée de David Deutsch. Ses différents ouvrages et articles en donnent un aperçu. Reconnaissons-le, l'abord en reste difficile pour des lecteurs que l'on n'a jamais encourager à raisonner de cette façon.

Disons seulement que pour lui, afin de décrire l'univers « profond » dont notre propre univers n'est qu'une émergence, le terme de multivers est le plus approprié. Ceci n'a pas grand chose à voir avec les « histoires » d'univers parallèles décrits par la science-fiction (encore que...). Chacune des particules composant notre univers, à commencer par celles dont nous sommes faits, est un « objet multiversel » irréductible. Il ne s'agit pas du tout d'une superposition d' « histoires » parallèles. Ainsi l'électron dispose de multiples (une infinité) de positions et de vitesses sans pouvoir être divisible en sous-entités autonomes disposant chacune de sa position et de sa vitesse.

La réalité de l'électron est un « champ » d'électron à travers l'espace, parcouru de perturbations prenant la forme de vagues et se propageant à la vitesse de la lumière et au dessous. On ne peut donc pas dire que l'électron soit à la fois une onde et une particule. Il n'existe dans l'univers global ou multivers que des champs correspondant à chacune des particules individuelles que nous observons dans notre univers particulier. Ceci bien entendu s'exprime mieux dans le langage mathématique, mais peut cependant l'être dans le langage courant. Le « multivers universel » existe en soi, indépendamment des représentations que les humains peuvent s'en donner. Celles-ci, comme les humains eux-mêmes, sont des phénomènes émergents, des objets multiversaux, au sein de ce multivers.

Indiquons que, dans un autre chapitre de son livre, consacré non au multivers quantique mais aux multivers cosmologiques, qui émergent par excitation du multivers universel dont notre univers semble n'être qu'un phénomène parmi d'autres, David Deutsch évacue l'argument selon lesquels les lois fondamentales de cet univers particulier traduisent des règles universelles s'imposant telles quelles dans le multivers. Ces lois et leur prétendu « ajustement fin » (fine tuning ) présenté comme seul capable de permettre la vie, ne sont que des émergences, parmi bien d'autres que nous ne percevons pas pour le moment.

Toute application anthropique ou théologique de cet état de fait serait donc abusif. L'espoir est donc permis de pouvoir, pourquoi pas dès maintenant ? s'affranchir de ces lois pour mieux comprendre le multivers quotidien qui est le nôtre. Nous sommes en effet, rappelons-le, à une certain échelle, des objets multiversaux.

On voit qu'en suivant David Deutsch, nous pourrions faire apparaître d'immenses territoires de la physique susceptibles de justifier des études et recherches scientifiques s'inspirant de l'esprit des Lumières. Evidemment, ces territoires ont déjà été abondamment envahis par les faiseurs de mythes. Ils le seront de plus en plus au fur et à mesure que la science les précisera. Mais ceci ne devrait pas être une raison pour que la pensée rationnelle et la science refusent de s'y intéresser. Les applications pratiques en apparaîtront d'ailleurs elles-aussi innombrables. Voilà qui devrait intéresser les jeunes inocupados et indignados de nos places urbaines, rejetés aujourd'hui par le Système de la finance et de la richesse.

Des perspectives infinies

Pour ceux que rebutent les spéculations portant sur le monde physique et cosmologique, David Deutsch rappelle qu'un grand nombre de recherches fondamentales sont aujourd'hui condamnées par le « Circulez, il n'y a rien à voir » qu'imposent aux humains les dictatures combinées des pensées théosophico-mythologiques et du profit financier. Il évoque un certain nombre de domaines, bien connus des lecteurs de ce site, où les pundits ont trop vite décidé qu'il n'y avait rien à voir, ou plus exactement rien à creuser.

C'est le cas de la conscience supérieure et des qualia (que les humains d'ailleurs ne sont sans doute pas les seuls êtres vivants capables d'éprouver). C'est le cas du codage génétique, dont la complexification s'est trouvée arrêtée au cours de l'évolution biologique darwinienne, au détriment de l'apparition de formes de vie bien plus évoluées que celles connues aujourd'hui. C'est le cas de l'intelligence artificielle et de la biologie synthétique, qui sont volontairement cantonnées aujourd'hui aux prolégomènes de ce que ces sciences pourraient permettre. C'est le cas enfin et surtout de la computation quantique, à laquelle on pourrait ajouter la computation par ADN. L'une et l'autre, convenablement développées, pourraient permettre de créer à partir de l'énergie et des atomes élémentaires bien plus de ressources physiques, chimiques et biologiques que ne l'a fait spontanément depuis son apparition notre univers laissé à lui-même.

Bien évidemment, dans le même temps que des humains (des systèmes anthropotechniques, selon notre terminologie) développeraient de telles recherches, ils se transformeraient eux-mêmes. On verrait apparaître, selon la terminologie à la mode, des transhumains ou posthumains encore aujourd'hui pratiquement indescriptibles, puisque les lois scientifiques avec lesquelles ils co-évolueraient n'existent pas encore.

Nous n'en dirons pas plus ici. Nous nous bornerons à suivre en esprit David Deutsch lorsqu'il envisage la possibilité que ces humains de demain implantent dans l'univers, à l'infini, des sociétés s'inspirant des principes pour lui (et pour nous) incontournables de la rationalité et des Lumières.

D'où le scandale qu'est aujourd'hui la fermeture, pour le plus grand profit des oligarchies financières, de laboratoires et d'universités susceptibles de se consacrer sans limites a priori aux recherches fondamentales (Blue sky Research).