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 Chroniques vers l'infini
1. Sur les théories scientifiques
Jean-Paul Baquiast 07/06/2011

Dans la 4e de couverture de son livre (http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2011/118/deutsch.htm), David Deutsch précise que les anciennes façons de se représenter le monde ne pouvaient, au contraire de la science, corriger leurs erreurs. Les idées en découlant demeuraient donc statiques pendant des siècles. Reposant sur de mauvaises explications, elles avaient peu de portée et n'étaient guère utilisables, y compris dans leurs applications pratiques. L'apparition de la science, sous la forme symbolisée par le terme d'Enlightment (Les Lumières) a marqué la fin, tout au moins dans les sociétés s'y référant, de ce que l'auteur nomme des théories « de clocher » (parochial) incapables d'évoluer.

Les Lumières ont initialisé pour la première fois dans l'histoire humaine, une ère de création continue de connaissances, de plus en plus rapide et dotée de portées de plus en plus grandes. Ce processus trouvera-t-il des limites ou pourra-t-il s'étendre à l'infini? Autrement dit les méthodes scientifiques pourront-elles créer un champ illimité de connaissances et de savoir?

La conviction de l'auteur le porte à une réponse affirmative. Tout le livre constitue un vibrant plaidoyer pour la méthode scientifique. Nous ne pouvons que le suivre dans cette conviction. Encore faut-il, dans l'esprit même de cette méthode, critiquer en permanence les doctrines philosophiques qui pour des raisons diverses en limitent la portée. Le livre commence donc par l'énumération de telles doctrines.

Il mentionne l'empirisme, pour qui les théories scientifiques, autrement dit les tentatives d'explication ou de compréhension du monde, dérivent par déduction ou induction des messages des sens. Or la nature ne comporte pas de « faits » qu'il suffirait de lire. L'expérience ne peut donc être seule à la source des théories. Celles-ci sont des conjectures ou suppositions faites par le cerveau. L'expérience ne sert qu'à les mettre à l'épreuve et à retenir celles qui sont les plus pertinentes. Certes l'empirisme et l'inductivisme qui en découle ont représenté un grand progrès par rapport aux descriptions dogmatiques du monde, mais ils ont fait oublier que la science moderne se construit bien au delà des messages des sens. De plus ces doctrines postulent que le futur sera (probablement) semblable au passé. Ce que précisément dément tous les jours l'expérience.

Pour proposer de nouvelles explications du monde, il faut faire acte de créativité. La créativité est une propriété essentielle de l'humain. David Deutsch consacre de longs développements destinés à comprendre comment elle l'est devenue. Pour lui, elle est entrée par la petite porte, si l'on peut dire. Les cerveaux des préhumains, pense-t-il, se sont développés du fait des efforts mis par les jeunes et les dominés pour comprendre les intentions profondes des dominants, au lieu de se borner à des imitations automatiques. Ce ne fut que bien plus tard que ces mêmes cerveaux ont tenté de comprendre, au delà des apparences, ce que pouvaient être les intentions, si l'on peut dire, de la nature. La créativité suppose, pour progresser, le faillibilisme, c'est-à-dire la conviction que les hypothèses ou conjectures proposées sont nécessairement fausses mais peuvent être améliorées en continu par la critique, de nouvelles conjectures et le recours à l'expérience permettant de départager les hypothèses.

Certes, la créativité des humains n'a pas attendu les Lumières pour s'exprimer. Pendant des centaines de millions d'années de lents progrès se sont fait, à l'occasion (comme nous l'avons nous-mêmes rappelé dans notre essai « Le paradoxe du Sapiens ») de la symbiose de fait s'étant établie entre les composantes biologiques de l'homme (ou bio-anthropologique) et les outils et instruments se développant en parallèle. Mais ce progrès a été freiné par la soumission aux autorités ou aux Anciens. La science moderne n'a pu s'épanouir que dans la rébellion. Il s'agit là d'un message très politique que nous retrouverons nécessairement aujourd'hui.

La rébellion, facteur indispensable du progrès scientifique, doit d'abord s'exercer à l'encontre des formes aujourd'hui dominantes prises par les théories scientifiques mais aussi et tout autant à l'encontre des critiques non-scientifiques et partisanes s'exerçant à leur égard. Dans tous les cas, comme indiqué précédemment, les nouvelles formes issues de la rébellion intellectuelle contre les autorités ou les modes doivent être testables pour être crédibles. Autrement dit, les théories doivent faire des prédictions susceptibles d'être démontrées comme fausses, ou falsifiables, selon le terme de Popper.

Sur le réalisme

Cependant, la testabilité ne suffit pas. Beaucoup d'idées fausses donnent l'impression d'être testables et d'être subséquemment vérifiées par l'expérience. Il faut aller au delà de théories purement prédictives, même en faisant appel aux instruments. Le recours aux instruments pour en faire les seuls fondements de la connaissance, dit instrumentalisme, dénie en fait la possibilité qu'existe un réel se situant au delà des capacités d'exploration des instruments actuels, que les conjectures devraient s'efforcer d'approcher progressivement. David Deutsch s'inscrit donc dans la tradition épistémologique du réalisme. Mais cette position peut susciter de nombreux malentendus. Expliquons la.

Il estime, comme la plupart des scientifiques, qu'il existe un monde physique réel, et que celui-ci peut être approché ou exploré à partir de conjectures rationnelles. Il s'oppose ainsi non seulement à l'instrumentalisme étroit mais au relativisme, au culturalisme, au post-modernisme et autres formes de non-réalisme supposant que le réel prétendu est une création du cerveau ou de la société humaine et ne peut servir de support à la mise à l'épreuve des connaissances scientifiques.

Le point est important. Il semble en opposition avec des positions que nous avions prises précédemment, dans différents articles et dans notre ouvrage de 2007, « Pour un principe matérialiste fort ». Dans cet esprit, nous avions donné plusieurs fois la parole à la physicienne quantique Mioara Mugur Schächter, qui promeut la Méthode dite de Construction Relativisée (MCR). Celle-ci, indispensable selon elle en physique quantique, peut être étendue aux sciences du domaine macroscopique.

MCR ne nie pas l'existence d'un réel sous jacent à toute expérience, ce qui serait absurde et reconduirait au Moyen-âge de la pensée mythologique. Elle affirme seulement que les représentations que nous nous donnons de ce réel ne peuvent être déduites d'affirmations a priori sur ce que doit être ce réel s'inspirant de descriptions philosophiques, politiques ou religieuses de type essentialiste (Réalisme dit des essences), le plaçant précisément à l'écart de toute vérification expérimentale.

Pour MCR, les modèles que la science se donne du Réel doivent tenir compte des instruments utilisés et de la nature des observateurs faisant appel à ces instruments. Ils doivent donc de ce fait rejeter tout argument d'autorité expliquant que le Réel ou tout élément de ce réel (la particule, le gène, la cellule) existent en eux-mêmes, sont ainsi et non autrement. On ne voit pas pour quelles raisons David Deutsch refuserait cette approche.

Contre l'anti-anthropocentrisme


Recourir à l'expérience pour mettre à l'épreuve des hypothèses ou des théories suppose qu'au moins deux de celles-ci s'opposent. Les conflits entre théories ou plus généralement entre idées explicatives signalent l'existence de problèmes. Résoudre un problème consiste à trouver une explication qui fasse disparaître le conflit. Le conflit n'est évidemment pas dans la nature, mais entre les explications ou interprétations que nous donnons à nos observations. Cependant il y a de mauvaises explications et de bonnes explications. Les mauvaises explications ne permettent pas le recours à la démarche scientifique expérimentale. Il s'agit par exemple des explications mythologiques. Une société ouverte aux dialogues, acceptant les contradictions et les conflits, obtient plus facilement de bonnes explications que ne le font les sociétés fermées, autoritaires. Les Lumières se sont développées en Europe précisément en parallèle avec la perte d'influence des Anciens Régimes politico-sociaux.

L'histoire des théories scientifiques montre qu'elles n'ont pu progresser, (élargir leur portée) qu'en se débarrassant progressivement des références à l'homme. Autrement dit, elles ont du abandonner l'anthropocentrisme. L'homme n'est pas grand chose à l'échelle de l'univers. Cependant, David Deutsch insiste sur la nécessité de ne pas tomber dans le défaut inverse, oublier que jusqu'à plus amples informations, il n'existe nulle part ailleurs dans l'univers de systèmes biologiques (ou anthropotechniques selon notre terminologie) capables de construire dans leur cerveau et avec leurs instruments des modèles apparemment pertinents des endroits les plus lointains de l'univers. Il s'élève donc à cet égard contre la mode de l'anti-anthropocentrisme qu'il assimile au désastreux, selon lui, Principe de médiocrité.

Selon ce principe, il n'y aurait rien de significatif dans l'existence de la culture humaine, assimilée à une quelconque écume chimique (chemical scum selon Hawking) proliférant dans une quelconque partie de l'univers. Si cela était mieux vaudrait renoncer à tout effort de recherche scientifique pour s'en tenir aux approches de clocher (parochialism) ou à vue de nez (by rule of thumb).

Nous ne pouvons que le suivre dans cette intention. Même si la tentation existe dans certains esprits d'imputer les capacités de l'intelligence humaine à une intervention divine, il serait bien plus désastreux encore de ne pas chercher à comprendre comment, dans la suite des civilisations anthropotechniques, ont pu apparaître des machines universelles à expliquer le monde (universal explainer) et à le modifier (universal modifier), telles que les humains. Ceux-ci sont devenus ainsi des constructeurs universels (universal constructor). Pourquoi? Il s'agit là d'un des « hard problems » que la science de demain devra aborder, parmi un certain nombres d'autres dont nous donnerons la liste. Il est d'autant plus difficile à résoudre que, comme celui de la conscience, il nous inclut en nous empêchant de l'observer facilement de l'extérieur.

Une autre illusion contre laquelle s'insurge David Deutsch est celle dite de la Terre vaisseau spatial (Earth Spaceship). Elle assimile la Terre à un vaisseau certes favorable à la vie, mais aux ressources limitées. Selon les modes intellectuelles et politiques d'aujourd'hui, les humains seraient en train, par leurs abus divers, démographiques et autres, d'en épuiser les ressources. Il découle de cette philosophie du pessimisme , culminant dans le catastrophisme, que diverses catastrophes sont en cours ou a prévoir. Il faudrait donc réduire d'urgence non seulement les consommations mais les recherches scientifiques et techniques dont le déchainement accélère la disparition des processus jusqu'ici en oeuvre pour permettre la vie sur Terre.

Or ceci repose, selon David Deutsch, sur deux erreurs. D'une part la Terre n'est en rien un milieu favorable à la vie. Au contraire, depuis les 4 milliards d'années d'apparition de celle-ci, elle a failli l'anéantir un grand nombre de fois. Les êtres vivants ne survivent, sans exceptions, qu'à la limite de l'extinction. Si les hommes ont pu échapper à cette loi d'airain, ce fut notamment en faisant appel à la science qui a progressivement permis de réparer les catastrophes naturelles les menaçant en permanence. La seconde erreur serait donc de condamner la science, comme destructrice, alors qu'elle s'est toujours montrée salvatrice.

Ceci n'empêcherait pas d'éviter certains excès technologiques (et encore, lesquels se demande Deutsch?) mais n'obligerait certainement pas à revenir aux ères préscientifiques. Aujourd'hui, les potentiels de survie offerts par la Terre ont été fournis non par l'environnement terrestre et pour les humains, mais par les humains du fait de leurs efforts acharnés pour élargir les explications scientifique du monde et le modifier en conséquence. Ceci continue à s'imposer, d'autant plus que la résolution des anciens problèmes fait apparaître tout naturellement de nouveaux problèmes, à résoudre de la même façon, par la science.

L'optimisme méthodologique


L'optimisme que David Deutsch professe à l'égard de la science s'oppose directement au principe de médiocrité et à la métaphore de la Terre vaisseau spatial. Pour lui, et là encore nous ne pouvons qu'approuver ce point de vue, les systèmes anthroposcientifiques que nous sommes n'ont aucune raison de penser qu'ils ne pourront pas, parce qu'ils ne seraient pas assez exceptionnels pour cela, résoudre de plus en plus de problèmes, étendant de plus en plus loin leur portée, sur la Terre et dans l'univers. Il propose donc de remettre à l'honneur le concept de progrès, si vilipendé aujourd'hui.

Un progrès est possible, découlant du développement à l'infini des connaissances scientifiques. Il portera aussi bien sur la connaissance de l'univers que sur l'insertion des humains dans celui-ci, aux plans biologiques, intellectuels, moraux et artistiques.
Dans l'immédiat, il n'y a aucune raison de penser comme le font divers scientifiques pessimistes, que le cerveau humain, notamment assisté des ressources de l'intelligence artificielle et d'instruments associés, ne puisse comprendre les points qui demeurent encore des mystères pour la science d'aujourd'hui.

Comme le progrès n'est ni prévisible, ni programmable, il fera apparaître dans l'avenir des solutions dont nous n'avons pas la moindre idée aujourd'hui. Les mystères se résoudront mais d'autres, comme rappelé ci-dessus apparaîtront. Le moteur de cette évolution sera la connaissance scientifique du monde, implémentée et matérialisée dans les cerveaux et dans les outils des systèmes anthropotechnoscientifiques.

Les mouvements politiques réactionnaires hérités du passé ou proliférant sur les problèmes du temps présent diront qu'il s'agit là de mensonges répandus par les industriels ou les puissances dominantes pour faire croire aux peuples que le recours à la science peut les sauver des catastrophes, au lieu de s'en remettre à la décroissance et au retour à la nature.

Mais comme nous l'avons rappelé en commentant les révoltes des jeunes Insurgés se développant tout autour du monde en ce moment, ce sera précisément en éloignant ces jeunes des ressources de la science que les oligarchies dominantes continueront à imposer leur domination.

Sortir du Système de la domination par l'ignorance ainsi imposé aux peuples consistera à faire la révolution des connaissances. Il faudra pour cela que les peuples se mettent en état d'occuper et utiliser les ressources des laboratoires et autres lieux de production des connaissances. Vaste programme. Nous y reviendrons.

(à suivre)