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Economie politique. Vive les banques, à bas les Grecs!
Jean-Paul Baquiast 12/05/2011


On trouve sous ce titre surprenant, dans un blog publié par le journal financier Challenges, signé par un gestionnaire de fonds d'investissement, un article
qui met en cause avec virulence le rôle excessif des banques dans la conduite des politiques européennes, et l'appui qu'elles reçoivent de la part des gouvernements nationaux et des institutions de l'Union, incluant la Banque centrale européenne.

Notre première réaction est d'approuver sans réserves les propos de l'auteur, à commencer par l'en-tête de l'article:

« La Grèce ploie sous un fardeau insupportable de prêts accordés généreusement par des banques notamment allemandes, mais dès que l’on ose parler de restructuration, c’est un tollé général. Du premier ministre grec au président de la BCE, du commissaire européen aux Affaires économiques et monétaires au directeur général du FMI, les intégristes de la finance font haro sur les impies qui osent envisager…de faire perdre de l’argent aux banques. On pourrait, certainement à tort, en conclure que la priorité absolue de la politique des banques centrales et des états européens est de… sauver les banques ».

« Car les pertes des banques sont bien l’unique obstacle devant une restructuration. Il vaut mieux faire ployer la Grèce sous le poids de sa dette, étrangler son économie et bloquer sa croissance par un plan de rigueur brutal , obliger les Grecs modestes, fonctionnaires ou salariés du privé à se serrer la ceinture ou à rester au chômage, plutôt que d’écorner même de façon minimale la situation financière des banques grecques ou étrangères qui ont allègrement prêté à la Grèce. Bel exemple de « hasard moral » : les conséquences des imprudences des banques sont payés par d’autres, ce qui va encourager les banque à l’imprudence....

« C’est normal, disent les experts : des pertes importantes dans les banques européennes feraient courir un risque « systémique » à l’économie européenne… Ah bon ? Quel risque systémique ? Les difficultés voire la faillite de quelques banques auraient bien sûr un impact sur le bonus ou l’emploi des dirigeants de ces banques. Mais en coupant les branches malades du système bancaire européen, ne permettraient elles pas de restructurer un secteur inefficace, ne laissant subsister que les banques les plus productives et les mieux gérées ? ».


Avec un peu de recul, que penser des affirmations qui précèdent?

Que signifie exactement le terme de « restructuration de la dette »?

Quant il s'agit des dettes des particuliers, on désigne par cette expression  l'opération par laquelle une banque ou un organisme financier reprend à son compte une ou plusieurs dettes pesant sur un emprunteur et auxquelles il ne peut faire face (crédit à la consommation, crédit immobilier, crédit personnel, découvert, retard de paiement, retard d’impôts, retard de charges). A cette fin, une nouvelle banque rachète toutes les dettes du client auprès des différents organismes financier préteurs. Ainsi le client n’aura plus qu’un seul crédit à rembourser, soit une seule mensualité, auprès d’un unique organisme financier. Cette technique permet de diminuer le taux d’endettement des personnes physiques en allongeant la durée du prêt et en diminuant le taux d’intérêt pratiqué.

Dans le cas de la restructuration de la dette publique grecque, plusieurs formules ont été envisagées, pouvant s'appliquer à la Grèce mais aussi à des pays éprouvant les mêmes difficultés. Une première hypothèse serait de permettre à la Grèce de racheter sa propre dette grâce à des fonds alloués par le Fonds européen de stabilité financière (FESF), à des taux d'intérêts plus avantageux que ceux qu'elle paie actuellement.

Les experts du FMI ont envisagé une autre forme de restructuration. Il faudrait dans un premier temps allonger de manière significative la durée de remboursement des emprunts d'Etat grecs. Il pourrait également être envisagé de réduire le montant (principal) qu'Athènes doit verser à ses créanciers. Ainsi le FMI pourrait étendre de trois à sept ans la période de remboursement du prêt d'environ 30 milliards d'euros octroyé à la Grèce, afin de s'aligner sur la prolongation accordée par la zone euro à Athènes précédemment.

Au delà, que faire? La dette grecque était de l'ordre de 340 milliards d'euros à la fin 2010. Sur ce montant, quelque 80 milliards d'euros sont entre les mains de banques et de fonds, et 50 milliards sont détenus par la BCE. L'Union européenne et le FMI ont jusqu'à présent apporté 50 milliards d'euros au pays dans le cadre d'un plan d'aide d'un montant total de 110 milliards d'euros.

Le scénario qui serait examiné en premier concernera un allongement de la durée de remboursement de la dette pouvant aller jusqu'à 30 ans. Dans ces conditions, les créanciers privés (banques et fonds) pourraient se voir offrir de nouvelles obligations portant le même montant que les anciennes, mais dotées d'une durée plus longue. On pourrait aussi réduire le montant des coupons de remboursement tout en allongeant la durée de ce dernier. Il y aurait perte pour les prêteurs, mais perte modérée.

En pratique, rien n'est encore pour le moment décidé, ni par le FMI ni par la BCE ni par le gouvernement grec. Celui-ci, par la voix de George Papaconstantinou, ministre grec des finances, affirme que « la dette publique grecque est soutenable. Il suffirait d'allonger les délais de remboursement des 110 milliards d'euros prêtés aux partenaires de la Grèce et baisser un peu encore le taux d'intérêt ». Les mesures de rigueur drastiques prises par ailleurs en matière de dépenses publiques permettraient ainsi, selon le gouvernement, à la Grèce de faire face à ses diverses échéances.

Observons que l'allongement des délais de paiement et la diminution des taux d'intérêt constitueraient déjà une forme de restructuration, dont ne manqueront pas de se plaindre les créanciers privés. Mais ce ne sont pas eux qu'il faut craindre dorénavant. Les mesures d'austérité renforcées décidées afin de diminuer les charges de l'Etat grec sont en train de provoquer manifestations et grèves de la part de la population, susceptibles de s'amplifier d'une façon inattendue dans les prochaines semaines. Certains, inspirés de l'exemple des « révolutions arabes », pensent qu'elles pourraient dégénérer en crise de régime.

Une restructuration de la dette souveraine de la Grèce continuerait donc à s'imposer, en des termes beaucoup plus radicaux: diminuer autoritairement les montants en capital à rembourser, ainsi que les taux d'intérêts, afin de diminuer voire supprimer les sacrifices imposés aux contribuables et aux citoyens. Ceci provoquerait très vraisemblablement une « révolte » des préteurs privés, banques et fonds d'investissement dont beaucoup sont européens et appuyés par leurs gouvernements. Il en résulterait par voie de conséquence et selon les propos alarmistes des agences de notation, que le gouvernement ne trouverait plus de prêteurs sur le marché privé.

Mais si la BCE se comportait comme la Fed américaine, elle viendrait en soutien des Etats en rachetant leurs dettes, c'est-à-dire en prêtant elle-même à ces Etats de quoi faire face à leurs engagements. Les Etats échapperaient ainsi à la « tyrannie des marchés » ou aux opérations d'aide intéressée, sous forme de rachats d'actifs, proposé par des pays créditeurs, Chine ou monarchies du Golfe. Il en résulterait une dépréciation de l'euro sur les marchés de change et une certaine relance, sans doute d'ailleurs modérée, des pressions inflationnistes.

La mesure n'aurait pas que des inconvénients, car elle favoriserait les exportations européennes tout en freinant les consommations- gaspillages. Cependant aujourd'hui, la BCE ne peut pratiquer une telle politique car les Etats, ou certains d'entre eux, notamment l'Allemagne, refuseraient d'engager la valeur de l'euro au profit de gouvernements présentés comme laxistes.

Restructuration ou non, les banques n'auront rien à craindre

Revenons cependant à la question d'une restructuration modérée de la dette grecque ou d'autres dettes souveraines européennes se trouvant dans la même situation. Les banques, comme le souligne l'article cité, s'y refusent. Elles sont soutenues par leurs gouvernements, compte-tenu en partie des liens étroits d'intérêts qui les unissent. L'argument simple qui est présenté est que les banques ne doivent pas être « punies » pour le laxisme de certains Etats européens. Mais l'argument mérite d'être discuté.

Pourquoi ne pas punir les banques, alors que la crise précédente est née de leur propension à faire des prêts spéculatifs sans se préoccuper un instant de la viabilité des opérations (notamment immobilières) engagées ou garanties, non plus que de la solvabilité des emprunteurs. Des bulles ont été crées, elles se sont effondrées. Sans les politiques laxistes des banques, encouragées il est vrai par des gouvernements favorisant le crédit facile pour des motifs électoraux, rien de tel ne se serait produit. Il serait donc logique de faire supporter aux banques une partie des coûts découlant de la restructuration voire de l'annulation de la dette des Etats à bout de ressources.

Mais on doit se poser la question de savoir qui, au sein des banques, serait effectivement puni par les pertes éventuelles de celles-ci. Est-ce que ce seront les dirigeants ou les actionnaires qui verraient diminuer leurs rémunérations exorbitantes? Sûrement pas. Ces catégories trouveront de nombreuses méthodes leur permettant d'échapper aux pertes. Ce seront inévitablement les petits épargnants ayant confié leurs économies aux banques, dans le cadre de la fonction banque de dépôt et caisse d'épargne qui jusque là paraissait protégée. Ce seront aussi les PME faisant appel aux banques pour financer d'indispensables prêts aux investissements. Ce seront donc finalement les citoyens qui sous forme de pertes d'épargne ou de récession verront s'ajouter de nouvelles pénalités à la rigueur portant sur les budgets publics et les comptes sociaux.

Dans les Etats ne souffrant pas aujourd'hui de difficultés dans le remboursement de leurs dettes, comme l'Allemagne ou la France, les chefs de gouvernement prendront le prétexte de la défense de ces petits épargnants et emprunteurs pour maintenir intacts les privilèges des banques.

Il résulte de cette analyse, ce que ne souligne pas assez l'auteur de l'article, que le secteur bancaire tout entier, appuyé par les gouvernements et l'Union européenne avec qui il a partie liée (ce que l'on nommerait aux Etats-Unis un très puissant lobby politico-financier), dispose d'assez de pouvoirs, en Europe comme dans le reste du monde, pour faire peser sur les citoyens et producteurs de la base l'essentiel des charges et des risques de l'activité économique, en conservant pour lui les bénéfices normaux ou spéculatifs résultant de cette activité.

Nationaliser les banques? Et après?

La seule méthode qu'auraient les populations européennes pour échapper à cet enfermement serait de se doter de gouvernements décidés non seulement à réglementer la banque et la finance, mais mieux encore à les nationaliser. Encore faudrait-il que ces nationalisations mettent à la tête des organismes considérés des représentants des forces économiques réellement productives (l'économie réelle), ainsi que des représentants des autres composantes sociales, notamment les salariés et retraités.

Les rares expériences historiques de tels changements ont montré qu'en fait ce furent des représentants des oligarchies qui ont pris le pouvoir et mis les banques nationalisés à leur service. Comme de toutes façons ce sont aujourd'hui ces mêmes oligarchies qui exercent le gouvernement, il serait vain d'attendre d'elles qu'elles se sabordent au profit des travailleurs, des petits épargnants et plus généralement des citoyens qui supportent seuls le poids de l'exploitation imposée par la pieuvre de la finance.

Certains observateurs, transposant la question de la dette de l'Etat grec à celle de la dette de l'Etat fédéral américain, s'amusent à envisager ce qui se passerait si ce dernier refusait de rembourser les quelques 1.000 milliards de bons du trésor et autres emprunts dont il a la charge. La moitié en est détenue par des investisseurs étrangers, chinois ou arabes. Serait-ce un casus belli? Serait-ce au contraire le signal donné pour la recherche de nouveaux accommodements permettant encore quelques années à la finance mondiale de poursuivre son jeu pervers, en prêtant sans espoir de retour (mais non sans bénéfices immédiats) à l'Etat américain les sommes lui permettant de poursuivre des aventures diplomatiques et militaires dont le monde tout entier fait les frais? Bien subtil serait celui qui pourrait dire de quoi dans ces perspectives l'avenir sera fait.
                                   

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