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Arts, création et Internet. Lettre à un musicien
Jean-Paul Baquiast 08/05/2011

Cher Antonio Placer, vous êtes un musicien-chanteur-compositeur et auteur reconnu. Lors d'une rencontre récente avec vous, il m'avait paru que vous étiez beaucoup plus. Il m'avait semblé que vous illustriez ce que pourrait être une réappropriation par les citoyens ordinaires du chant, de la musique et de la convivialité de proximité qui en découlaient, dans les sociétés traditionnelles qui n'avaient pas encore été envahies par les produits de grande consommation des industries dites culturelles. Je vous ai donc demandé si votre démarche originale ne pourrait pas s'inscrire dans la vague de l'internet-citoyen s'étant appliqué au domaine de l'écrit, et bénéficier des ressources mises par le réseau à la disposition des créateurs et des lecteurs.

Je m'explique. Je sais personnellement, ayant vécu comme acteur depuis déjà 15 ans l'explosion de l'Internet, que celui-ci a bouleversé la relation des auteurs-créateurs avec la société, ceci qu'il s'agisse du journalisme, de l'action politique, de la création scientifique ou de la production littéraire. C'est une banalité de le dire, mais il faut cependant le rappeler. Avant la diffusion quasi gratuite des outils d'édition et de communication en ligne, l'auteur, dans quelque domaine que ce soit, devait s'imposer de, comme on disait, « trouver des éditeurs » ou des tribunes journalistiques susceptibles de le publier. Que de couleuvres devait-il alors avaler!

Ces intermédiaires lui imposaient des contraintes multiples, sur le contenu, la forme et le type de public visé, qui décourageaient généralement les auteurs. Ceci notamment si ceux-ci ne faisaient pas profession d'écriture, mais voulaient s'exprimer en parallèle d'autres activités, notamment professionnelles, ne leur laissant pas le temps de fréquenter les cercles d'influence.

Aujourd'hui, tout a changé. N'importe qui un tant soit peu averti de technique peut se doter d'un site, d'un blog, d'une lettre de diffusion. Il peut y publier ce qui lui convient, sous la forme qu'il juge la plus adéquate. De plus l'interactivité désormais permises par la formule des réactions en ligne lui permet d'obtenir très rapidement le point de vue du public auquel il s'adresse. Si l'auteur devient quelque peu connu et bien référencé, ce ne sont plus quelques centaines de lecteurs qu'il obtient mais des dizaines de milliers sinon davantage. Des groupes de discussions générant de nouvelles convivialités peuvent ainsi être mis en place, au bénéfice d'une élévation indiscutable de la créativité sociétale et de l'esprit critique en général. C'est la raison pour laquelle les régimes autoritaires contrôlent si sévèrement le web.

Les défenseurs desprocédures anciennes, éditeurs, distributeurs, critiques, font valoir que le web est devenu de ce fait un fouillis imextricable, ceci parce que, crime des crimes, selon eux, « n'importe qui peut y prendre la parole ». Les bons auteurs, ayant de vrais messages à faire passer, seraient ainsi noyés dans le bruit et n'arriveraient plus à se faire entendre. Il est vrai que, s'il s'agit de se faire entendre par la critique médiatique officielle, ces auteurs se retrouvent volontairement ignorés par le système corporatif de l'édition-diffusion. N'accèdent aux tribunes que les personnages publiés par des maisons d'édition ou des journaux tenant le haut du pavé. Mais les milliers de nouveaux auteurs-éditeurs du web n'en ont cure, car comme indiqué, au terme d'un processus de sélection darwinienne éliminant d'ailleurs ceux n'ayant rien à dire, ils acquièrent leur public et peuvent ainsi participer à l'évolution des idées et des structures sociales.

Le seul inconvénient de la formule est que les auteurs ne bénéficient plus sur le web des droits et rémunérations apportés, d'ailleurs chichement, par l'édition traditionnelle. Mais en général cela ne les inquiète pas. Ayant pour la plupart choisi la formule de la licence dite Creative Commons généralisée dans le domaine du logiciel libre et du téléchargement gratuit, ils n'attendent pas de rémunération directe de leur activité journalistique ou littéraire. Ils comptent sur d'autres types d'activité pour vivre.

Un web musical citoyen est-il possible?

Partant de cette constatation, dont nous avons discuté, nous nous sommes demandé si dans le domaine de la création-diffusion musicale, une formule de cette nature ne pourrait pas être généralisée, à partir des exemples proposés par des créateurs tels que vous. Certains critiques disent que cela existe déjà, mais j'en doute. la chose se saurait.

Ayant pratiqué dans mon jeune temps la chanson de marine ou le chant folklorique, je ne peux que regretter l'heureux temps, apparemment à tout jamais perdu (sauf peut-être dans les pubs irlandais) où n'importe qui pouvait proposer ses chansons ou ses interprétations, reprises en choeur par un cercle toujours chaleureux. De nos jours, ceux qui souhaitent chanter en s'accompagnant ne disposent plus des partitions-papier vendues jadis quelques francs dans les kiosques à journaux. Plus généralement, ils ne peuvent plus accéder aux partitions, sauf exceptionnellement sur le web.

Par ailleurs, les éditeurs ont défini de tels contraintes (prétendues de qualité) aux chanteurs et à leurs accompagnateurs, par l'intermédiaire de la radio-télévision et des produits dérivés, que plus personne ne se sent digne de concurrencer les modèles ainsi imposés aux foules, même lorsque ceux-ci sont d'une grande banalité, manquant totalement de contenu et de créativité.

Il s'ensuit que dans les petits groupes festifs, aucun participant ne prend le risque de s'exprimer de façon originale, sauf à singer plus ou moins bien le chanteur à la mode. Or si la créativité ne prend pas ses racines à la base de la société, elle est condamnée à la sphère commerciale. Elle devient donc nécessairement a-démocratique.

Mais autant il parait simple aujourd'hui d'utiliser le web pour la démocratisation de l'expression écrite, au profit d'une intercommunication de plus en plus étendue, autant il paraît plus difficile d'envisager la même chose dans le domaine de la création et de la convivialité musicale qui est le vôtre. Ceci pour diverses raisons, notamment techniques et organisationnelles. Comme cependant vous m'aviez dit avoir des propositions à faire dans ce sens, je serais heureux que vous m'en fassiez part en réponse à ce message, afin qu'à mon tour je les répercute vers les lecteurs du présent site.

A bientôt donc vos réponses.

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Réponse de Antonio Placer reçue le 24/05/2011

Même si aucune parole ne contient la réalité, je voudrais vous envoyer - en toute humilité - celle de l’artiste créateur que je suis :

Les hommes, depuis des millénaires, se débarrassent de l’artiste à l’intérieur de leur propre être. Je ne parle pas de l’aspect professionnel, je parle de cette essence indicible inscrite depuis l’aube dans toute vitalité. De l’enfance, on rééduque l’individu pour qu’il devienne quelqu’un d’autre, une photocopie d’un modèle humain stéréotypé qui, en perdant son essence artistique perd son originalité.

Certains de nos braves gens souffrent de ladite ablation et projettent leur« absence de soi-même » en buvant, en mangeant des spectacles à n’en plus finir. Il se greffe - autour de leur agonie - des acteurs, des peintres, des musiciens, etc... pour respirer un peu mieux à travers autrui. D’autres personnes n’osent que la télévision comme moyen de se rêver autrement. Sansl’artiste, on devient moins humain, moins libre, moins éveillé, moins indépendant.

Je pense que ce qui a profondément changé dans le mondeculturel depuis quelques années, c’est que le créateur n’est plus la pierre angulaire du projet artistique social. Le créateur a été écarté du centre parce que « la cour culturelle » (médiatique et institutionnelle) a pris le pouvoir en déplaçant l’artiste roi vers la périphérie. C’est comme ça qu’on croit contrôler et manipuler la création artistique. Cette cour donne des directives précises et prône une réglementation, peu démocratique, qui réduit la palette des propositions créatrices en rebaptisant les plus consensuelles avec des notoriétés préfabriquées (par des experts en communication de lessives et voitures en tout genre) et des notations de chroniqueurs « ignorants » qui ont le don divin de savoir ce qui est bon et ce qui doit être jeté dans l’oubli.

L’artiste en liberté est un fauve redouté par ces sorciers de pacotille qui recomposent maladroitement la pluie et le beau temps en essayant d’élaguer violemment les poussées artistiques, les ramenant soit à un divertissement pur et dur, soit à une technicité sans vitalité…

Et tout ça « pour le bien » d’un peuple qu’ils considèrent enfantin et sans maturité pour se faire sa propre opinion. Pour ces « huiles », même Machiavel est un enfant de choeur.

Artiste veut dire « serviteur de la Vie ». La Vie est un casse-
tête et chacun de ces artistes est une pièce. Laquelle est la bonne, laquelle la mauvaise ? Dans un jardin vital, toutes les espèces sont les bienvenues. Dans la chorale culturelle française, on coupe la tête à beaucoup de voix !! C’est pour cela que le chant de notre pays manque d’énergie, de force.

Il est évident que les artistes sont comme des abeilles qui fabriquent un miel autre, différent, indicible. Il est vrai que les abeilles ont une tendance à piquer quand on les dérange. Mais aujourd’hui ce miel est distribué, banalisé et corrompu par de véritables mouches à merde. Leurs vols nous dépouillent de l’essentiel.

Il y a quelque temps, une revue culturelle très connue en France m’a caractérisé comme libertaire et incontrôlé. Ma réponse a été la suivante :

« On me dit libertaire
Pour l’amour du ciel, je suis Annarchiste. On me dit incontrôlé
Qu’est ce que vous voulez que je vous dise, je suis Annartiste !! »

Un abrazo mon ami.