Article.
Sciences,
technologies et politiques
Fukushima, révélateur
d'une crise institutionnelle majeure
Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin - 23/04/2011
+ encadré du 03/06/2011
(document provisoire, en discussion)

Le
11 mars 2011 restera sans doute dans l'histoire du XXIe
siècle le symbole d'une remise en cause profonde
des institutions technico-politiques qui ont jusqu'à
présent défini ce que l'on appelle le
monde développé. La société
japonaise est la première impliquée, mais
il en est de même de la société
nord-américaine et bien entendu de la société
européenne qui ne peut se désintéresser
des engagements nucléaires ou économiques
pris par certains de ses Etats-membres.
Ceux qui sous prétexte de respecter le deuil
japonais ou de tenir compte de la complexité
de la question refusent d'aborder les questions organisationnelles
et institutionnelles impliquées par le drame
de Fukushima sont les mêmes qui refusent de critiquer
la façon dont les pouvoirs corporatocratiques
dominent le monde au mépris direct des intérêts
des populations directement concernées.
Il faut au contraire prendre la pleine mesure de ce
que signifie l'accident de Fukushima pour en tirer le
plus grand nombre possible des enseignements intéressant
l'ensemble de nos sociétés et plus particulièrement
pour ce qui nous concerne, nous européens, notre
propre société et modèle de civilisation.
Sommes-nous, en Europe, condamnés au sort menaçant
les Japonais? Si nous ne voulions pas subir ce sort,
que devrions nous faire?
Rappelons que nous nommons corporatocratie, sur ce site,
l'ensemble difficile à définir mais bien
réel rassemblant à l'échelle du
monde les grands pouvoirs économico-financiers,
les institutions publiques et les principaux média.
Il s'agit d'oligarchies composées d'individus
très peu nombreux mais imposant leur domination
à des milliards de sujets démunis d'accès
à l'information et à la décision.
Le Japon, notamment à la suite de l'occupation
américaine, a toujours été un exemple
presque parfait de ce pouvoir corporatocratique régnant
aux Etats-Unis et dans les régions du monde ayant
adopté ce modèle de développement,
y compris la Russie, avant et après Tchernobyl.
Les grands pays émergents l'ont repris à
leur compte, pratiquement sans changements à
ce jour. Par définition, l'Europe, très
largement soumise à l'influence américaine,
n'en est pas indemne. D'où l'intérêt
pour les opinions publiques du monde entier de bien
comprendre ce qui se passe aujourd'hui au Japon. Résumons
rapidement la situation.
Fukushima:
situation technique non stabilisée,
refus persistant d'en tenir compte
Une
situation technique non stabilisée
Les
risques de fusion des coeurs des réacteurs impactés
par les suites du séisme ne sont pas écartés(1).
Le bricolage consistant à refroidir pendant des
mois ou des années les coeurs ou les piscines
de stockage du combustible par des pompes à incendies
n'élimine pas la possibilité d'une explosion
impliquant des quantités de produits radioactifs
bien supérieures à celles de Tchernobyl.
Même en dehors d'un accident majeur de criticité,
qui détruirait une partie du Japon et retentirait
sur l'ensemble de la région Pacifique, la pollution
radioactive de la mer et des sols dans un rayon de plus
en plus étendu ne cessera pas. Au contraire elle
s'aggravera avec l'augmentation de la quantité
de retombées. Or pour le moment aucune solution
technique permettant de sortir de ce conundrum n'est
envisagée.
Il conviendrait donc dès maintenant en priorité
d'évacuer (et non de confiner sans limites de
temps) des centaines de milliers de personnes désormais
en danger sanitaire croissant et sans moyens de survie
sur place. Mais où iraient-elles et qui les prendrait
en charge? Après cette première urgence,
il conviendrait par prudence de prévoir par ailleurs
ce qu'il adviendrait des millions de personnes habitant
les villes directement menacées par l'accident
majeur dont nous avons vu qu'il n'est pas exclu
au contraire. Mais en ce cas, l'évacuation de
Tokyo, par exemple, serait elle envisageable? La réponse
actuelle nous paraît négative.
Une
situation gérée dans l'obscurité
délibérée et parfois le mensonge
L'obscurité
délibérée tient d'abord au fait
que le nucléaire civil dérive dans le
monde entier du nucléaire militaire, lequel relève
de la souveraineté et de la volonté de
puissance des Etats développant l'arme atomique.
Le Japon a hérité sur ce plan des contraintes
imposées par l'allié américain
et n'a pas voulu ou n'a pas osé en sortir. Or
le nucléaire militaire, à base de plutonium,
exclu par définition la discussion démocratique,
sinon dans son principe, du moins dans ses modalités
de mise en oeuvre.
Par ailleurs, au Japon comme dans beaucoup de pays,
le nucléaire civil a été développé
par des opérateurs privés agissant dans
le cadre du marché. Il s'agit de la culture du
profit imposé là encore en grande partie
par l'inclusion du Japon dans la sphère d'influence
de la corporatocratie américaine Ces opérateurs
ou exploitants visent la rentabilité à
court terme et excluent systématiquement les
coûts dus à des renforcements de la sécurité
prenant en compte le haut de l'échelle des risques.
Pour rendre ceci acceptable, ils ont toujours voulu
rassurer les populations en mentant délibérément
sur les incidents survenus ou les probabilités
d'accidents plus graves.
Pour sa part, la puissance publique japonaise, toujours
en conséquence de la défaite de 1945,
n'avait pas acquis l'autonomie lui permettant d'imposer
aux acteurs privés les normes minimum de sécurité
décidées (non sans mal) dans des pays
dotés d'une tradition étatique plus protectrice.
Ces normes, rappelons-le, doivent être rehaussées
en permanence par retour d'expérience des incidents
identifiés. D'où une augmentation continue
des coûts et le risque d'une mise en alerte renforcée
des populations. Ceci n'était pas acceptable
par le système politico-économique japonais.
Il
est clair cependant, au Japon comme ailleurs, que la
confiance des populations se révélant
trompée par ceux, exploitants, agences de surveillance,
gouvernements ayant la charge de la communication et
plus généralement de la sécurité,
c'est le fondement même du contrat social qui
est et sera de plus en plus brisé. Tout peut
arriver alors, à commencer par une résurgence
généralisée de la barbarie.
Une situation sans issues possibles en dehors de réformes
profondes
Le Japon est encore une des premières puissances
économiques mondiales, mais les bases de cette
prospérité sont fragiles. Elles reposent
essentiellement sur les capacités d'exportation
et la confiance inspirée par une supposée
fiabilité de la société japonaise,
facteur d'ordre dans un monde en crise. Ces atouts,
nous venons de le voir, ne résisteront pas à
l'extension de la crise technologique et économique
découlant du 12 mars japonais, si du moins rien
n'est fait pour prendre ouvertement en compte les réalités
et changer radicalement le système politico-social.
Mais ceci pourrait difficilement provenir de la corporatocratie
japonaise qui devrait faire plus que s'excuser comme
l'a fait le PDG de Tepco. Elle devrait se réformer
radicalement en abandonnant l'essentiel de ses privilèges,
au profit de populations jusqu'ici traitées en
cible du marketing commercial dominant au Japon.
Il
faudrait dans l'immédiat accepter de prendre
en compte les coûts sur 30 à 40 ans de
la sortie du nucléaire ou d'une sécurisation
maximum de celui-ci si cette sortie n'était pas
totale. Comme le recours à des énergies
de substitution serait également très
coûteux, il faudrait accepter une diminution drastique
des normes actuelles de consommation-gaspillage, ainsi
que la suppression des inégalités de mode
de vie les plus criantes entre riches et pauvres. Il
faudrait par ailleurs faire intervenir de nouveaux acteurs
économiques et politiques (associatifs, coopératifs?)
que ceux actuellement au pouvoir. Il faudrait enfin
inventer à partir de bases difficilement
identifiables aujourd'hui des formes d'économie-mixte
et de régulation étatique dont le Japon
a perdu la tradition depuis plus d'un siècle.
Or,
les réformateurs japonais, s'ils existent, ne
doivent pas se faire d'illusion. Les autres corporatocraties
mondiales n'accepteraient pas ce qu'elles considéreraient
comme une trahison de leurs propres intérêts.
Elles méditeront l'exemple du « printemps
du monde arabe » qui se répand comme
un incendie remettant en cause le pouvoir des tyrannies
au Moyen Orient. Elles feront tout pour éviter
un « printemps démocratique »
trouvant ses racines dans une réaction de la
société japonaise face aux abus de pouvoir
et aux mensonges dont elle souffre, qui s'en prendrait
inévitablement aux fondements technologiques
de l'ordre économique dominant dans le monde
dit développé. Ce printemps démocratique
face aux sciences et aux technologies ne sera pas admis
sans de durs combats par les puissances qui se partagent
actuellement la maîtrise du pouvoir en découlant.
Conclusion.
Fukushima et les enseignements pour les Européens
Nous
avons précédemment évoqué,
dans un article du 10 avril 2011, "Avenir
du nucléaire, avenir de l'humanité",
les suites que selon nous les Européens pourraient
donner à l'accident de Fukushima, dans chacun
des pays ayant recours à l'énergie nucléaire,
mais aussi au niveau de l'Union européenne. Depuis
cette date, les réflexions, critiques et propositions
prennent de l'ampleur, dans l'Europe tout entière.
Mais il n'en émerge pas encore de conclusions
claires et consensuelles. Cela n'est pas étonnant,
vu la complexité des questions et l'imbrication
des intérêts.
Nous
poursuivrons pour notre part la discussion. Nous allons
notamment évoquer un point qui n'est pas que
de détail, la prise en compte des travaux de
Frédéric
Lemarchand à l'université de Caen
sur le concept de risque calculable et la fausse sécurité
qu'il génère. La politique de stockage
et de retraitement des déchets à La Hague
devrait dans cette optique est entièrement revue.
Mais
sans attendre, il nous paraît nécessaire
de renforcer la mise en garde. Nous venons de voir que
la situation nucléaire et politique au Japon,
loin de se stabiliser, semble s'aggraver. Rien de sérieux
n'est encore fait pour en sortir. Un accident majeur,
affectant non seulement le Japon et ses mers adjacentes,
mais peut-être le monde entier, n'est pas à
exclure. Il ne conviendrait donc pas de patienter dans
un faux sentiment de sécurité durant la
discussion de l'opportunité des révolutions
politiques et sociales évoquées ici. Il
faudrait dès maintenant entreprendre leur mise
en oeuvre.
Autrement
dit comment faire évoluer le Système de
puissance qui nous domine? Ce n'est pas le lieu d'en
traiter dans cet article. Cependant la question risque
de se poser beaucoup plus vite que ne le voudraient
les bons esprits, et dans de bien moins bonnes conditions.
(1)
Cet article ayant été écrit le
23 avril, on sait aujourd'hui que trois des coeurs ont
fondu. Ainsi, il aura fallu près de deux mois
et demi après la catastrophe du 11 mars avant
que l'opérateur japonais Tepco finisse par reconnaître
(le 24 mai dernier) que le coeur des réacteurs
2, et 3 avait fondu (comme celui du réacteur
1), et ce dès les premières 48 heures
après le tsunami !!! Or, personne ne semble s'émouvoir
de cette nouvelle aujourd'hui...
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Risques et statistiques...

Les
promoteurs du nucléaire, ont toujours beau
jeu de dire que "les probabilités
des accidents majeurs au sein des centrales sont
très faibles"... Ils s'appuient
pour cela sur des modèles théoriques.
L'occurrence d'événements est calculée
sur la base de scénarios de simulation
daccidents prenant en compte les systèmes
de défense et les risques de dysfonctionnement(1)...
Pour
les centrales actuellement en fonctionnement dans
le monde, les experts distinguent deux types daccidents
: "laccident grave" avec fusion
du cur du réacteur, dont la probabilité
serait de moins de un pour 100 000 "années-réacteur"(un
réacteur fonctionnant pendant un an) et
"laccident majeur", accident grave
non maîtrisé et conduisant à
dimportants relâchements de radioactivité,
dont la probabilité serait de moins de
un pour un million dannées-réacteur.
Voila
la théorie...
Mais
nous voudrions rappeler ici ce qu'en dit Bernard
Laponche, physicien nucléaire, expert
en politiques de lénergie
(Source : Libération du 3 juin 2011)
:
"Le
parc actuel de réacteurs des centrales
nucléaires cumule 14 000 années-réacteur,
ce qui correspond à environ 450 réacteurs
fonctionnant durant trente et un ans. La probabilité
théorique conduit à un résultat
de 0,014 accident majeur pour lensemble
du parc et pour cette durée de fonctionnement.
Une probabilité très faible :
laccident majeur serait donc extrêmement
improbable, voire impossible.
Mais, sur ce parc, cinq réacteurs ont
connu un accident grave (un à Three Mile
Island, un à Tchernobyl et trois à
Fukushima), dont quatre sont des accidents majeurs
(Tchernobyl et Fukushima) : loccurrence
réelle dun accident majeur est
donc environ 300 fois supérieure à
loccurrence théorique calculée.
(...)
La
France compte actuellement 58 réacteurs
en fonctionnement et lUnion européenne
un parc de 143 réacteurs. Sur la base
du constat des accidents majeurs survenus ces
trente dernières années, la probabilité
doccurrence dun accident majeur
sur ces parcs serait donc de 50% pour la France
et de plus de 100% pour lUnion européenne.
Autrement dit, on serait statistiquement sûr
de connaître un accident majeur dans lUnion
européenne au cours de la vie du parc
actuel et il y aurait une probabilité
de 50% de le voir se produire en France. On
est donc très loin de laccident
très improbable. Et cela sans prendre
en compte les piscines de stockage des combustibles
irradiés, les usines de production et
dutilisation du plutonium, les transports
et stockages des déchets radioactifs".
(1)
Au sujet des études probabilistes de sûreté,
il est d'ailleurs très intéressant
de noter ce que rappelle Philippe Jamet, commissaire
de l'autorité de sûreté nucléaire,
dans le mensuel La Recherche (juin 2011) dans
un article paru sous le titre : "Philippe
Jamet : Fukushima a montré que l'impossible
est possible" :
"(...) Les études probabilistes de
sûreté ne prennent en compte que
les séquences d'événements
que l'on imagine, et pas celles que l'on n'imagine
pas".
-
- - - - - - - - - - - - - - - - - -
Citons
également le calcul de Paul Jorion (http://www.pauljorion.com/blog/?p=22264),
dont nous avions déjà parlé
dans un précédent article :
"Quelle est la probabilité durant
une année quelconque quil y ait
un accident nucléaire majeur, connaissant
la probabilité daccident majeur
par réacteur et le nombre de réacteurs
en service ?
Comme je nai plus fait de combinatoire
depuis longtemps, je demandais aux commentateurs
de me corriger si nécessaire. L'un d'eux
massure que ma formule est correcte, je
la reproduis donc ici.
· R = risque daccident majeur durant
une année x
· p = probabilité daccident
sur une année pour un réacteur
· n = nombre de réacteurs
R(n) = 1 (1-p)^n
Disons que le risque pour un réacteur
est dun accident majeur tous les cinq
mille ans [ndlr : 5000 ans ne repose sur
aucune donnée réelle. Paul Jorion
veut simplement montrer que même avec
une occurrence aussi faible, le résultat
du calcul final est, lui, loin
d'être négligeable].
Sil
ny a quun réacteur au monde,
le risque dun accident majeur pour une
année x est de 0,2 %o. Si jai 443
réacteurs en service dans le monde
ce qui est apparemment le cas aujourdhui
quel est le risque dun accident
majeur sur une année, et par exemple,
sur lannée en cours ?
R(443) = 1 (0,9998)^443 = 8,48 %
On voit donc que même avec une probabilité
daccident qui paraît extrêmement
faible : un accident seulement tous les 5 000
ans pour un réacteur, on débouche
pourtant sur une probabilité de 8,48
% daccidents majeurs par an si lon
a 443 réacteurs en service, cest-à-dire
un niveau très loin dêtre
négligeable."
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