Article.
Deux regards sur l'empathie
Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
- 04/05/2011
Après
le récent séisme au Japon, certains commentateurs
se sont étonnés de constater la façon
dont nombre d'Européens - qui n'éprouvaient
jusque là que peu d'intérêt pour
les Japonais - se sont émus de voir les personnes
et les biens emportés par milliers du fait du
tsunami. Il semblerait que ces images, pourtant lointaines,
suscitent chez le témoin un sentiment de souffrance
et de sympathie partagé qui trouverait ses racines
très loin dans le psychisme. Il en serait de
même d'ailleurs de toutes les images de désastre
et de mort que les médias, en d'autres occasions,
se hasardent à présenter. L'effet de tels
sujets est d'ailleurs si fort que ces mêmes médias,
d'un commun accord, préfèrent des thèmes
plus riants.
Ceci
rajeunit une vieille question : l'humain, présenté
comme indifférent aux autres, voire porté
au rejet
agressif,
serait-il "naturellement bon", ou plus exactement
serait-il naturellement capable de comprendre et partager
les sentiments de ses semblables, autrement dit éprouver
de l'empathie ?
La réponse peut paraître évidente.
L'humain est fondamentalement un être social,
communiquant par de multiples voies avec ses voisins.
Il est donc génétiquement et culturellement
"programmé" pour partager des états
de conscience communs inspirés notamment par
la survenue de situations à risques. Ceci n'est
pas spécifique à l'humanité, puisque
l'on observe des phénomènes semblables
dans la plupart des sociétés animales,
voire dans toutes les espèces biologiques.
On
peut d'ailleurs faire valoir qu'à l'inverse du
partage de "bons" sentiments, les sentiments
de rejets collectifs de l'autre, voire de haine et d'agressivité,
peuvent aussi très facilement se mutualiser dans
un groupe. Les exemples en ont été et
en demeurent encore nombreux.
Aussi,
la lecture du livre récent de Jeremy
Rifkin "Une nouvelle conscience
pour un monde en crise. Civilisation de l'empathie",
Editions Les liens qui libèrent, avril 2011 (traduction
française d'un ouvrage de 2009) peut-elle susciter
le doute. Nous avons beaucoup de sympathie sinon d'empathie
pour Jeremy Rifkin. Non seulement il s'agit d'un auteur
sincèrement europhile, mais ses divers ouvrages,
avec quelques mois ou années d'avance, ont aussi
toujours mis en évidence les difficultés
naissant de l'évolution du monde moderne et les
solutions susceptibles de leur être apportées.
Ceci notamment dans les domaines du travail, des biotechnologies,
de l'énergie.
Mais
peut-on conclure, comme il le fait en observant le rôle
joué en ce sens par les technologies de la communication
en réseau, que l'altruisme et la coopération
soient en train de devenir de véritables normes
autour desquelles se construirait le monde de demain
? Il serait certes rassurant que puisse en découler,
comme il le dit, un véritable altruisme cosmopolite.
Mais ne voit-on pas déjà des tendances
inverses se mettre en place, utilisant les réseaux
pour promouvoir des sociétés fermées
sur elles-mêmes, excluant autrui ou diffusant,
ce qui est bien pire, des consignes de guerre ethnique
ou religieuse ? Le phénomène apparemment
mineur qu'est le harcèlement par Internet auquel
se livrent de jeunes enfants et que cherche actuellement
à combattre l'Education nationale fournirait
un argument de plus pour ne pas céder à
l'optimisme naïf.
L'approche par les neurosciences
Nous
serions tentés de penser que, face à l'empahtie,
Jeremy Rifkin développe une analyse certes encourageante
mais davantage fondée sur de bons sentiments
que sur des analyses véritablement scientifiques.
Ce n'est pas le cas du livre "Zero Degrees
of Empathy" que vient de publier Simon
Baron-Cohen, directeur du Centre de recherche
sur l'autisme à l'Université de Cambridge
(Allen Lane). Celui-ci considère que les divers
comportements définissant l'empathie (affective,
cognitive...) trouvent dans l'ensemble leurs bases non
pas dans des traditions culturelles mais dans le cerveau.
De plus ces bases ne mettent pas en jeu le cerveau tout
entier, mais résident dans une dizaine de centres
interconnectés, nommés "le circuit
de l'empathie" par les neurologues défendant
cette hypothèse .
L'existence des neurones-miroirs a été
considérée par certains comme prouvant
l'origine neurologique des comportements empathiques,
mais le circuit de l'empathie évoqué par
Simon Baron-Cohen ne se limite sans doute pas aux neurones-miroirs,
qui ne sont d'ailleurs pas faciles à localiser.
Qui dit bases neurales, par définition signifie
aussi, à travers les générations
et les espèces, organisation génétique
héréditaire assurant la transmission et
l'adaptation des structures cérébrales
adéquates. Ceci ne veut pas dire cependant que
les sociétés et les groupes ne joueraient
pas un rôle important pour encourager les comportements
empathiques, dans quelques domaines que ce soit. Leur
rôle pour produire de la cohésion sociale
est important et la tradition culturelle a nécessairement
été mobilisée pour assurer leur
sélection et leur transmission. Simon Baron-Cohen
ne nie donc pas les mécanismes d'interaction
entre les gènes et les milieux sociaux permettant
de faire apparaître, sur le mode épigénétique,
les types d'empathies généralement observés
aujourd'hui.
A cet égard, il considère que la pensée
morale traditionnelle, en évoquant le Bien et
le Mal comme des entités "réelles"
susceptibles de s'emparer des individus pour leur dicter
des comportements qu'il qualifie pour sa part d'empathiques
(répartis par lui sur une échelle allant
de zéro-empathie à 100% empathie), traduisait
de façon symbolique la perception inconsciente
qu'il ne s'agissait pas de choix laissés au libre
arbitre et à la bonne volonté des individus,
mais résultant de déterminismes socio-biologiques
sous-jacents.
Nous ne pouvons que le suivre dans cette approche.
On
lira avec intérêt les applications qu'il
donne de sa conception de l'empathie pour faciliter
la compréhension des profils psychiques pathologiques,
allant de l'autisme plus ou moins étendu aux
désordres bi-polaires, au narcissisme aigu et
aux divers comportements psychopathes bien identifiés.
Dans tous ces cas, les troubles viendraient de déficiences
(zéro-empathie) au niveau des bases neurales
susceptibles de générer de l'empathie.
Mais
comme selon lui le déterminisme génétique
n'est jamais absolu, il considère que (notamment
dans le domaine de l'éducation de l'enfant) certaines
des tendances à l'enfermement dans le manque
d'empathie détectées de bonne heure pourraient
être prévenues ou atténuées
par l'éducation ou par différents médiateurs
(testostérone ?) ou psychotropes restaurant la
capacité d'attention à l'autre.
Nous
nous bornerons ici à renvoyer le lecteur à
l'ouvrage de Simon Baron-Cohen pour juger de la pertinence
de ces analyses.
Pour en savoir plus
Sur
l'empathie en général, voir
http://fr.wikipedia.org/wiki/Empathie
Sur
Jeremy Rifkin http://fr.wikipedia.org/wiki/Jeremy_Rifkin
Sur
Simon Baron-Cohen http://fr.wikipedia.org/wiki/Simon_Baron-Cohen