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Article. Economie politique. Qui doit décroître le premier ?
Jean-Paul Baquiast 25/04/2011

La décroissance, luxe pour le monde développé,
obligation pour le tiers-monde - ou le contraire?


Chandan Nair, consultant international en sciences de l'environnementChandran Nair (photo) est un consultant international en sciences de l'environnement. Né en Malaisie, il vit actuellement à Hong kong. Il a fondé le Global Institute for Tomorrow, institut qui étudie les relations entre les valeurs asiatiques et les réalités du monde moderne.

Très connu dans les pays émergents, il est encore relativement ignoré en Europe. D'où l'intérêt de l'interview que vient de lui consacrer le Guardian le 21 avril 2011. Dans ce texte, comme dans l'ensemble de ses interventions, et malgré le ton diplomatique de son langage, Chandran Nair refuse dorénavant de façon très affirmée le modèle de développement que, selon lui, le monde capitaliste veut imposer à l'Asie. Il rappelle que ce modèle, fondé sur des incitations à la consommation toujours plus agressives, règne sur le monde depuis 60 ans. Les pays émergents semblent l'avoir adopté en ne le transposant que marginalement compte tenu de contraintes locales. Or il n'est pas viable et doit être refusé. La pression qu'exerceront sur les ressources mondiales et l'environnement plusieurs milliards de Chinois ou d'Indiens (5 milliards vers 2050) aspirant au niveau de vie nord-américain deviendra vite insupportable.

L'Asie doit donc développer un nouveau modèle de capitalisme, qu'il nomme le capitalisme contraint ou régulé (constrained capitalism) limitant l'accès aux ressources naturelles et contrôlant les comportements destructeurs imposés aux consommateurs. Chandran Nair n'a pas de mal à montrer la justesse de ce que divers environnementalistes occidentaux défenseurs de politiques de décroissance ont déjà amplement prouvé. Le mode de vie d'un citoyen américain ou même celui d'un européen de milieu modeste appliqué aux milliards d'humains actuels ou prévus nécessiterait les ressources cumulées de plusieurs planètes. Si rien n'était fait pour limiter cette boulimie, l'actuelle Terre sera rapidement détruite

Les pays asiatiques ont donc selon Chandran Nair un devoir urgent : «déconstruire» le rêve consommériste(1) qui a été explicitement imposé à l'Asie comme au reste des pays pauvres par les pays capitalistes occidentaux. Ce conditionnement est l'un des résultats de la domination intellectuelle (le soft power) imposée aux élites asiatiques à travers les formations universitaires, les expertises fournies par le FMI, la Banque mondiale et les agences de conseil. Il est relayé à grande échelle aujourd'hui par le réseau des messages publicitaires commerciaux omniprésents, qui tiennent tous le même discours. La pression occidentale s'exerce plus fortement encore qu'auparavant, puisque elle se porte désormais dans le champ diplomatique. A la suite de la crise, les gouvernements occidentaux pressent la Chine à développer son marché consommateur intérieur, afin de réduire les excédents de trésorerie que lui ont acquis ses exportations.

Mais que signifiera consommer pour la Chine? Quels en seront les revers? Les observateurs extérieurs et intérieurs se félicitent de constater la rapide croissance urbaine, ou celle des achats d'automobiles, mais ils ne s'interrogent pas sur le prix grandissant d'un simple verre d'eau potable obtenue au robinet. Les producteurs d'eaux minérales seront là pour répondre au besoin. (image: Automobiles à Wuhan)

Les gouvernements asiatiques devraient donc, selon Chandran Nair, assumer la responsabilité de convaincre les populations qu'elles ne pourront jamais avoir accès, sauf dans le cas d'étroites minorités, au niveau de vie occidental. Il s'agit d'ailleurs de la prudence la plus élémentaire. Face aux révoltes qui naîtront du fait que les populations en question se rendront vite compte des limites incontournables de la croissance promise, ils seront balayés.

Le salut consisterait au contraire à préconiser le retour aux valeurs et aux modes de vie traditionnels, privilégiant notamment l'agriculture durable et les activités non gourmandes en énergie, l'éducation et la santé en priorité. Trouvera-t-on là de quoi assurer les besoins matériels comme les stimulants moraux nécessaires à la survie de centaines de millions de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté? Chandran Nair en semble convaincu.

En faveur de cette thèse, nous pouvons citer ici le tout récent programme que compte mettre en oeuvre le UN Environment Program. Il s'agira de développer et rémunérer non seulement les agricultures locales soucieuses de l'environnement, mais divers investissements destinés à protéger les sols et la biodiversité que les paysans négligent aujourd'hui car ils ne sont pas inclus dans les prix des produits finaux.

Un organisme analogue à l'IPCC dans le domaine du climat vient dans ce cadre d'être créé. C'est l'Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity (http://www.ipbes.net/) destiné à intégrer les actions intéressant la production agricole et la conservation. Dans le même temps, un projet appelé The Economics of Ecosystems and Biodiversity visera à évaluer les coûts de la perte de biodiversité et de la dégradation des écosystèmes (http://www.teebweb.org/) Ces initiatives sont louables, mais elle nécessiteraient des dizaines ou centaines de milliards d'investissements, lesquels se dirigent actuellement vers les dépenses militaires.

Comment déconstruire le « rêve consommériste » ?

Nous nous sommes toujours montré favorables, sur ce site, aux programmes dits de décroissance. Comme l'on sait, ces objectifs avaient été proposés au plus fort des Trente Glorieuses, en Europe, par le Club de Rome et des économistes tels qu'Yvan Illitch faisant valoir l'impossibilité à terme de poursuivre indéfiniment une consommation destructrice de ressources matérielles nécessairement limitées.

Depuis lors, à l'encontre des défenseurs de la thèse selon laquelle le progrès convergent des sciences et des technologies reculerait à l'infini les risques de rareté, la conscience du caractère illusoire de la croissance ininterrompue a fini par se généraliser. Dans cette esprit, une morale de la croissance zéro (sinon de la décroissance) et de l'auto-limitation des consommations a fini par recruter un certain nombre de soutiens parmi les mouvements anti-productivistes et écologiques.

Mais il faut bien voir que ce fut principalement en Occident et non dans le tiers-monde que cette morale s'est répandue. Ceci pour une raison de bon sens: comment prêcher l'austérité à des populations qui se maintenaient à grand peine au dessus du seuil de survie? Elle n'a d'ailleurs connu, même dans les pays riches, qu'un succès limité. Les milieux économiques et financiers tirant leur pouvoir de leur capacité à transformer les citoyens en consommateurs robotisés par une publicité omniprésente privent encore aujourd'hui de tribunes les activistes de la décroissance.

Quant aux gouvernements, confrontés aux revendications des couches les plus défavorisés, plutôt qu'imposer un partage des ressources destiné à réduire les inégalités, ils préfèrent faire croire à un mythe, celui de la croissance de la consommation résolvant par miracle les conflits sociaux. Plus généralement, dans des régimes politiques se voulant démocratiques, c'est-à-dire soumis en principe aux volontés des électeurs, comment trouver des majorités qui prétendraient réduire des consommations apparemment plébiscitées par les foules?

Dans les pays émergents, les mêmes causes ont entraîné les mêmes effets. Le double intérêt des industriels et des gouvernements poussant à la généralisation du modèle consumériste dénoncé par Chandran Nair a pleinement joué pour faire espérer aux citoyens-consommateurs des lendemains qui chanteraient.

Mais il faut bien voir que ce réflexe est encore récent. Ce fut seulement depuis une dizaine d 'années, sinon moins, qu'en Chine par exemple, les dirigeants ont encouragé les nouvelles classes moyennes à s'équiper en logements et biens industriels sur le mode occidental. Aujourd'hui encore, ils savent très bien que les quelques 600 millions de travailleurs pauvres n'atteindront jamais ce niveau de vie. Mais plutôt qu'en convenir ouvertement et recommander des modèles économiques plus ménagers des ressources, ils préfèrent laisser croire que chaque citoyen pourra rapidement disposer d'un appartement, d'une voiture et d'un régime alimentaire carné.

C'est que la déconstruction du modèle consommériste à l'occidental prôné par Chandran Nair imposerait aux pouvoirs et aux sociétés un effort de reconversion et d'invention dont nul ne se sent capable aujourd'hui. Les voeux d'austérité ou de retour à la terre proposés par Chandran Nair seront encore longtemps associés à l'austérité imposée par les anciens pouvoirs communistes, austérité d'autant mal vue qu'y échappaient  les hiérarches.

C'est là précisément que les Occidentaux dont nous sommes pourraient jouer un rôle essentiel. Ayant pour des raisons historiques acquis des niveaux de vie largement supérieurs à ceux du reste du monde, ayant aussi acquis une culture économique et environnementale encore peu répandue dans les autres pays, nous pourrions nous impliquer directement dans la réalisation, au sein même du monde occidental, d'un modèle de survie tel que celui préconisé par Chandran Nair et ses homologues au sein des réseaux alter-mondialistes. Construire un monde échappant aux terrorismes de la consommation-gaspillage, proscrivant la publicité, investissant au contraire dans des activités immatérielles liées au capitalisme cognitif, devrait être un idéal que chacun d'entre nous devrait désormais se donner, y compris dans le cadre de sa propre vie.

Le tiers-monde pourrait en bénéficier, mais le monde développé serait le premier à en tirer profit. Il ne s'agirait d'ailleurs pas là, que l'on se rassure, d'une sorte de luxe moral proposé par un idéal du partage. Il s'agirait d'une nécessité devenue déjà vitale pour chacun de nous. L'accident de Fukushima commence à rendre perceptible le besoin, dans les pays favorisés eux-mêmes, tel le Japon ou l'Europe, de réduire drastiquement les consommations d'énergie et de matière premières, autrement dit de définir un modèle non consommériste de développement.

Il fut un temps où certains pionniers se proposaient des activités autrement motivantes que celles consistant à s'acheter des écrans plats ou des voitures du dernier modèle, ou celles consistant à s'affaler devant des écrans publicitaires. Ces pionniers cherchaient à s'accomplir dans des activités ne relevant pas nécessairement du profit à court terme: recherche scientifique, philosophie, création artistique, activités sportives personnelles et même (horresco referens), activités sexuelles entre adultes librement consentants. Il serait temps d'y revenir, en inventant des sociétés où de tels luxes ne seraient plus le privilège de quelques élites, mais seraient à la disposition de tous.

Que l'Europe, ayant mieux que les Etats-Unis de solides traditions dans ces divers domaines, relevant de ce que l'on pourrait appeler en France l'"esprit 68", recommence à donner l'exemple. Les pays émergents, n'en doutons pas, rallieront la démarche. Nous avons besoin dorénavant de nouveaux activistes militant avec l'agressivité nécessaire pour que ces comportements décroissantistes (dans le bon sens du mot) s'imposent aux enfants dégénérés de la publicité commerciale, chez qui tout est admis, pourvu que cela fasse vendre.

(1) Mot signifiant ici : "adepte de la consommation".
[A ne pas confondre avec le même mot employé chez les Canadiens : chez-eux, "consommérisme" signifie "consumérisme", c'est à dire "défenseur de la consommation ou du consommateur"].


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