Sciences
politiques. Ben Laden.
La mort d'un gêneur. Jean-Paul Baquiast
03/05/2011

Un article signé par un certain Spengler, dans
AsianTimes du 3 mai 2011 (http://www.atimes.com/atimes/South_Asia/ME03Df02.html)
fournit une hypothèse intéressante au
fait que les forces spéciales américaines,
après 9 ans de traques inefficaces, aient pu
si facilement découvrir la cache de Ben Laden
pour le neutraliser.
Le
mérite n'en reviendrait pas à la persévérance
et à l'efficacité américaines,
moins encore à Barack Obama, mais au fait que
Ben Laden serait devenu non seulement inutile mais gênant
aux yeux de ses protecteurs traditionnels, l'Arabie
Saoudite et le Pakistan. Les Américains n'auraient
été en ce cas que des exécuteurs
compétents certes, mais instrumentalisés.
Pas de quoi pour eux se vanter.
On
peut penser en effet que l'Arabie Saoudite est de plus
en plus inquiète de la révolte arabe,
qui pourrait se traduire par des ébranlements
la touchant directement. Mais elle l'est tout autant
du fait que l'Iran chiite pourrait profiter de cette
révolte, comme elle a déjà tenté
de le faire en soutenant les insurgés de Bahreïn,
afin de détruire indirectement le Royaume sunnite
et s'emparer de ses richesses. Or pour se défendre
contre l'Iran, elle n'aurait aucune confiance dans les
Etats-Unis, jugés instables et sans politique
affirmée dans la région, sinon protéger
l'accès au pétrole et aux voies de transit.
Il semble en effet que les Etats-Unis ne prendraient
pas le risque de s'opposer directement à des
révoltes populaires, analogues à celles
s'étant produites en Tunisie, en Egypte et en
Libye, si l'accès au pétrole et à
ses bases militaires lui étaient garantis par
de nouveaux gouvernements plus « démocratiques
». Autrement dit, sans doute l'Amérique
"lâcherait-elle" la famille souveraine
comme elle a lâché Moubarak.
L'alliance
Pakistanaise deviendrait donc stratégique pour
l'Arabie Saoudite. Le Pakistan, grande puissance militaire
régionale, dotée de l'arme nucléaire,
constituera indéniablement et quoiqu'il advienne
un point fort dans la région. Son appui sera
précieux. Manifestement le Pakistan ne soutient
que très modérément les Etats-Unis,
quand il ne les combat pas discrètement. Par
contre, souffrant d'une pauvreté congénitale,
il serait prêt à vendre son appui militaire
à Ryad, y compris peut-être dans le domaine
de l'arme atomique. Nous avons dans un article précédent
publié sur un autre site (http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=699&r_id=)
rappelé que l'Arabie Saoudite poussait les 6
Etats membres du Gulf Cooperation Council à transformer
celui-ci en une organisation analogue à l'Union
européenne, principalement pour se doter en commun
de l'arme nucléaire. Le Pakistan serait un «
vendeur » très convenable.
Afin
que cette exception notoire aux Traités de non-prolifération
soit acceptée par les puissances occidentales,
il fallait que tant la Monarchie Saoudite que le Pakistan
se débarrassent définitivement du reproche
de soutenir et financer Al Qaida. La présence
de Ben Laden auprès d'Islamabad devenait ainsi
plus qu'embarrassante. Devenu par ailleurs une référence
nuisible aux yeux des nouvelles démocraties arabes,
Ben Laden était désormais condamné.
Selon Spengler, l'Arabie saoudite (comme accessoirement
le Pakistan) avait une autre raison forte d'encourager
la disparition de Ben Laden. Elle tenait aux contacts
de plus en plus poussés qu'entretenait Al Qaida
avec l'Iran. Al Qaida ainsi aurait joué un rôle
important dans la déstabilisation du Yemen allié
de Ryad, ceci au profit de l'Iran.
Séismes
et tsunamis
Si
ces explications au lâchage de Ben Laden par la
Pakistan et par l'Arabie Saoudite sont pertinentes,
elles mettent en évidence un changement d'importance
en train de se produire dans les équilibres géopolitiques
régionaux. On verrait ainsi une plaque tectonique
(pour reprendre le terme de Spengler) constituée
principalement de l'Arabie Saoudite et du Pakistan s'opposer
à une plaque regroupant l'Iran et d'éventuels
alliés. Face à cet affrontement riche
en séismes dévastateurs (surtout si l'arme
atomique s'en mêle), les Etats-Unis n'osant ou
ne pouvant plus s'engager massivement en termes militaires,
n'auraient plus guère de rôle à
jouer. Inutile de dire qu'il en serait sans doute de
même de la Russie, de la Turquie, de l'Inde et
(nous allions l'oublier), de l'Europe. Israël de
son côté devra préciser ses positions
et ses alliances. Accessoirement, la présence
américaine en Afghanistan n'aurait plus non plus
de raisons d'être, sinon affaiblir encore l'Amérique
et ses alliés de l'Otan.
Mais
peut-on penser que l'Iran, malgré la solidité
apparente de sa dictature, serait en état de
résister à une révolte éventuelle
de sa jeunesse. Même question concernant l'Arabie
Saoudite et le Pakistan? Si de telles révoltes
se produisaient, les séismes et tsunamis résultant
de l'affrontement des plaques tectoniques que nous venons
de décrire prendraient un tout autre aspect.
Note
On
pourra lire sur cette question l'analyse de Thierry
Meyssan http://www.voltairenet.org/article169714.html
. Un
peu fantaisiste comme à l'habitude, mais cependant
intéressante.