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Biblionet
L'arrogance chinoise
Eric Israelewicz
Grasset
janvier 2011
présentation et discussion par Jean-Paul
Baquiast - 05/03/2011
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Erik
Izraelewicz est journaliste économique,
très bon connaisseur de la
Chine et des Etats-Unis. Il vient
d'être nommé membre et
directeur du Comité de rédaction
du journal Le Monde, après
avoir dirigé la rédaction
des Echos et de la Tribune.
Il
a publié en 2005 un livre qui
n'a pas eu selon nous suffisamment
de répercussion en France:
« Quand la Chine change
le monde ». Il y montrait
comment la Chine était en train
de devenir la première puissance
économique devant les Etats-Unis.
Il analysait les causes de cette montée
en puissance, la taille mais aussi
un système politique original
qui combine l'hypercapitalisme avec
une direction étatique centralisée
laissant peu de place à la
démocratie sur le mode occidental.
Pour en savoir plus sur l'auteur
http://fr.wikipedia.org/wiki/Erik_Izraelewicz
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Dans
son nouveau livre, "L'arrogance chinoise"
, Erik Izraelewicz approfondit le diagnostic
tout en nuançant ses pronostics. La
Chine est quasiment déjà, au
regard des indicateurs économiques
internationaux, la deuxième puissance
économique mondiale. Elle en tire une
arrogance qui n'était pas jusqu'ici
dans ses habitudes, plus prudentes. Elle doit
en partie sa nouvelle puissance à la
complicité et à la faiblesse
de l'ancienne puissance impériale,
qu'il nomme l'Occident en assimilant sous
ce concept les Etats-Unis aujourd'hui dominant
et l'Europe dominée. Mais l'auteur
prévoit que la puissance chinoise va
sans doute arriver au sommet de sa course
ascendante, du fait des contradictions structurelles
que son actuel type d'organisation ne lui
permettrait pas de résoudre. Sans annoncer
la fin de la puissance chinoise, Erik Izraelewicz
énumère les défis que
l'Empire du Milieu devra résoudre pour
continuer à s'imposer au monde de demain.
Le
lecteur européen ne trouvera pas cependant
dans « L'arrogance chinoise »
d'indications sur la façon dont l'Europe
pourrait éviter de s'enliser dans la
dépendance et regagner de l'influence.
Est-elle condamnée à rester
dans l'ombre de l'Empire américain
lui-même en perte d'influence ou bien
à se laisser pénétrer
par la Chine? Pourra-t-elle au contraire s'inventer
des voies propres?
Nous
voudrions pour notre part, dans l'article
ci-dessous, aborder cette question déterminante.
Mais pour cela, au lieu de nous engager dans
un exposé charpenté, nous procéderont
par touches, en examinant notamment comment
se pose au niveau mondial la question de l'adéquation
des besoins aux ressources et celle des méthodes
permettant de résoudre les problèmes
de puissance en résultant. Il va de
soi que cette présentation rapide ne
dispensera pas de lire l'excellent livre de
Erik Izraelewicz. Seuls les éléments
précieux de réflexion qu'il
fournit permettront de donner un sens aux
notes rapides qui suivent.
L'Europe
face à la Chine et aux Etats-Unis
Population.
Monde: aujourd'hui 6,5 milliards d'humains,
9 à 10 mds vers 2050. Population chinoise
environ 1,2 milliard, en voie de stabilisation.
Population indienne 1,3(?) milliard, en voie
de croissance. Population américaine
0,3, en croissance lente. Population européenne
0,4, en baisse; population africaine plus
d'1 milliard, en croissance rapide.
En termes de puissance, l'importance de la
population est un atout certain, tant du moins
que l'Etat assure un développement
suffisant (ce que globalement l'Afrique est
incapable de faire actuellement). Cette importance
offre à la fois des réserves
de main d'oeuvre à bas salaires et
à l'opposé la possibilité
quasi illimitée, en y mettant les moyens,
de recruter et former des ingénieurs
et chercheurs de haut niveau. La Chine dominera
durablement les Etats-Unis dans ces deux domaines.
L'Europe semble avoir renoncé à
valoriser ses propres atouts en termes de
potentiel de matière grise. Cependant,
à plus long terme, compte tenu de divers
facteurs, vieillissement, exigences accrues,
développement des automatismes remplaçant
l'humain par des systèmes d'IA, y compris
dans les tâches supérieures,
une population trop nombreuse par rapport
aux ressources risque de devenir un facteur
d'instabilité. Mais la Chine n'en est
pas encore là.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Population_mondiale
Produit
intérieur brut (PIB) 2010 Monde
58 trillions de $ variant selon la conjoncture.
Europe 16 décroissant lentement dont
Allemagne 3,3, France 2,5. Etats-Unis 15 en
hausse lente. Chine 5,7 (2e rang mondial)
en hausse rapide, Japon 5,3 en hausse lente
, Inde 1,4...
Au regard de sa population, le PIB chinois
n'est pas excessif. Ce qui fait peur aux autres
pays est sa tendance à une croissance
exponentielle se traduisant du fait de l'unilatéralisme
chinois par un passage en force contre lequel
les gouvernements de ces pays n'osent pas
encore prendre de mesures défensives.
On n'oubliera pas cependant que, moins visible,
le hard et le soft power que continue
à déployer, également
de façon unilatérale et en force,
l'Empire américain pour développer
son PIB, n'ont rien à envier à
ceux de la Chine.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_pays_par_PIB_%28nominal%29
Ressources
naturelles.
Matières premières agricoles:
insuffisantes ou à peine suffisantes
pour faire face à l'augmentation de
la population. Seule l'Europe est auto-suffisante,
suivie de près par les Etats-Unis.
Matières premières énergétiques:
globalement suffisantes dans le court terme
mais générant des risques environnementaux.
Les Etats-Unis, l'Europe et la Chine ne sont
pas autosuffisants et doivent compter sur
l'importation. Matières premières
industrielles: deviendront vite insuffisantes
Les Etats-Unis, l'Europe et la Chine ne sont
pas autosuffisants et doivent compter sur
l'importation. Ressources en eau douce:
globalement insuffisantes. Elles deviendront
de plus en plus rares. L'Europe seule est
globalement autosuffisante. Ressources
en air respirable: globalement suffisantes,
mais risquant de devenir insuffisantes en
Chine.
D'une façon générale,
la Chine manque de ressources naturelles.
Elle s'efforce de les obtenir des pays détenteurs
par des accords dit gagnant-gagnant (win-win)
qui dans l'ensemble, vu la disproportion des
forces, mettent les pays fournisseurs en situation
de subordination.
Ressources
industrielles.
Industries traditionnelles et nouvelles
(nucléaire, aéronautique, ferroviaire,
etc) La Chine est en train d'acquérir
de quasi monopoles, aux dépends des
Etats-Unis et surtout de l'Europe qui se sont
laissées désindustrialiser.
Industries d'avenir (NBIC). La Chine
est en train dans ces domaines de disputer
aux Etats-Unis leur quasi-monopole des décennies
précédentes. L'Europe perd pied
très rapidement. Industries d'armement
et grands programmes de souveraineté
(espace, océans). Les Etats-Unis disposent
encore d'un quasi monopole, mais la Chine
rattrape rapidement son retard. L'Europe est
en train de perdre les atouts qu'elle avait
acquis dans les décennies précédentes.
Economie verte. Il s'agit de l'enjeu
majeur des prochaines décennies. Sur
ce plan, la Chine a décidé de
mener la course en tête (voir http://www.nytimes.com/2011/03/05/world/asia/05china.html)
. Les Etats-Unis peinent à suivre.
L'Europe semble là encore en train
de démissionner devant la concurrence
chinoise.
Potentiel
universitaire et de R/D. La Chine est
en train de disputer aux Etats-Unis leur quasi-monopole
des décennies précédentes.
L'Europe perd pied très rapidement.
Elle se ferme ainsi les portes de l'avenir.
Services financiers (banques, assurances,
bourses de valeurs). La Chine est en train
de disputer aux Etats-Unis, auxquels il faut
associer la place de Londres, leur quasi-monopole
des décennies précédentes.
L'Europe, Londres mis à part, perd
rapidement de son influence traditionnelle.
Réserves
de change Dans la compétition économique
mondiale, la Chine profite du poids que lui
apportent ses réserves de change (plus
de 1 trillion de dollars aujourd'hui). Elles
correspondent à autant d'endettement
à la charge des Etats Unis et d'un
certain nombre d'Etats dont les Etats européens.
Cet endettement a été très
largement voulu par les multinationales américaines
délocalisées dans les pays à
bas salaires qui y ont vu la possibilité
de se créer à peu de frais des
clientèles captives en accordant des
crédits déraisonnables à
des consommateurs occidentaux pauvres. Les
grandes entreprises chinoises ont pris le
relais.
Mais
les délocalisations, génératrices
de chômage aux Etats-Unis et en Europe,
ne permettent pas à l'endettement occidental
de se poursuivre. Ces pays devront, s'ils
veulent continuer à consommer, recommencer
à produire en générant
leurs propres investissements. Les réserves
de change chinoises sont à cet égard
un avantage: pouvoir acheter dans le monde
entier des capacités industrielles
et de matières premières
et un risque, dépendre de la bonne
volonté des pays débiteurs à
reconnaître leur dette. Ceci ne sera
peut-être pas toujours le cas, dans
le cas probable du durcissement des compétitions.
Concernant les acquisitions chinoises à
l'étranger, de plus en plus de secteurs
économiques ou d'entreprises devraient
être considérés par les
Etats dont ils dépendent comme « hors-marché »,
donc inaquérables. C'est déjà
le cas aux Etats-Unis et dans certains grands
pays émergents. Seule l'Europe tarde
encore à suivre cet exemple.
Capacités
à l'exercice de la souveraineté.
(c'est-à-dire de se comporter en Empire).
La Chine et les Etats-Unis, sous des formes
différentes, disposent encore pleinement
de cette capacité. Dans les deux cas,
cet exercice associe des oligarchies politiques
et des oligarchies économiques. Mais
celles-ci sont en Chine plus concentrées
et visibles qu'aux Etats-Unis, où elles
sont réparties dans le monde entier
et souvent cachées (covert).
L'Europe reste, en face de ces deux empires,
malgré la coquille de l'Union européenne,
une mosaïque de petites souverainetés
impuissantes vouées, si rien n'est
fait, à la disparition. Une Europe
devenue réellement fédérale,
capable de dégager une forte volonté
politique commune, changerait évidemment
la donne.
Dépenses
militaires. On peut inclure dans cette
rubrique les dépenses d'armement y
compris les dépenses de R/D, les dépenses
liées à l'entretien de forces
déployables dans les trois armes et
les dépenses liées à
des opérations sur le terrain. Les
premières et les secondes, même
si elles ne sont pas effectivement engagées
dans des conflits et même si elles sont
souvent gérées d'une façon
gaspilleuse et oligarchique (complexes militaro-industriels),
restent des sources indiscutables de puissance.
Les troisièmes, selon les cas, peuvent
s'avérer utiles à une souveraineté
globale ou au contraire économiquement
et diplomatiquement catastrophiques.
Les Etats-Unis ont toujours exercé
(y compris aujourd'hui malgré la crise),
une domination écrasante dans ces trois
domaines. La Chine, sans publicité,
est en train de récupérer une
petite partie de son retard dans l'objectif
de pouvoir résister à d'éventuelles
menaces des Etats-Unis ou d'Etats voisins.
Ses dépenses militaires atteindront
au moins 100 milliards de dollars en 2011,
contre globalement 1 à 1,3 trillion
de dollars pour les Etats-Unis. L'Europe a
renoncé en propre à toute défense
sérieuse, ce qui laisse mal augurer
de sa capacité à se faire entendre
en cas de durcissement des compétitions.
Ajoutons
qu'il faut ajouter aux dépenses militaires
de la Chine, tendant vers 100 milliards de
dollars, des dépenses dites de sécurité,
d'un montant presque voisin (environ 80 mds).
Il s'agit d'acquisitions intéressant
la police, le renseignement, la lutte contre
la guérilla...Ces deux montants seraient,
d'après les experts, plutôt sous-évalués.
Volonté
de respecter des règles internationales.
Celles-ci s'imposeront de plus en plus dans
un monde devenant multipolaire. Il s'agira
notamment des régulations liées
au climat et aux activités dangereuses,
des normes commerciales, des législations
douanières et fiscales. La Chine a
jusqu'ici clairement montré que, s'appuyant
sur les atouts depuissance conférés
par son appareil politique, elle refusait
de droit ou de fait d'appliquer des règles
internationales plus ou moins respectées
par les autres puissances. Celles-ci, voulant
protéger d'illusoires perspectives
de commerce avec la Chine susceptibles de
bénéficier à certains
de leurs lobbies, ont toujours refusé
d'appliquer les mesures de rétorsion
s'imposant. Ils sont en train de perdre sur
tous les tableaux, compromettant leur développement
interne et se laissant envahir par les capitaux,
les oligarchies et bientôt les populations
chinoises.
Un
retour à une stricte exigence de réciprocité
s'imposerait, mais ceci supposerait, notamment
de la part de l'Europe, une volonté
ferme, d'une part de se construire en tant
que puissance politique fédérale
et d'autre part d'abandonner le libéralisme
économique dans tous les secteurs stratégiques.
Capacités
à l'exercice de la démocratie,
définie comme la possibilité
pour les citoyens d'exercer un certain nombre
de droits civiques et de bénéficier
de prestations collectives (Etat de droit,
Etat protecteur). L'Europe tient encore la
tête dans l'exercice de cette capacité,
bien qu'elle soit en recul. Les Etats-Unis
viennent ensuite, mais le recul de la démocratie
y semble plus rapide qu'en Europe. La Chine
en est presque entièrement privée.
Dans la conception traditionnelle de la puissance,
l'absence de démocratie est plutôt
un avantage. Les populations supportent les
coûts des investissements, quelsqu'ils
soient, sans trop protester. Les conceptions
plus ouvertes de la puissance valorisent le
rôle de l'individu comme centre d'initiative
s'exprimant notamment aujourd'hui à
l'intérieur des multiples réseaux
interactifs. Le manque de démocratie
peut devenir alors un sérieux handicap.
La Chine en est consciente, mais elle se montre
encore incapable de passer d'une architecture
de contrôle centralisé à
une architecture polycentrée ouverte.
D'où le renforcement actuel des censures
en Chine. Celles-ci semblent tolérées
par la grande majorité des citoyens,
du fait du nationalisme qui est exalté
en contrepartie. On saura cependant sans doute
assez vite si la Chine pourra maintenir, sur
l'Internet ou dans la rue, une censure aussi
forte qu'aujourd'hui, face à la contagion
des exemples venant actuellement du monde
arabe. Quant à la démocratie
dont se flatte l'Europe, si elle ne s'accompagne
pas d'une volonté « impériale »
forte d'investissement et de reconquête
des emplois, elle s'étiolera très
vite devant les revendications des populations
et les résistances policières
suscitées par celles-ci.
Note.
On pourra lire sur ces questions notre propre
essai : « L'Europe ou le vide
de puissance. Essai sur le gouvernement de
l'Europe au siècle des super-Etats ».
Bien que daté de maintenant 3 ans,
il conserve selon nous une grande partie de
son actualité, l'Europe n'ayant rien
fait pour remédier à son manque
de puissance http://www.editions-bayol.com/Europe/plan.php
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