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Article

L'homme, l'animal et la machine

Georges Chapouthier et Frédéric Kaplan

CNRS Editions
Janvier 2011

Présentation par Christophe Jacquemin
19/03/2011


Voir aussi l'article de Jean-Paul Baquiast

 

Georges Chapouthier, de double formation neurobiologiste et philosophe, est directeur de recherche au CNRS. Ses spécialités sont, en biologie, la pharmacologie de la mémoire et de l'anxiété et, en philosophie, les rapports de l'humanité et de l'animalité. On lui doit de nombreux livres sur le cerveau et sur les animaux, comme "Biologie de la Mémoire" (2006) ou "Kant et le chimpanzé" (2009).


Frédéric Kaplan, spécialiste des interfaces homme-machines et de l’intelligence artificielle, est chercheur à l’École polytechnique fédérale de Lausanne. Il a publié de nombreux articles scientifiques dans des domaines allant de la robotique aux neurosciences, en passant par les systèmes complexes, l'éthologie ou la linguistique.
Il a notamment publié les ouvrages "Les machines apprivoisées" (2005) et "La métamorphose des objets" (2009).

 

Il est des livres étonnants, que l'on souhaitait voir exister, nous demandant d'ailleurs pourquoi personne n'avait pensé à les écrire avant. "L'homme, l'animal et la machine", à mon avis, fait partie de ces ouvrages rares.
Non pas que le thème soit si original ou que rien n'ait été déjà dit ou écrit auparavant sur le sujet. Non, ici, l'originalité réside dans la manière d'aborder cette question d'envergure : au moment où les machines deviennent de plus en plus intelligentes et les biologistes découvrent chaque jour de nouvelles aptitudes chez les animaux, que reste-t-il de spécifique à l'être humain et comment nous redéfinir ? Entre l'animal et la machine, quel est le propre de l'homme ?

Tout un chacun pourrait se dire qu'il est très facile de répondre à cette question. Voilà, l'homme, c'est plutôt ceci, c'est plutôt cela, spécificité qui semble évidente... Sauf qu'au fil des pages, le lecteur s'aperçoit très vite qu'il faut laisser de côté les idées toutes faites... Rabelais s'est trompé. Le rire n'est pas le propre de l'homme : le singe rit, le rat présente aussi une certaine forme de rire...

Chaque nouvelle découverte des biologistes, chaque nouvelle invention des ingénieurs nous invite à reconsidérer la façon de situer l'homme, ses spécificités par rapport à l'animal ou la machine. Exercice de plus en plus difficile car au fil des éclairages, la définition de l'homme ne cesse de changer (c'est d'ailleurs ce qu'indique le sous-titre de l'ouvrage : "Perpétuelles redéfinitions").

Plutôt qu'un livre complexe et austère, les deux auteurs - l'un neurobiologiste et l'autre spécialiste d'intelligence artificielle - ont choisi de cerner le problème par une série d'articles courts et d'accès facile. Une écriture simple, claire et stimulante, pour le plus large public. Chaque article est indépendant, mais renvoie l'un à l'autre pour finalement constituer un lexique de "tout ce que vous voudriez savoir sur l'homme par rapport aux animaux et aux machines", toile de fond pour mieux cerner l'être humain..

Le lexique se construit autour de trois grands chapitres : Les aptitudes ; Les relations avec l'être humain ; Jusqu'où la spécificité de l'homme ? Il conduit par exemple le lecteur aux mots clés "apprentissage", "curiosité", "douleur", "conscience", "culture", "morale", "attachement", "identité". Et à chaque fois, se pose la question de savoir si l'animal ou la machine sont capables de montrer ces capacités...
Citons aussi les entrées "miroir" (l'animal ou la machine nous aident-ils à nous penser ?), "droits (les animaux ou les machines doivent-ils avoir des droits ?), "mélanges" (aurons-nous dans le futur des hommes-animaux, ou des hommes cyborgs"), "remplacement" (les animaux ou les machines remplaceront-ils les humains ?).
Le dernier chapitre explore pour sa part des thèmes comme "l'imaginaire(1)", "l'âme" ou le sens du "temps", qui pourraient sembler plus spécifiquement humains... Mais pour combien de temps encore ?

Dans tous les cas - c'est ce que nous livrent les auteurs en fin d'ouvrage - animaux et machines ont ceci de commun : nous nous redéfinissons à leur contact. Parce que nous nous comparons à eux, ils nous forcent à questionner notre spécificité. Et c'est à chacun, par sa propre expérience de se forger son opinion sur la manière dont les animaux et les machines transforment jour après jour ce que nous sommes.

L'homme est un animal spécial. C'est celui ayant la capacité d'avoir le plus de relations avec le plus d'animaux possibles, le plus de relations avec les milieux environnants et la capacité de s'y adapter. C'est certainement l'une de ses spécificités. Derrière la lecture de ce livre, c'est finalement une autre question essentielle qui est mise à jour, question déjà été formulée par le philosophe Vincent Bontemps (chercheur au CEA) : avec qui avons-nous envie de vivre dans les temps futurs, avec quels animaux et avec quelles machines ?

Opposer l'homme au reste du vivant est extrêmement dommageable. Certainement, faut-il sortir d'une vision trop contrastée, entre une nature forcément vierge et sauvage, et une technologie forcément déshumanisante et dévitalisante. La technique est l'expression de notre propre nature humaine comme celle de beaucoup d'autres animaux. Mais si l'on veut que cet ensemble vive au mieux, il nous est crucial d'inventer un système de coexistence dans des communautés hybrides, où notre système technologique doit être pensé pour cohabiter avec les espèces animales. Les animaux qui ne pouvaient survivre avec nous ont déjà été éliminés. Si nous ne faisons pas d'efforts pour créer des interfaces adaptés, de vrais interfaces hommes-animaux-machines, le partage sera dramatique (déjà hélas bien commencé), laissant une énorme blessure en nous.

"On sera d'autant plus hommes que nous serons moraux"
(Georges Chapouthier, lors d'une émission de radio sur RFI)

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(1) A propos d'art et d'imaginaire, citons ici le cas des chimpanzés : si on leur donne des pinceaux, ils réalisent des barbouillages qui ressemblent beaucoup à ceux des enfants de deux ou trois ans. Ils centrent le dessin, préfèrent utiliser certaines couleurs, préfèrent aussi les courbes. Le dessin présente une certaine structure.
Ayant appris au contact de l'homme une ébauche de langage (s'exprimant par signes) un chimpanzé à qui l'on a demandé ce qu'il venait de dessiner, a répondu : "fleur".
Le chimpanzé n'est pas un homme, il ne dépassera pas ce niveau-là. En tous cas, peut-on dire que l'art n'est qu'une spécificité de l'homme ?

Et pour ce qui concerne l'imaginaire : les animaux rêvent...

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