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Article
A propos du prochain livre de Francis Fukuyama, “The Origins of Political Order”
Jean-Paul Baquiast 09/03/2011



Ce livre n'est pas encore paru. Nous le commenterons dès qu'il sera mis en librairie. Mais il est cependant possible d'en parler, grâce aux observations publiées par certaines personnes ayant eu la possibilité de lire le manuscrit. Nous nous appuyons ici sur le commentaire de Nicolas Wade, auteur scientifique et chroniqueur pour les sciences au New York Times.

Francis Fukuyama, professeur de sciences politiques à l'université de Stanford, s'est fait connaître du monde entier par son ouvrage de 1989 « The end of History », « La fin de l'Histoire ». Ce titre est l'emblème d'une des plus grossière erreur de prévision jamais faite par un observateur de la vie politique. Ceux qui n'ont pas lu le livre en ont retenu que Fukuyama s'appuyait sur la chute du mur de Berlin pour pronostiquer la fin de l'affrontement Est-Ouest, le triomphe du libéralisme politique et économique à l'échelle du monde et par conséquent la fin de tout événement historique notable.

La suite de l'histoire a montré au contraire que l'établissement de la domination de l'idéologie libérale et néolibérale, en Russie et dans le reste du monde, s'est accompagnée, cause ou coïncidence, d'un enchainement de crises qui ne cesse de prendre de l'ampleur. Fukuyama a eu par ailleurs le tort, aux yeux des esprits libéraux, d'accepter de servir de caution théorique aux néoconservateurs américains, de soutenir Bush et l'invasion de l'Irak. Il faut dire que depuis, il s'est repris et avoue ne pas se reconnaitre dans le mouvement néoconservateur.

Ceux qui cependant ont lu « La fin de l'Histoire » y avaient vu un jugement plus nuancé. Il se bornait à transposer à l'époque moderne la prédiction de Marx selon laquelle l'avènement mondial du communisme amènerait une paix générale. A ses yeux, c'était l'avènement mondial du libéralisme qui devait tenir ces promesses. Il n'empêche que le jugement n'était pas tenable. Si bien que les quelques livres écrits par Fukuyama dans les deux décennies suivantes n'ont guère retenu l'attention. L'auteur cependant y a poursuivi des études et analyses de sciences politiques qui n'étaient pas sans intérêt. Il s'est agi notamment de « Trust » (1996 ) et surtout de « Our post-human future » (2003) . Nous avions mentionné ce dernier livre en son temps, tout en signalant qu'il n'innovait guère dans sa vision d'une humanité augmentée et déformée par les biotechnologies, reprenant beaucoup de lieux communs sur ce sujet.

“The Origins of Political Order” est plus original, en ce sens qu'il s'efforce d'appliquer à la compréhension de l'évolution des sociétés politiques une approche de type darwinienne, elle-même inspirée de la sociobiologie de Edward O. Wilson. Il postule que la nature humaine est universelle et s'est construite autour de comportements généraux sélectionnés par l'évolution: protéger ses proches, pratiquer l'altruisme réciproque, fonder et appliquer des règles, faire la guerre. Du fait de ces bases biologiques, l'évolution politique des sociétés fait apparaître des processus récurrents relevant des comportements de groupe que l'on retrouverait à travers les époques et les cultures. Pour démontrer cette hypothèse il se livre à une vaste analyse de l'histoire des sociétés, depuis les temps préhistoriques jusqu'à la révolution française.

Ainsi, contrairement à beaucoup d'historiens qui se focalisent sur un facteur explicatif principal (tel la lutte des classes pour Marx), il s'efforce de montrer l'interaction de plusieurs facteurs remontant eux-mêmes aux bases génétiques des principaux comportements humains. Et ce serait selon lui le sélection darwinienne des plus aptes qui, au cas par cas, permettrait de donner à tel facteur plutôt qu'à tel autre un rôle causal principal dans l'apparition des diverses sortes de formes sociétales. Après avoir en utilisant cette méthode pluri-factorielle essayé d'expliquer le passage des groupes de chasseurs-cueilleurs à des sociétés tribales puis féodales, il en vient à l'apparition des grands Etats.

Mais là encore, les différences entre formes étatiques ne se comprendraient pas selon lui sans faire appel à de nombreux facteurs différents, tenant à la géographie, à l'histoire des institutions en fonction des cultures et des religions, à la disposition de telles ou telles ressources naturelles. Nous parlerions pour notre part de facteurs géopolitiques. L'ordre d'intervention de ces facteurs est lui-même différent selon les parties du monde et les époques concernées. Ainsi, de la même façon qu'en ce qui concerne l'évolution des langages, à partir de bases génétiques identiques, les différentes formes étatiques se sont développées sur le mode darwinien, le succès récompensant celles qui, à telles époques et dans tels lieux, se révélant les plus compétitives.

Le conservatisme dans le domaine des sciences sociales est si grand, aux Etats-Unis mêmes, que l'idée de rechercher des causes explicatives dans les racines biologiques de l'espèce humaine susciterait encore, semble-t-il, une forte opposition. Aussi, l'approche propre aux sciences naturelles proposée par le Dr Fukuyama est considérée par les premiers lecteurs de son manuscrit comme profondément innovante. Nous en reparlerons pour notre part lorsque nous aurons lu le livre. Il nous semble cependant que, pour qui a l'habitude de transposer les méthodologies des sciences de l'animal aux sciences humaines, Fukuyama enfonce des portes ouvertes.

Nous ne voudrions pas nous exprimer à la place de Dominique Lestel, Georges Chapouthier ou Frans de Wall, souvent cités sur ce site, mais identifier des bases biologiques dans les comportements sociétaux humains a été souvent fait par eux et tout aussi efficacment.

Nous pourrions aller plus loin pour notre part et contester l'approche de Fukuyama qui semble considérer comme acquise l'existence d'une « nature humaine » qui serait une sorte d'invariant basique à travers des formes historiquement différentes. Si darwinisme il y a, ce que nous ne contesterons pas, bien évidemment, il faudrait au contraire admettre d'une part la multiplicité des « natures », dépendant-elle même du hasard et de la nécessité. Rien ne permet d'affirmer, pour le passé comme pour l'avenir (cf. les propos hasardeux précités de l'auteur en matière de post-humanisme) l'existence d'une nature humaine fondamentale sous-jacente (on ne sait comment) à des « processus récurrents de type comportemental que l'on retrouverait à travers les époques et les cultures ». Ajoutons que vouloir prouver après coup, le rôle de tel ou tel processus est relativment facile. Il serait plus difficile de prévoir ce q'il donnerait dans le futur, toutes choses non égales d'ailleurs.

Il nous paraît enfin que, malgré sa volonté de faire appel à des explications multi-factorielles valablesdepis le paléolithique jusqu'aux temps modernes, Francis Fukuyama sous-estime totalement l'influence des technologies et outillages, avec le caractère de plus en plus « méta » qu'a pris leur développement. Rappelons à nouveau ce que viennent d'en dire Georges Chapouthier et Frédéric Kaplan, ainsi que l'auteur de ces lignes.

Note
* Article de Nicolas Wade dans le New York Times

 

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