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Editorial

Nucléaire français : retrouver l'esprit de service public

par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin - 17/03/2011


Implantation des centrales nucléaires sur le territoire

Le désastre qui a frappé l'industrie nucléaire japonaise imposera à tous les pays faisant appel à cette technologie de revoir rapidement leurs normes d'exploitation et de renforcer les contrôles portant sur l'ensemble de la filière. Par ailleurs, un travail de fond devra être entrepris par tous, administrations, industriels, scientifiques et citoyens pour redéfinir, à partir de normes de sécurité renforcées, ce que l'on nomme le mix des énergies : à quelles énergies fera-t-on appel dans les trente à cinquante prochaines années, dans quelles proportions respectivement, quels économies d'énergie s'imposera-t-on parallèlement et finalement quel sera le type de civilisation en résultant ? Chacun doit pouvoir contribuer à rassembler des éléments pour un tel dossier. Nous nous y efforcerons pour notre part.

En attendant, il nous paraît indispensable de rappeler que l'industrie nucléaire est trop dangereuse pour pouvoir être exploitée sous la contrainte de normes de profitabilité imposées aujourd'hui à nos sociétés par le capitalisme financier et la recherche des gains à court terme. Nous ne jugerons pas ici le Japon, mais il semble cependant que devant l'industrie privée du nucléaire, l'Etat ait depuis longtemps baissé les bras. La société Tepco a mené ses affaires en circuit fermé, usant largement de la corruption pour contraindre les administrations à fermer les yeux. Nous n'en sommes pas là ni en France ni en Europe, mais le danger menace.

Le parc nucléaire français, deuxième au monde après les Etats-Unis (mais le plus nucléarisé sur la planète au nombre d'habitants), compte 58 réacteurs répartis sur 19 sites, (ce qui conduit à 1100 sites renfermant des déchets nucléaires). Il fournit environ 75% de l'électricité du pays.

Sans qu'il soit évidemment possible à ce jour (17/03), au regard de ce qui se passe au Japon, de tirer encore tous les enseignements concernant l'utilisation de l'énergie nucléaire sur notre territoire(1), nous pouvons évoquer quelques points qui semblent justifier ce que l'on appellera en termes politiques une "renationalisation" complète :

Si les ingénieurs français du nucléaire sont reconnus dans le monde entier comme les meilleurs du domaine, cela n'empêche pas les erreurs possibles mais diminue leurs probabilités de survenance.

Ils ont été formés dès les origines dans l'esprit du service public à la française(2) : viser le long terme et non le court terme, privilégier l'intérêt général aux dépens des intérêts particuliers, opérer dans le cadre d'un financement public faisant passer les meilleurs solutions techniques avant le souci de réaliser des économies d'exploitation, refuser au maximum de se laisser instrumentaliser par des intérêts d'entreprises ou des idéologies politiques.

Aujourd'hui, dans toute l'Europe mais aussi en France, sous l'influence des milieux d'affaires et des gouvernements à leur service, un vaste mouvement de libéralisation et de privatisation s'est attaqué aux services publics à la française, y compris dans le secteur sensible du nucléaire. Il en résulte que les titulaires d'emplois stables qui sont aussi les plus expérimentés sont progressivement remplacés par des personnels vacataires, fournis par des sociétés sans compétences particulières. Ces personnels, généralement sous-payés et sur exploités, sont certainement compétents et dévoués, mais il pèse sur leurs épaules une charge excessive.

Les témoignages abondent selon lesquels les tâches de maintenance sont progressivement négligées, pour le bénéfice des actionnaires. De même, à plus long terme, les normes de sécurité pour la modernisation des équipements ou la conception de nouveaux équipements sont systématiquement abaissées.

L'argument fourni est qu'il faut bien que le prix du kw pour l'utilisateur final ne s'élève pas. Mais il cache un argument inavouable: maximiser les profits pour les opérateurs privés ou en voie de privatisation. Si le consommateur final était consulté, il préférerait certainement payer l'électricité un peu plus cher que courir le risque d'une catastrophe à Fessenheim ou ailleurs.

La conclusion de ce qui précède est que si l'on jugeait nécessaire de conserver un parc nucléaire - en France ou dans les pays européens faisant ce choix -, il faudrait le réintégrer dans un ensemble de services publics(2) sur l'ancien modèle français, duquel le Japon, même si la situation est différente, pourrait regretter de ne s'être pas assez inspiré. Mais pour cela, il faudrait sûrement aussi changer de système politique, c'est-à-dire abandonner le néolibéralisme et les gouvernants qui le représentent.

(1) La sismicité de notre pays n'a rien à voir avec celle du Japon.
(2) Inutile de préciser qu'aujourd'hui le concept de service public exige un dialogue permanent avec les citoyens. Ce sera le cas lorsqu'il s'agira de faire discuter les options énergétiques et plus généralement les types de société évoqués ci-dessus.

NB: Voir sur la question le point de vue très sensé de Bertrand Monthubert http://blogs.mediapart.fr/edition/japon-un-seisme-mondial/article/230311/depasser-le-nucleaire

Voir aussi http://www.mediapart.fr/journal/international/220311/l-accident-de-fukushima-bouleverse-notre-rapport-aux-risques-energetiqu