Vers le site Automates Intelilgents
La Revue mensuelle n° 114
Robotique, vie artificielle, réalité virtuelle

Information, réflexion, discussion
logo admiroutes

Tous les numéros


Archives
(classement par rubriques)

Image animée
 Dans La Revue
 

Retour au sommaire

Automates Intelligents s'enrichit du logiciel Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront alors définitions, synonymes et expressions constituées de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi d'accéder à la définition du mot dans une autre langue (22 langues sont disponibles, dont le Japonais).

Article. Nos révolutions
Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin - 16/01/2011

Nous avons mis en ligne sur ce site le 14 janvier au soir un éditorial où nous saluions au nom de notre revue Automates Intelligents, à l'attention de nos lecteurs chercheurs et universitaires tunisiens, la révolution de Tunis.

Nous y évoquions en une phrase la possibilité d'une corrélation entre le mouvement des jeunes Tunisiens et les manifestations ayant eu lieu, sans grands résultats apparents, quelques semaines auparavant, en Europe. Aurait-il été possible que, télévision et Internet aidant, l'exemple des défilés et affrontements européens aient pu inspirer les Tunisiens, y compris en leur montrant qu'un mouvement une fois entrepris ne sert à rien s'il n'est pas mené jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à la disparition du pouvoir à l'encontre duquel il s'exerce ?

Serait-il possible en retour que l'exemple tunisien, en cas de réussite, inspire à nouveau des oppositions au néo-libéralisme et à l'inégalité sociale demeurant virulentes en Europe ? Mais comme le souligne une de nos correspondantes, la révolution heureuse de la Tunisie, dite par certains des jasmins, pourrait très vite se transformer en cauchemar. Là encore, le rôle des réseaux pour transmettre des symboles encourageants ou désespérants sera important.

Des cyber-guerres

Pour le prévisionniste Gérald Celente, fondateur du Trend Resarch Institute, s'exprimant le 10 janvier sur Russia To-day, la station de télévision russe à diffusion internationale, il n'y a aucun doute. L'universalisation de ce qu'il nomme le Journalisme 2.0 va transformer dans le monde entier le combat politique en une suite de cyber-agressions voire de cyber-guerres. Il ne raisonnait pas à cette date sur l'effet contaminant que pouvaient avoir la circulation d'images de manifestations sur Internet, mais plutôt sur les attaques menées par des activistes du Net, tel Julian Assange, à l'encontre de sites officiels. Face à ces attaques, on a vu que les Pouvoirs attaqués ne restent pas passifs. Ils se défendent par tous moyens, juridiques ou prenant la forme de contre-attaques massives (sur le mode du déni de service ou de la fermeture réglementaire) visant les hébergeurs ou les auteurs des sites activistes.

Gérald Celente semble penser que les cyber-guerres sont loin d'être gagnées par les contestataires, qu'il nomme libertaires-progressistes (progressive libertarians) et que nous pourrions qualifier en France du terme moins précis de cyber-activistes. Il s'agirait d'une population relativement jeune, animée d'une volonté anti-Système généralement située à gauche ou à l'extrême gauche, mais pouvant rassembler aussi quelques éléments anarchisants difficiles à situer sur l'échiquier politique. Or pour Célente, ces militants, bien que capables de se regrouper en actions commando grâce à l'Internet, ne réuniront pas les moyens financiers, technologiques et juridiques à la disposition des gouvernements et des pouvoirs économiques soutenant ces derniers. Ils seront donc confrontés à des situations difficiles, les rejetant dans une clandestinité contraire à leurs objectifs qui est de toucher le plus grand nombre.

Gerarld Celente n'a sans doute pas tort de prévoir une escalade de la guerre des réseaux pour l'année 2001 et au delà, les gouvernements multipliant les moyens légaux et techniques pour contrôler l'Internet et en proscrire la liberté d'expression. C'est un peu le sentiment que nous exprimions il y a quelques semaines dans un article de Europe-solidaire intitulé Les corporatocraties dans la cyber-guerre http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=630&r_id=

Le poids de l'Internet

Ceci dit, les Pouvoirs, représentant ce que nous nommerons nous aussi pour simplifier le Système, ne peuvent pas tout se permettre, même dans les régimes autoritaires. Si les populations constatent en permanence, grâce notamment à la télévision, les avantages et les richesses dont bénéficie une petite minorité de possédants et d'hommes politiques corrompus, tandis que le chômage et la pauvreté se répandent dans le peuple, quelque chose finit par craquer. Ceci même si une police politique bien armée s'efforce de l'empécher.

C'est ce qui a failli se passer en Grèce, en Irlande, voire en Grande Bretagne et en France. C'est ce qui vient de se produire, avec un résultat autrement spectaculaire, en Tunisie. Les experts de l'opinion publique (le global mood que nous avons discuté dans des articles précédents) sont bien en peine d'expliquer à quel moment le déclic se produit: pourquoi par exemple une jeunesse tunisienne jusque là résignée pendant 18 ans s'est révoltée soudain. Les experts sont donc bien en peine de prévoir où et quand d'autres évènements de cette nature pourraient éclater: pays du Maghreb, du Moyen-Orient, Chine, Russie et bien évidemment à nouveau, pays européens. C'est pourtant une question que ne manquent certainement pas de se poser tous les gouvernements dans ces pays.

En ce qui concerne l'Internet, il faut le reconnaitre, les censures officielles n'ont pas de choix: c'est la fermeture complète, difficilement applicable d'ailleurs, ou la tolérance. Dans ce cas, le réseau est un puissant facteur de diffusion des contenus contestataires puis révolutionnaires, images à l'appui. Les méméticiens parleront de « mèmes » se répandant sur le mode viral dans le monde entier. Nous avons tous pu constater qu'en Tunisie, la mobilisation des contestataires par la voie de l'Internet, du téléphone portable, des réseaux dits sociaux a joué un rôle majeur dans le succès de la révolution. Le gouvernement Ben Ali n'a pas osé ou pas su comment désarmer cet outil en isolant complètement la Tunisie des réseaux extérieurs, comme le fait par exemple pour son compte la dictature Nord Coréenne. Il est vrai que la proximité linguistique et technologique avec la France ou l'Italie aurait rendu cette fermeture pratiquement impossible.

On peut penser que, l'Internet aidant, l'exemple tunisien sera étudié, commenté voire repris dans un certain nombre de pays des zones géographiques que nous venons d'évoquer. Il est indéniable à cet égard que la technologie jouerait alors un rôle démultiplicateur pouvant s'accélérer sur le mode d'un emballement incontrôlable si les conditions s'y prêtaient. Nous parlerions pour notre part de l'emballement d'un système anthropotechnique encore mal identifié.

Ce qui se produira en Tunisie dans les prochaines semaines sera évidemment déterminant, pour l'ensemble de la Méditerranée et ailleurs. Dans une première hypothèse, les forces de déstructuration déjà à l'oeuvre ruineront complètement les perspectives ouvertes par les révolutionnaires tunisiens, à moins que ceux-ci ne trouvent en eux-mêmes les moyens de se défendre sans bain de sang. Ces forces de déstructuration, proliférant spontanément dans une situation de crise, là aussi sur le mode viral, sont déjà visibles: casseurs spontanés mais aussi casseurs téléguidés et manipulés par les forces restées fidèles à l'ancien pouvoir, trouvant des relais dans la police sinon l'armée et peut-être aussi à l'extérieur. Il est intéressant de voir que les populations les plus directement menacées s'organisent elles-mêmes, sans conflit pour le moment avec l'armée, en groupes d'auto-défense armés de simples bâtons. Mais de tels groupes pourraient à leur tour dégénérer.

Dans une seconde hypothèse, que pour notre part ici nous qualifierions d'extrêmement positive, la révolution tunisienne déboucherait sur la mise en place d'un régime politique pluraliste, relativement apaisé, mettant en oeuvre concrètement les valeurs affichées par l'opposition, notamment liberté d'expression, partage des revenus et des charges, égalité entre les femmes et les hommes, éventuellement laïcité. Un tel régime, sans résoudre tous les problèmes économiques, pourrait sans doute favoriser une meilleure exploitation et un meilleur partage des ressources indéniables du pays. Alors seraient réunies les conditions favorables pour que l'exemple tunisien se propage dans divers pays voisins, en modifiant profondément les équilibre géopolitiques actuelles. L'Internet et la télévision joueraient pour ce faire un rôle essentiel.

Des causes plus profondes à l'extension des révoltes

Mais la technologie ne peut pas tout faire. Il faut aussi que des causes profondes justifient les révoltes. Dans le cas de la Tunisie comme de la plupart des pays de la Méditerranée, y compris dans une certaine mesure en Europe, coexistent depuis longtemps des facteurs véritablement explosifs. Il s'agit d'un accaparement des richesses disponibles par une classe politico-économique extrêmement minoritaire et n'hésitant pas à recourir à la force pour se maintenir. En face se trouve une jeunesse issue d'une croissance démographique longtemps incontrôlée, confrontée notamment dans les villes et leurs banlieues misérables au sous-emploi, au chômage et au manque de perspectives.

Cependant cette jeunesse est souvent bien éduquée, parfois issue de l'enseignement supérieur. Il existe en effet, notamment au Maghreb, des classes moyennes ayant acquis un certain niveau de vie et que la crise récente rejette dans la misère. La fermeture croissante de l'Europe à l'immigration, qui représentait dans les années précédentes un exutoire, aggrave la situation. Pour cette jeunesse éduquée, l'accaparement des richesses et du pouvoir par une minorité quasiment maffieuse (le terme est de plus en plus employé), représente la première des provocations.

Les gouvernements du Maghreb et du Moyen-Orient font valoir que la vraie menace, contre laquelle ils doivent lutter avec le soutien sans faille des Etats-Unis et de l'Europe, est l'extrémisme musulman. Il est vrai que régulièrement, des attentats suicides viennent montrer que des mouvements terroristes ne cessent d'essayer de déstabiliser les pouvoirs en place pour le compte de la mouvance Al Qaida. Mais il ne faut pas prêter à celle-ci plus de moyens qu'elle n'en a. Le spécialiste du monde arabe qu'est Larbi Sadiki (1) vient de rappeler dans un article de Al Jazeera que les auteurs d'attentats-suicides sont généralement de jeunes diplômés sans emploi et sans avenir professionnel, les 'khobzistes' . Certes, beaucoup trouvent dans les arguments des fanatiques religieux de quoi justifier leur ressentiment, mais c'est globalement l'inégalité sociale et la crise économique pesant sur les classes moyennes éduquées qui les motivent, et qui motivera en tous cas de futurs soulèvements sur le mode tunisien. La dictature politique et policière ne fait que radicaliser les opposants. Pour Larbi Sadiki, le véritable Ben Laden soulevant les populations n'est pas celui que l'on dit, mais la marginalisation née de l'inégalité sociale et de la crise économique.

Quelles perspectives pour l'Europe ?

Il ne faut pas fermer les yeux sur les risques d'une contamination terroriste fonctionnant elle-aussi sur le mode viral, et susceptible de toucher tant l'Afrique et le Moyen Orient que l'Europe. Cependant les Européens, que l'on n'a guère entendu jusqu'à présent, auraient intérêt à proposer sans attendre aux oppositions démocratiques existant dans ces pays, notamment à leurs jeunes diplômés sans emplois, des perspectives de lutte en commun contre la crise mondiale qui seraient susceptibles de concrétiser un rêve d'Union de la Méditerranée jusqu'à présent resté dans les limbes du fait d'un certain nombre d'égoïsmes et de rivalités.

Il ne s'agirait évidemment pas de rouvrir les frontières à une immigration non contrôlée du Sud vers le Nord. Ce serait une solution de facilité, que beaucoup d'Européens rejetteront pour leur part, à tort ou à raison. En cas d 'aggravation dans les décennies prochaines de la situation climatique, les réfugiés dits de la misère suffiront à faire sauter les barrières non sans provoquer des réactions de type militaire aux conséquences indescriptibles.

L'objectif devrait être par contre, dans le cadre d'une vraie collaboration gagnant-gagnant entre l'Europe, le Maghreb et les pays du Moyen Orient ayant accepté la démocratie pluraliste, de valoriser et mieux partager les ressources locales existantes, pétrole évidemment mais aussi énergies renouvelables, ressources agricoles et surtout matière grise. Nous sommes bien placés dans notre revue Automates Intelligents pour mesurer combien des investissements massifs en laboratoires et start-up(s) innovantes pourraient faire décoller les économies et les sociétés du Sud, en donnant aux dizaines de millions de cerveaux et de cœurs disponibles de quoi s'investir dans le sens d'un développement en commun.

Ceci ne nécessite pas des dizaines de milliards d'euros. Mais il faut pas que cet argent proviennent d'acteurs économiques voulant conduire en Afrique une véritable politique d'exploitation néo-coloniale. Il faut qu'il provienne des budgets publics. Si les Européens ne le comprennent pas, ils seront les premiers responsables d'un approfondissement de crises aux conséquences désastreuses desquelles ils ne pourront pas échapper. La question du type de gouvernement dont nous nous doterons sera, y compris dans cette perspective, centrale.

(1) Larbi Sadiki est « senior lecturer in Middle East Politics » à l'Université d'Exeter (UK) et auteur de « Arab Democratisation: Elections without Democracy » (Oxford University Press, 2009. On peut penser qu'il représente aussi une certaine approche dite atlantiste.

Retour au sommaire