Editorial.
Afrique-Hongrie. Deux nouveaux
défis pour l'Europe
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin - 09/01/2011
Nous
ne nous lassons pas ici, comme beaucoup de commentateurs,
de signaler les défis que devraient relever les
Européens s'ils voulaient n'hésitons
pas à employer le mot survivre en tant
que civilisation dans le monde d'aujourd'hui. Il s'agit
par exemple des défis économiques, que
produire et comment produire? des défis diplomatiques,
comment se comporter face aux superpuissances ? des
défis politiques et sociaux, comment réduire
les différences entre les riches et les pauvre?
des défis philosophiques, comment ne pas se laisser
entraîner dans de nouvelles guerres religieuses?
des défis institutionnels, comment sortir par
le haut de l'état de paralysie généré
par l'actuel non-constitution européenne ?
Face
à tous ces défis, c'est plutôt un
constat d'impuissance qui vient à l'esprit. Les
remèdes que l'on peut envisager supposeraient
une telle mobilisation des citoyens, une telle volonté
d'agir ensemble en vue d'objectifs communément
approuvés, que l'on ne voit pas d'où et
de qui pourraient venir les décisions salvatrices.
Les divisions et dans une large mesure l'indifférence
des citoyens européens ne laissent pas espérer
de solutions rapides. Nous sommes certes pour notre
part persuadés que si l'Union européenne
par une sorte de miracle se dotait d'un statut d'Etat
fédéral fort, les débats politiques
que susciteraient les politiques fédérales
à mettre en oeuvre permettraient aux Européens
de sortir de leur atonie. Mais pour le moment nous n'en
sommes pas là.
Voici
pourtant en ce début d'année 2011 deux
autres défis d'importance, deux immenses défis,
que devraient relever les Européens. Ils sont
très différents mais ne peuvent être
traités par des haussements d'épaule.
Le premier concerne le désordre grandissant dans
lequel semble s'enfoncer l'Afrique, trop voisine de
l'Europe pour que nous puissions nous en désintéresser.
Le second vient de la montée d'extrêmes-droites
très proches des anciens fascismes qui avaient
fait le malheur de l'Europe. Elles émanent de
partis qui comme celui du premier Ministre hongrois,
ne supportent pas le minimum de liberté et de
contre-pouvoirs étant ces dernières années
apparus (fragilement d'ailleurs) dans les grandes démocraties
européennes.
Dans
les deux cas, nous pensons que l'indifférence
des citoyens confrontés à ces deux défis
(à ces deux considérables risques pour
parler clairement), sera mortelle pour l'Europe et les
Européens. Les risques sont très différents.
L'un peut paraître extérieur, l'Afrique
n'est pas l'Europe. L'autre est tout à fait interne,
comme l'est le ver dans le fruit. Faut-il les mettre
au même niveau et envisager que les Européens
envisagent à leur égard des solutions
communes ?
Il
est certain que le drame de l'Afrique, de plus en plus
mal partie contrairement à ce que prétendent
les défenseurs du néolibéralisme,
intéresse d'abord les Africains. Mais l'Afrique
est à quelques kilomètres de l'Europe.
Des échanges notamment démographiques
se sont établis depuis longtemps entre les deux
continents. Pouvons nous rester indifférents
à ce qui se passe actuellement, dont la liste
complète serait trop longue à établir
ici: révolte croissante des populations au Maghreb,
terrorisme et banditisme gangrénant les pays
du Sahel, risques de guerres civiles en Côte d'Ivoire
et peut-être dans les Etats voisins, néocolonialisme
qui ne se cache même pas provenant des Américains
et des Chinois autour des richesses minières
et énergétiques dont sont dotés
certains pays, montée d'un islamisme radical
qui se répand partout y compris en Europe
évidemment. Prendre argument de la relative bonne
santé de l'Afrique du Sud pour penser que les
quelques 1.200.000 Africains sont en voie de décollage
serait une illusion.
La
situation de l'Afrique, autant d'ailleurs que l'on puisse
bien la décrire faute de toutes les informations
suffisantes, paraît si inextricable que la tentation
pour les Européens de s'en tenir écartés
en s'enfermant à l'intérieur de leurs
frontières sera plus grande que jamais. Mais
nous l'avons dit, l'Afrique et l'Europe sont étroitement
liées pour des raisons géopolitiques et
humaines. Impossible de n'en pas tenir compte. Mais
que faire? Un premier réflexe serait précisément
de se poser la question d'une façon plus qu'insistante:
que faire, étant entendu que l'on ne peut pas
ne rien faire? Que faire? Il serait temps d'y réfléchir
ensemble.
Vis-à-vis
de ce qu'il faut bien nommer les résurgences
de type fascisme se répandant dans la plupart
sinon tous les pays européens, on pourrait aussi
être tentés par la fuite dans l'indifférence,
découlant elle-même de l'impuissance. On
ne peut évidemment en revenir au communisme,
non plus qu'à l'atlantisme béat, non plus
qu'à un devoir d'indignation à la Stéphane
Hessel qui peut cacher une grande démission collective.
Les
optimistes diront que le problème actuellement
soulevé par la Hongrie est mineur. Il suffira
de remontrances des institutions pour faire revenir
dans la norme communautaire les quelques excités
provenant de ce vieux coeur de l'Europe impériale.
Nous pensons qu'il n'en serait rien. La tentation du
pire est vivante en chacun d'entre nous. Après
tout, commencent à penser les plus raisonnables
d'entre nous, Viktor Orban ou ses pareils en Europe,
dont le FN en France, ont raison. Il faut régresser
volontairement, vers les anciens nationalismes, les
anciennes querelles de territoires et de frontières,
l'abandon de tout effort d'approche scientifique des
difficultés. Des milices en uniforme feront très
bien l'affaire pour cela. Confrontés par exemple
à l'offensive de l'intégrisme musulman
qui verrait cette radicalisation d'un bon oeil, les
braves gens que nous sommes finiront par applaudir.
La
tentation de ne rien faire face aux drames de l'Afrique,
de laisser opérer des milices nationalistes en
Europe, d'attendre plus généralement que
le Système (?) ne s'écroule de lui-même,
devrait constituer, nous y revenons ici pour notre part,
un risque si mortel que la refonte immédiate
du statut constitutionnel de l'Europe, afin d'en faire
un Etat fédéral puissant et non comme
aujourd'hui un paquet de chiffes, devrait devenir la
priorité de tous en ce début de 2011.
Sans un tel outil au plus tôt, rien ne sera possible.