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Article.
Le
système de l'Américanisme vu par ses
observateurs
Jean-Paul Baquiast 07/01/2011
Ce texte paraîtra peut-être
éloigné des préoccupations d'un
magazine scientifique tel que celui que nous prétendons
être. Pourtant il aborde une question méthodologique
n'intéressant pas que les physiciens. Nos lecteurs
savent que selon nous la Méthode de Conceptualisation
Relativisée, citée ici, pourrait être
mise en pratique par tous, scientifiques, philosophes,
militants politiques et simples utilisateurs des langages
à base de concepts dont se glorifie l'homo
sapiens.
Sur la question des capacités du cerveau
à se représenter le monde, voir le commentaire
du dernier livre de Etienne Klein, Discours sur l'origine
de l'univers, Flammarion 2010
http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2010/113/klein.htm
Philippe Grasset est l'auteur et éditeur du
site de géopolitique souvent cité ici:
http://www.dedefensa.org
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Dans
votre dernière
contribution à nos Dialogues, mon cher
Philippe, vous évoquez en des termes quasi
métaphysiques le système de pouvoirs
auxquels nous sommes assujettis et que vous nommez
le Système. Politiquement j'approuve ces analyses.
En termes de philosophie des connaissances, si je
peux dire, elles me posent problème. Me permettez
vous de revenir sur ces deux points.
La « réalité »
d'un Système de pouvoirs s'imposant à
ses observateurs
Selon vous, si j'ai bien interprété
les articles que vous consacrez à ce thème
depuis des années, il existe dans le monde
réel un Système de pouvoirs dont le
métacentre est à Washington et qui organise
selon ses logiques propres la quasi totalité
du ROW ou reste du monde. On pourrait l'appeler l'Américanisme.
Il s'agit de pouvoirs imbriqués: industriels,
économiques, technologiques, médiatiques,
diplomatiques, militaires et politiques que nous qualifierions
dans notre terminologie personnelle d' «anthropotechniques».
La
plupart des autres pays ne peuvent échapper
(se désorbiter) d'un tel Système, qu'ils
fassent ou non partie de ce que l'on nomme l'Occident.
Ils n'avaient pas en effet réussi au cours
de leur histoire à rassembler au profit de
si peu d'hommes un tel potentiel de ressources diverses.
Nous mêmes en Europe, que nous le voulions ou
non, nous sommes très largement déterminés
par le Système, nous en partageons les retombées
avantageuses comme les conflits et les crises.
Le
Système, au plan global, n'est pas le produit
de l'intelligence ou de la raison des humains (les
Sapiens) qu'il englobe dans sa sphère de puissance.
C'est lui au contraire qui détermine les contenus
de connaissances de ceux qui l'observent. Pour sa
part, en tant que l'un des systèmes de l'Univers,
au même titre que les systèmes biologiques,
géologiques ou climatiques, le Système
évolue selon des logiques complexes, indescriptibles
et imprévisibles par les cerveaux des observateurs.
Globalement, je les qualifierais pour ma part de darwiniennes.
Tout
au plus certains de ces observateurs, historiens,
politologues particulièrement bien informés,
peuvent-ils avoir à l'égard du Système
ce que vous nommez des «intuitions hautes».
C'est bien sûr votre cas. Nous pourrions aussi
parler d'éclairs de conscience individuelle
ou collective. Ces éclairs de conscience sont
plus pro-actifs que les états d'indifférence
manifestés à l'égard du Système
par les animaux et les plantes pourtant également
déterminées par lui. Ils peuvent entraîner
de micro-réactions locales. Mais ils ne peuvent
exercer d'influence sensible sur l'évolution
d'ensemble du Système - sauf dans le cas (voir
ci-dessous) dit «effet de battement d'aile de
papillon».
Une
des intuitions que vous éprouvez relativement
à l'évolution du Système est
que, malgré sa puissance, il est entré
dans une phase plus ou moins accélérée
d'autodestruction ou implosion (collapse). On peut
en accuser l'émergence (toujours possible dans
un système complexe) de «perversités»
ou dérives comportementales que vous savez
mieux que d'autres détecter et analyser, par
exemple dans le cas du lobby militaro-industriel américain.
Tous les observateurs du Système ne partagent
pas à son égard ce point de vue pessimiste.
Mais si un nombre suffisants d'observateurs le partageaient
et agissaient en conséquence, par effet de
battement d'aile de papillon, l'évolution globale
du Système, qui est de type chaotique, pourrait
s'en trouver encore plus accélérée
dans le sens de l'effondrement.
En
tant qu'observateur animé de l'intuition haute
dont vous parlez, vous estimez que cet effondrement
serait une bonne chose, car le Système, dites
vous, représente le Mal absolu, la « part
sombre » de l'Univers. Vous n'affirmez
pas cela par pulsion mais au terme de longues années
d'observations et de réflexions consacrées
à la géopolitique. Il faut bien voir
cependant que votre description contribue à
une «réification» encore plus poussée
du Système et à une « réification »
consécutive d'un Mal absolu qu'il incarnerait.
Par réification, on entend comme vous le savez
une tendance de l'observateur à prendre pour
une réalité du monde les entités
que son regard identifie et à qui il donne
des noms.
Vous
en concluez qu'il ne faut donc rien faire pour tenter
- à supposer que cela soit possible - de ralentir
l'effondrement du Système. Tout ce qui le combattra
sera bienvenu. Tout ce qui pourra lui succéder
sera préférable à lui. L'affirmation
est audacieuse, car qui garantirait que ce ne serait
pas un « Mal encore plus absolu »
qui succéderait à l'actuel Mal incarné
par le système. Elle rejoint, bien qu'en des
termes plus mesurés, les affirmations des nihilistes
et anarchistes d'avant 1917 combattant le tsarisme.
Beaucoup d'opposants au Système ne vous suivront
pas dans ce saut vers l'inconnu. Mais pour vous, il
n'y aura là rien d'étonnant, car ils
sont eux-mêmes des produits ou des composantes
du Système.
Le
concept de Système ne renvoie pas à
une Réalité en soi
Si
comme je vous le disais, j'approuve en termes politiques
votre analyse du Système de l'Américanisme
et des réactions qu'il conviendrait d'avoir
à son égard, en tant qu'épistémologue
(si je puis dire en me vantant un peu) formé
à la méthode de conceptualisation relativisée
(MCR) mise au point par la physicienne quantique Mioara
Mugur-Schächter, je ne puis séparer l'état
du monde observé de l'état de l'observateur
et des instruments qu'il utilise. Les trois « émergent »
si l'on peut dire au niveau du cerveau des représentations
d'une façon non séparable.
Lorsque
l'on veut qualifier un état du monde, qu'il
s'agisse d'une particule élémentaire,
du chômage ou du Système de l'américanisme,
il ne faut pas oublier que cette qualification ne
renvoie pas à un Etre en soi, appartenant au
monde des essences, que l'on pourrait décrire
de façon objective. Elle renvoie à une
décision préalable de l'observateur,
qui décide implicitement de créer tel
objet d'observation puis de le préciser en
multipliant les observations permises par ses instruments.
La même remarque sera faite quand il s'agira
de discuter de catégories d'ordre moral ou
affectif telles que le Bien ou le Mal.
Par
commodité, nous pourrons parler dans le discours
courant de telle particule élémentaire,
du chômage ou du Système de l'Américanisme,
dans la mesure où nous utiliserons pour « construire »
ces concepts un grand nombre d'observations dont nous
ferons des moyennes statistiques. Mais nous devrons
garder en esprit le fait que ce n'est pas l'objet
décrit qui nous crée, mais que, finalement,
c'est nous qui créons cet objet.
La
démarche contraire, consistant à réifier
les entités conceptuelles que nous utilisons,
en ferait des monstres devant lesquels nous capitulerions,
qu'il s'agisse du vide quantique, du chômage,
du Système de l'Américanisme, du Mal
et finalement des Dieux. Nous perdrions notre temps
à tenter de les analyser, au lieu d'analyser
et modifier les processus et les instruments par lesquels
nous les créons - seule démarche à
notre portée et efficace pour provoquer des
changements.
Si
nous appliquions ces réserves méthodologiques
aux considérations que vous faites à
propos de ce que vous appelez le Système, considérations
que je le répète, j'approuve entièrement
en termes politiques, nous pourrions nous débarrasser
de l'espèce de résignation fataliste
que l'on pourrait éprouver à l'égard
d'une entité «réelle» supposée
opérer dans un monde des Essences où
nous ne pourrions entrer.
Nous
pourrions en contrepartie essayer d'étudier
en quoi ce sont nos choix d'observation, nos instruments
et finalement nos façons d'agir qui génèrent
le Système dont à juste titre nous dénonçons
les influences sur nos pensées et nos politiques.
Nous pourrions alors essayer de nous changer nous-mêmes
- si cela entrait dans le domaine du volontarisme
qui nous est accessible - et notamment nous changer
en tant qu'Européens ayant fait le choix de
déléguer à d'autres leurs instruments
de souveraineté (leurs instruments d'observation).
Cela nous serait sans doute plus facile que changer
un état du monde certes partagé par
d'autres que par nous, le supposé Système,
mais résultant en partie de nos propres démissions.
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