|
Article.
Technologies et politique.
Avions de combat. Le rapport de force militaire est-il
en train de changer dans le Pacifique et la Mer de
Chine ?
Jean-Paul
Baquiast - 13/01/2011

Le J-XX (J-20)
On
sait que pour les stratèges américains
la domination aéronavale dans le Pacifique
Ouest et la mer de Chine, entre le Japon, l'Indonésie
et l'Australie, c'est-à-dire tout au long des
côtes chinoises, a toujours représenté
un objectif non négociable. Il se s'agissait
évidemment pas de prétendre défendre
les côtes américaines, bien plus lointaines,
mais de faire comprendre à la Russie, la Chine
et la Corée du Nord, ainsi qu'aux alliés,
Japon et Corée du Sud, que cette vaste zone
faisait partie de la sphère d'influence de
la super-puissance américaine. Pour cela, la
marine et l'aviation des Etats-Unis devaient disposer
d'une supériorité en matériel
écrasante (weaponnery) tant en nombre qu'en
capacités combattantes.
Jusqu'à
ces derniers temps, il ne venait pas à l'esprit
de ces stratèges américains que la Chine
pourrait un jour vouloir, sinon affronter directement
les Etats-Unis dans la région, du moins faire
elle-aussi acte de présence, avec des moyens
non seulement diplomatiques mais aussi militaires.
Ceci d'autant plus que l'industrie de l'armement chinoise
ne paraissait pas en état de fournir les navires,
missiles et avions de combat nécessaires. Or
en l'espace de quelques mois, nous pourrions presque
dire de quelques semaines, ce rapport de force paraît
en train de changer. Les conséquences en termes
de géopolitiques pourraient être considérables.
N'abordons
pas ici la question des armes navales. Il est clair
que la Chine qui dispose déjà de divers
types de navires de combat petits et moyens, ne va
pas tarder à se doter d'un ou plusieurs porte-avions.
Mais elle n'en est pas encore là dans l'immédiat.
C'est par contre dans le domaine de l'aviation de
combat que l'éveil chinois paraît à
la fois soudain et menaçant. On sait que les
qualités d'un bon vecteur aérien doivent
être nombreuses, de façon à faire
face à des missions très différentes.
Aujourd'hui il en est une qui semble surpasser toutes
les autres. Il s'agit de la furtivité (stealthness).
L'avion doit pouvoir pénétrer toutes
les défenses radar, ainsi qu'échapper
aux radars de ses ennemis. La furtivité est
obtenue par différents revêtements de
surface mais pour l'essentiel par des formes plus
ou moins complexes destinées à disperser
les émissions des antennes radar adverses.
Le bon appareil doit aussi pouvoir être fabriqué
dans des délais et à des coûts
permettant d'en équiper les forces en quantité
suffisante.
Jusqu'à
présent, le Pentagone avait décidé
de mettre tous ses oeufs, si l'on peut dire, dans
le panier de Lockheed dont le Joint Strike Fighter
F 35 avait été conçu pour répondre
à tous les besoins des forces aériennes
occidentales. L'ambition était de leur fournir
pendant les prochaines décennies cet avion
à l'exclusion de tout autre. Cela signifiait
que les alliés devaient renoncer à s'adresser
à leurs propres industries aéronautiques,
quelles que soient leurs capacités techniques.
L'objectif était en priorité d'éliminer
du marché, pressions diplomatiques aidant,
les avions européens Eurofighter, Grippen et
bien évidemment Rafale.
Hélas,
pour des raisons encore mystérieuses, tenant
sans doute à l'aveuglement du Pentagone et
de ses sous-traitants quant à leurs capacités
budgétaires et technologiques, le programme
F 35 est en train sinon de s'effondrer, du moins de
dépasser les prévisions les plus pessimistes
en matière de délais de livraison et
de coûts. Nous venons de relater (voir http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2011/114/jsf.htm)
les perspectives actuelles de production, tests et
mises en service. Elles sont plus qu'inquiétantes
pour les Etats-Majors concernés. Ceux-ci devront
dans les prochaines années se satisfaire des
matériels américains actuels, bons avions
certes, mais qui ne brillent pas particulièrement
par la versatilité ni la furtivité.
Il
n'y aurait eu que moindre mal. Après tout la
guerre aérienne n'est pas pour demain. La suprématie
militaire américaine, que ce soit dans le Pacifique
ou sur les autres zones sensibles, ne paraissait pas
remise en cause. Or l'annonce chinoise qui vient d'être
rendue publique à l'occasion de la visite à
Pékin du secrétaire d'Etat à
la Défense Robert Gates paraît sonner
la fin de la récréation (voir http://www.spacewar.com/reports/China_stealth_jet_upstages_US_defence_chiefs_visit_999.html).
La Chine aurait mis au point et fait voler un prototype
qui devrait avoir toutes les qualités, y compris
en termes de furtivité, du F 35. Il s'agit
du déjà célèbre (dans
les milieux bien informés tout au moins) J-XX
(J-20), dit J-20 pour simplifier.
Aucun
expert occidental n'a encore vu ni moins encore expertisé
en détail cet avion. Les espions industriels,
s'il en est, sont fort discrets. On ne dispose que
de quelques photographies ou aperçus à
distance, obtenus sur la piste où l'appareil
fait ses premiers essais en vol. Néanmoins,
pour l'expert aéronautique australien le Dr
Carlo Kopp, il s'agit d'un avion qui va changer la
règle du jeu (a game changer). En termes plus
crus, il ridiculisera les ambitions industrielles
et militaires du F 35. Pour cet expert, il suffit
de regarder les images disponibles de l'avion pour
se rendre compte qu'il disposera du potentiel nécessaires
aux missions très diverses dont sera chargé
un avion de combat dans les prochaines décennies.
Il serait d'ores et déjà assuré
de la furtivité désormais indispensable
(voir http://www.ausairpower.net/APA-NOTAM-090111-1.html).
Le
dilemme posé à l'aviation australienne
est embarrassant. L'armée de l'Air vient de
renouveler son accord pour recevoir et tester quelques
exemplaires de F 35 dans les prochaines années.
Que faire en attendant ? S'équiper en avions
chinois? Ou en avions russes, puisque l'on sait parallèlement
que les Russes disposent depuis quelques mois du prototype
encore en développement partiel d'un avion
de combat dit Soukhoï T-50 PAK-FA dont les qualités
devraient être égales, sinon supérieures
à celles du F 35 (voir http://en.wikipedia.org/wiki/Sukhoi_PAK_FA).
En
ce qui concerne le J-20 chinois, certains experts
n'ont pas manqué de dénoncer un bluff,
rapporté par exemple dans le journal SpaceWar.
En France d'autres experts affirment que la Chine
n'a pas les moyens de recherche/développement
permettant de mettre au point dans de si courts délais
un avion aussi complexe que concurrent du F 35. Elle
ne pourrait même pas aujourd'hui développer
seule une automobile électrique, d'où
la nécessité de faire appel à
l'espionnage industriel (voir Valérie Niquet.
Le bluff technologique chinois : http://www.marianne2.fr/Derriere-l-espionnage-de-Renault-le-bluff-technologique-chinois_a201584.html).
Le bruit court d'ailleurs que c'est par des méthodes
de cette nature que la Chine aurait pu copier le F
35.
Pour
Philippe Grasset, dont la compétence dans ce
domaine est sans égale, tout ceci parait anecdotique.
L'avion chinois est une réalité dont
tous les Etats-majors des pays concernés devront
tenir compte. Cela ne veut pas dire que la Chine se
préparerait à affronter militairement
les forces aéronavales américaines.
Par contre, elle aurait l'intention, au demeurant
fort légitime, d'affirmer sa présence
dans la zone pacifique qui prolonge ses côtes,
plutôt qu'en laisser la totale maîtrise
à l'US Navy. Mais, on le devine, la concurrence
diplomatique avec les Etats-Unis deviendrait alors
très rude. Beaucoup y verront un affaiblissement
plus que significatif de la puissance américaine.
Nous renvoyons sur ce point au dernier article de
Philippe Grasset consacré à ces enjeux
importants - auxquels les Européens, à
leur habitude, semblent indifférents (voir
http://www.dedefensa.org/article-l_echeance_fatale_du_systeme_du_technologisme__13_01_2011.html).
*
Sur le JSF F 35 et ce qu'il appelle le monstrueux
effondrement du technologisme, voir un article complémentaire
de Philippe Grasset
http://www.dedefensa.org/article-le_jsf_et_le_c_ur_du_sujet_14_01_2011.html
* Voir aussi sur le J-20 http://www.dedefensa.org/article-reflexion_furtive_sur_le_j-20_en_tant_que_leurre_15_01_2011.html.
Comme quoi la géopolitique est devenu une science
bien complexe... à supposer qu'elle ne le fut
pas.
Retour
au sommaire
|