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Article
Wikileaks
et les systèmes complexes
Jean-Paul Baquiast et Christophe
Jacquemin - 01/12/2010
On
peut légitimement voir dans certains systèmes
d'informations en réseaux, tel le réseau
diplomatique américain SIPRNnet database
ou Secret Internet Protocol Router Network
[voir www.cryptome.org/dodi/dss-siprnet.pdf]
des systèmes quasi autonomes rentrant dans
la définition très générales
que nous nous donnons des systèmes anthropotechniques.
SIPRNet est la base de données qui aurait été
pénétrée par l'informateur ayant
fourni au site WikiLeaks
les données de type diplomatique récemment
livrées au public. Dans le cas de cette base
de données, nous pourrions ici parler d'un
système anthropo/technico/informationnel, si
le terme n'effraie pas le lecteur.
Dans un tel système, on retrouve étroitement
imbriqués des supports techniques (ordinateurs
et réseaux de télécommunication),
des contenus informationnels signifiants ou sémantiques
rendus échangeables par la technique (les informations)
et des humains de toutes sortes (anthropos) qui pour
certains alimentent le système en données,
pour d'autres vont s'approvisionner en données
au sein du système et qui, pour d'autres encore,
assurent son fonctionnement quotidien. Il s'agit en
ce dernier cas des techniciens de base responsable
de la connectivité, de la sécurité,
etc.
Le
tout donne naissance à des systèmes
évolutionnaires sur le mode darwinien si complexes
qu'ils sont indescriptibles, imprévisibles
et par conséquent non gouvernables. De tels
caractères s'appliquent aussi aux différents
composants ou sous-systèmes constituant le
système global, réseaux, données
et techniciens notamment. Au niveau des humains associés
au système global, le caractère anthropos
(ou humain) fait que n'importe qui peut introduire
des bruits, provoquer des bugs et générer
des fuites. Ceci par ego, perversité ou altruisme.
Et nul ne l'ignore, aucun humain ne peut être
strictement et à tout instant tenu en laisse.
Dans
un système totalement fermé et petit,
comme une base de données stratégique
d'entreprise, les personnes qui y opèrent sont
suffisamment encadrées et surveillées
pour que les «trahisons» individuelles
soient rares. Il s'en trouve cependant.
Dans un système plus vaste, à portée
intercontinentale, la probabilité de bugs d'origine
humaine augmente considérablement. Ceci d'autant
plus que les humains internes au système et
déviants éventuels repèrent à
l'extérieur l'existence d'un système
anthropo/technico/informationnel concurrent de celui
auquel ils appartiennent. Dans le cas que nous étudions,
il s'agit du réseau Wikileaks, se présentant
comme un attracteur. Il offre la possibilité
au transfuge de s'y valoriser d'une façon ou
d'une autre, quitte à le payer de cinquante
ans de forteresse.
Une
prochaine fuite concernerait la Bank of America...
WikiLeaks
présente donc un intérêt considérable,
non seulement pour ceux qui s'efforcent de raisonner
en termes scientifiques sur l'information en réseau,
mais pour ceux qui espèrent décrypter
le monde en termes politiques.
Selon Julian Assange, le fondateur de Wilileaks, la
prochaine fuite massive annoncée sur ce site
concernerait la grande banque américaine "Bank
of America", voire le système City de
Londres-Wall Street tout entier. Dans la perspective
méthodologique résumée ici, cette
banque serait un élément ou noeud plus
ou moins important du vaste réseau anthropotechnique
constitué par la finance mondialisée
(où les informations de base s'échangent
à ultra-haute vitesse [voir notre article
: Gagner
en bourse n'est plus à la portée du
petit spéculateur].
S'agit-il
d'un système si complexe qu'il serait lui aussi
irresponsable des crises qu'il provoque et donc incontrôlable
? Dans ce cas, il pourrait également souffrir
de fuites telles que les «confessions de banquiers
pourris», les erreurs de traders perdant le
nord, etc. La divulgation massive annoncée
par WikiLeaks pourrait en être un nouvel exemple.
Tout
en nous méfiant de l'esprit conspirationniste,
nous commençons à penser que le système
anthropotechnique de la finance internationale (disons
anglo-saxonne pour simplifier) a réussi à
se structurer depuis des décennies d'une façon
qui lui a permis d'éliminer ou de dominer tous
les systèmes anthropotechniques concurrents.
C'était ce que faisait dans le même temps
de façon plus visible et dans le domaine diplomatico-militaire
le système anthropotechnique du MICC américain
(military-industrial-congressional Complex) incarné
par Pentagone. Les historiens politiques soupçonnent
non sans raisons le MICC de s'être organisé,
notamment par le «fear factor», afin de
se donner des ennemis justifiant ses emprises et ses
prélèvements sur l'économie.
On a pu à cet égard parler d''un véritable
complot mondial dont l'invasion de l'Irak fut un des
derniers résultats.
Or,
concernant la banque, il semble bien aujourd'hui qu'un
complot encore plus cynique se soit mis en place sur
le plan international, à partir de la banque
anglo-saxonne et, ceci, depuis des décennies.
Nous ne voulons pas dire que des têtes pensantes
se seraient réunies dans des clubs secrets
pour décider comment dominer les sociétés
par le biais des banques et des Bourses. Il s'est
agi plutôt de ce que l'on pourrait appeler un
"complot informel" résultant du «group
thinking» de milliers de gens se retrouvant
régulièrement dans les mêmes lieux
et dans les mêmes cercles afin de concilier
au mieux leurs intérêts de super-puissants
et de super-riches.
Ceci
dit, aussi informel qu'il soit resté en grande
partie, ce complot nous assujettirait tous, en tant
qu'acteurs économiques de base, sans que nous
puissions nous en rendre compte. Chacune de nos activités,
produire, dépenser ou épargner, fait
de nous en effet des collaborateurs inconscients au
sein de la composante humaine du système global.
Des personnalités comme Gordon Brown, José
Manuel Barroso ou Nicolas Sarkozy, dont WikiLeaks
a mis en évidence, pour qui l'ignorait, l'addiction
américaine, en auraient été ou
en seraient demeurés en Europe des chargés
d'affaires actifs.
Vraies
dénonciations ou nouvelles formes de manipulations
?
Cependant,
et nous retrouvons là l'idée de la complexité
non maîtrisable, ce système complotiste
financier pourrait ne pas pouvoir totalement échapper
aux bugs et fuites provenant de son sein même.
Le film Inside Job [voir article ci-dessous]
en est un exemple intéressant. Le complot y
est révélé en termes qui échapperont
peut-être au grand public, mais qui sont cependant
faciles à interpréter. L'auteur en est
un ancien acteur dévoyé du système,
Charles Ferguson, suffisamment riche pour prendre
le risque de sortir d'un relatif anonymat protecteur
afin de devenir célèbre par ses révélations.
Le système cependant n'est pas démuni
de défense. On ne s'étonnera pas de
constater la réaction immunitaire qu'il a suscité
: au lieu d'être repris dans toutes les salles
et sur tous les écrans, le film reste aujourd'hui
assez confidentiel.
D'autres
«imprécateurs» dénonçant
encore timidement le complot se font cependant entendre.
Le fait que commencent à circuler des articles
grand public et pédagogiques concernant la
dictature mondiale des banques, tels l'excellente
«Lettre à mon banquier» http://www.agoravox.fr/actualites/citoyennete/article/lettre-a-mon-banquier-85169,
pourrait faire penser que des fissures se produisent.
Mais ne respirons pas trop. Le pouvoir financier dispose
de moyens suffisamment nombreux et multiformes pour
muter et continuer de dominer, alors même que
le système Pentagone se sera profondément
affaibli faute d'avoir pu renouveler son capital génétique.
Parmi
ces moyens figurent évidemment le détournement
et la manipulation. Wikileaks a par exemple été
présenté par quelques esprits soupçonneux
comme étant un agent du Pentagone et du Département
d'Etat (d'où le fait qu'Assange soit encore
en vie...). Il n'aurait révélé
que ce qui dans un jeu de billard à plusieurs
bandes pouvait intéresser ces augustes instances.
Ceci aurait permis d'éviter que des questions
trop curieuses soient portées par exemple sur
l'espionnage économique pratiqué à
100% de leur temps par les diplomates et attachés
militaires, leurs liens avec différents lobbies,
leurs interventions sonnantes et trébuchantes
destinées à affaiblir la zone euro et
ce qui reste des industries européennes, les
informations destinées à soutenir la
spéculation basée à Wall Street
ou Londres.
D'où
la curiosité que nous exprimons ici concernant
la prochaine fuite annoncée. Y découvrirons-nous
ce que nous savons déjà, relativement
au complot bancaire international, ou bien des informations
véritablement décisives ?
Nous en reparlerons.
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