|
Science,
technologie et politique
Europe puissance, Europe
forteresse
Jean-Paul
Baquiast et al. 26/10/2010
Ce
texte constitue la troisième version, modifiée
après discussion, de deux projets publiés
sur nos autres sites. La discussion reste ouverte.
Le document reprend en les actualisant un certain
nombre des points développés dans le
livre de Jean-Paul Baquiast, « L'Europe et le
vide de puissance ». Voir aussi de Jean Claude
Empereur, un autre éclairage sur la même
question : "Pour une vision géopolitique
européenne " http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=518&r_id=

Redonner
toute sa légitimité au concept de Forteresse
Europe serait indispensable aujourd'hui, alors que
les opinions publiques européennes ne se perçoivent
pas encore comme appartenant à une puissance
géopolitique spécifique, en compétition
avec d'autres puissances disposant d'atouts pouvant
être supérieurs aux siens. Voici un programme
en ce sens.
Plan
Avant propos. Le prétendu « mur de la
Dette »
Introduction. Est-il bien opportun de proposer la
mise en place d'une Europe Forteresse?
Chapitre 1. Faire de l'Europe une forteresse
1.1. Que faut-il entendre par forteresse ?
1.2. Le 21e siècle, « siècle des
menaces »
1.3. Le « devoir de se fortifier »
Chapitre 2. Stratégies
2.1. Epargner pour « investir sur fonds propres
»: un grand fonds stratégique européen
Quelques mots sur la dette
Investir pour quoi faire?
2.2. Construire un appareil politico-administratif
moderne
2.3. Faire de l'Europe la championne de la nécessaire
coopération internationale.
Avant
propos
Le prétendu «
mur de la Dette »
Rappelons
les principes élémentaires de la gestion
des finances publiques. L'Etat (ce terme désigne
ici la puissance publique en général,
qu'elle soit nationale ou européenne) procède
à des dépenses de fonctionnement (paiements
des fonctionnaires, par exemple) et à des dépenses
d'investissements (contribution au financement d'une
voie ferrée ou d'une nouvelle université,
par exemple). Pour financer ces dépenses, il
fait appel à l'impôt et, si l'impôt
ne suffit pas, à l'emprunt. Les dépenses
de fonctionnement, qui sont utiles mais ne produisent
pas de recettes, doivent obligatoirement être
financées par l'impôt. Les dépenses
d'investissement peuvent au contraire produire des
recettes dites retours sur investissements (être
amorties) pendant de nombreuses années. Il
est donc logique que l'Etat fasse appel à l'emprunt
pour les financer. Il remboursera cet emprunt au fur
et à mesure de la durée d'amortissement
du bien. Les sommes remboursées correspondront
aux tranches de capital annuelles auxquelles s'ajoutera
l'intérêt destiné à rémunérer
le prêteur.
Ce processus, qui est aussi celui suivi par les agents
économiques (entreprises et particuliers),
lesquels sont obligés de proportionner leurs
dépenses à leurs recettes s'ils veulent
éviter la faillite, se complique du fait que
les ressources fiscales de l'Etat (les impôts)
sont généralement insuffisantes pour
couvrir les dépenses de fonctionnement. Le
budget de l'Etat affiche alors un déficit.
Ce déficit peut rester constant et faible,
inférieur à un certain pourcentage du
montant du produit national brut ou du montant du
budget. Dans ce cas, il n'oblige pas l'Etat à
réduire ses dépenses. Il peut emprunter
les sommes nécessaires en fin d'exercice budgétaire
pour attendre les rentrées de l'exercice suivant.
Les
emprunts destinés à couvrir les déficits
du budget de fonctionnement de l'Etat s'ajoutent à
ceux qu'il a éventuellement contracté
pour couvrir ses investissements. Ils ne sont pas
de même nature. Les premiers sont « malsains »,
les seconds tout à fait normaux. Mais on a
tendance à les confondre. Si la dette qui en
résulte est considérée comme
excessive, des pressions s'exercent pour que l'Etat
« réduise ses dépenses ».
Même si l'Etat, du fait de sa permanence, ne
peut être mis en faillite, il se trouve alors
obligé de diminuer ou supprimer le déficit
de son budget.
Trois voies s'offrent à lui pour ce faire.
La première consiste à réduire
ses dépenses de fonctionnement. Il s'agit d'une
démarche saine de rationalisation, tant du
moins que l'Etat ne se prive pas des moyens humains
et matériels lui permettant d'exercer pleinement
ses responsabilités. Mais poussée trop
loin elle peut mettre l'Etat dans l'incapacité
de fonctionner. La deuxième voie consiste à
réduire ses dépenses d'investissement
voire vendre des éléments de son capital.
La démarche, si elle porte sur des investissements
rentables à terme, peut s'avérer désastreuse.
L'Etat ne créera pas ou fera disparaître
les éléments d'actifs qui seraient nécessaires
aux générations futures. Les plus pénalisées
seront les catégories de populations n'ayant
pas les moyens de faire appel au marché pour
satisfaire leurs besoins élémentaires.
Une troisième voie enfin consisterait à
ne pas payer les intérêts des emprunts,
voire à ne pas rembourser le capital emprunté.
Les intérêts peuvent être très
importants. On a calculé (chiffre non garanti
par nous) que la France a versé depuis 1980
1176 milliards d'euros d'intérêts correspondants
aux emprunts destinés à couvrir ses
déficits. Sa dette actuelle s'élève
à 1149 milliards d'euros. Si la France s'était
prêté à elle-même à
0%, au lieu de se trouver face au mur de la dette
extérieure présenté comme devant
écraser les générations futures,
elle se retrouverait avec 27 milliards d'excédents.
Mais
comment ne pas payer d'intérêts, voire
comment ne pas rembourser ses emprunts (sur le mode
des célèbres « emprunts russes »).
Pour ce faire la méthode pratiquée dans
le monde entier par les Etats au 20e siècle,
jusque dans les années 1980, consistait à
emprunter sans indexer sur le niveau des prix le montant
des intérêts à verser. Or ces
époques étaient caractérisée,
notamment du fait des deux guerres mondiales, par
une insuffisance de l'offre globale sur la demande
globale. C'était l'inflation, qui se marquait
notamment par la hausse des prix. L'Etat tirait profit
de la hausse des prix puisque ses emprunts n'étant
généralement pas indexés, il
ne remboursait que des sommes très inférieures
non seulement au montant des intérêts
mais même au montant des capitaux.
Une autre méthode, également très
pratiquée par l'Etat, consistait à demander
à la banque centrale de lui imprimer des billets
(la planche à billet) ou de lui ouvrir des
comptes courants sans contreparties dans lesquels
il pouvait puiser pour régler celles de ses
dépenses qui n'était pas couvertes par
l'impôt. En période d'inflation, les
dépenses de l'Etat, surtout s'il s'agit de
dépenses de fonctionnement, s'ajoutent à
la demande globale sans contribuer à une augmentation
en proportion de l'offre globale. Elles augmentent
donc les pressions inflationnistes. Ce n'est pas le
cas des dépenses d'investissements. Si ceux-ci
sont bien conçus, elles contribuent à
l'augmentation de l'offre globale.
L'inflation, dans certaines limites, peut favoriser
la croissance. Mais elle présente des inconvénients
divers, notamment l'écrasement des revenus
non indexés, inconvénients que les Etats
modernes, après les années de guerre
et de reconstruction, ont cherché à
éviter. C'est la raison pour laquelle des pression
s'exercent sur l'Etat pour qu'il ne s'adresse pas
à la Banque centrale afin d'obtenir des crédits
permettant de couvrir ses déficits. La facilité
que représente pour l'Etat le fait de pouvoir
faire couvrir ses déficits par de la création
de monnaie provenant de la Banque centrale risque
d'inciter l'Etat à ne pas équilibrer
son budget.
Mais à supposer que l'Etat ne puisse réduire
ses dépenses et qu'il soit obligé d'emprunter,
momentanément ou durablement, à qui
pourra-t-il s'adresser? A nous, répondent les
banques. C'est notre métier de prêter
aux personnes et entreprises enregistrant des découverts.
Les banques sont très désireuses de
prêter à l'Etat dont la signature, nous
l'avons vu, est solide. Les banques peuvent faire
appel à leurs fonds propres. Elles peuvent
aussi rechercher, pour le compte de l'Etat, les détenteurs
de capitaux nationaux ou étrangers intéressés
par les titres de la dette publique. Il s'agit de
placements moins rémunérateurs que ceux
permis par la spéculation en bourse, mais très
sûrs. Les banques pour leur part, dans ce travail
d'intermédiation entre les détenteurs
de capitaux et l'Etat, se rémunèrent
d'une façon généralement confortables.
Ni elles ni les préteurs n'ont donc envie de
voir l'Etat se passer de leurs services en s'adressant
à la Banque centrale pour couvrir ses déficits.
La présentation schématique que nous
venons de faire explique pourquoi en France, à
la sortie des grandes périodes d'inflation
ayant fait suite à la guerre et à la
reconstruction, une Loi peu connue, la Loi n°73-7
du 3 janvier 1973 sur la Banque de France, dite aussi
Loi Pompidou-Giscard, a précisé dans
son article 25 que « Le Trésor public
ne peut être présentateur de ses propres
effets à l'escompte de la Banque de France
». Ces termes sibyllins signifiaient que l'Etat
ne pouvait plus s'adresser à la Banque centrale
pour couvrir ses déficits. Il était
désormais obligé de s'adresser aux banques,
à des coûts évidemment bien supérieurs.
Il se trouvait par ailleurs assujetti au contrôle
des banques et des détenteurs privés
de capitaux, à même de lui refuser des
crédits si la politique publique ne leur plaisait
pas. Ce fut à de tels refus que s'était
heurté 35 ans auparavant le gouvernement de
Front Populaire. Ce dernier avait dénoncé
le « Mur de l'Argent », autrement
dit la censure des intérêts capitalistes
à son égard, mais il avait été
obligé de s'incliner.
En 1973, la mesure avait été présentée
comme destinée à limiter les risques
d'inflation et la croissance de déficits budgétaires
consacrés à financer des dépenses
courantes. On peut penser qu'elle se justifiait à
cette époque. Le franc français était
une devise qualifiée de pourrie par les spécialistes.
Il fallait la protéger contre la possible irresponsabilité
des gouvernements. Mais on ne peut nier que la mesure
était aussi destinée à conserver
aux banques le privilège de créer de
la monnaie pour l'Etat, en percevant les intérêts
de ces prêts et plus directement, en conservant
le pouvoir de contrôler indirectement les politiques
publiques.
Ce texte a été abrogé le 4 août
1993 à l'occasion de l'entrée de la
France dans la monnaie unique européenne et
le transfert d'une partie des compétences de
la Banque de France à la Banque centrale européenne
(BCE). Cependant, à la demande de certains
Etats-membres, plus particulièrement de l'Allemagne,
la BCE n'est pas pour le moment autorisée à
racheter la dette des Etats. Ceux-ci sont donc obligés
de s'adresser aux capitaux privés. L'Allemagne
et quelques pays européens du Nord craignent
les dépenses inconsidérées des
Etats du Sud, dont ils subiraient les conséquences
du fait de leur commune appartenance à la monnaie
unique. Plus généralement, l'Allemagne
préfère voir ses entreprises industrielles
investir pour exporter, plutôt que dépenser
de l'argent en services sociaux et en dépenses
administratives.
Malheureusement,
depuis quelques années et plus particulièrement
depuis la crise bancaire et économique ayant
éclaté en 2008, les budgets de la plupart
des Etats européens ont vu s'accroitre fortement
leurs déficits. Les épargnes nationales
(contrairement à ce qui s'est passé
dans les mêmes conditions au Japon) n'ont pas
été sollicitées pour couvrir
ces déficits. Les Etats, par l'intermédiaire
des banques, se sont adressés aux fonds non
européens, disposant de fortes liquidités
à la recherche de placement. Mais les taux
d'intérêt se sont élevés
au fur et à mesure de l'augmentation de la
demande.
Pour
s'assurer de la pérennité de leurs placements,
les détenteurs de capitaux internationaux et
les banques, dits aussi les Marchés ont exercé
une pression croissante pour que les Etats diminuent
leurs dépenses, fussent-elles essentielles
à leurs missions régaliennes et à
leurs besoins sociaux. Il ne fallait pas en effet
pousser les Etats à bout, ce qui aurait pu
conduire certains d'entre eux à accepter l'inimaginable,
faire faillite, autrement dit ne plus honorer leurs
dettes, provoquant ainsi des dépôts de
bilan en chaîne et une crise économique
de grande ampleur. Les marchés ont donc mis
en place des Agences de notation (d'ailleures américaines),
sous leur contrôle, censées juger du
caractère sain à leur yeux des politiques
des Etats. Toute dégradation de la note attribué
à un Etat par ces Agences se traduisant par
une hausse des taux d'intérêts demandés
par les prêteurs, les Etats prennent garde de
ne pas contrarier les notateurs, et derrière
eux les Marchés.
On
voit donc aujourd'hui s'installer une situation qui
aurait paru inimaginable quelques années auparavant:
de petits et grands Etats européens renoncer
à des dépenses publiques essentielles
pour conserver la bonne note que leur attribuent les
agences. L'opinion semble désormais considérer
comme aller de soi la soumission de l'Europe aux marchés
et à trois agences de notation américaines,
en laissant ainsi entendre qu'un Etat, c'est à
dire une Nation, une Société, doit être
dirigé comme une entreprise.
Il est vrai que ces abandons, par exemple dans
le domaine de l'enseignement ou de la santé,
font la fortune des sociétés privés
qui cherchent à remplacer les administration
européennes dans leurs fonctions essentielles.
Mais elles le font à un coût bien supérieur,
écartant de l'éducation et de la santé
des classes pauvres ou même des classes moyennes
n'ayant pas les ressources nécessaires pour
s'adresser « au privé ».
Le
paradoxe est que cette nouvelle tyrannie des Marchés
pourrait parfaitement être évitée
du fait que, si les gouvernements européens
s'entendaient pour gérer leur monnaie commune,
l'euro, comme le gouvernement fédéral
américain gère le dollar, la BCE pourrait
en tant que de besoin prêter des euros à
des Etats momentanément en difficulté,
dans des conditions beaucoup plus favorables que ne
le font les Marchés. Le « Mur de
la Dette », forme contemporaine du « Mur
de l'Argent », perdrait donc de son caractère
contraignant. Mais les mécontents seraient
les intérêts financiers, autrement dit
les Marchés, et à travers eux, leurs
accointances politiques au sein des Etats européens
et à Bruxelles.
Pour
faire un peu de géopolitique, on ajoutera que
les représentants de ces Marchés ne
sont pas principalement européens, comme ils
le prétendent parfois. Ils gravitent autour
de Wall Street. Ils sont donc l'émanation du
systéme économico-diplomatique américain.
Or celui-ci a toujours voulu faire de l'Europe une
base arrière dans sa compétition avec
le reste du monde. Le gouvernement américain,
pour sa part, ne s'est jamais jusqu'à présent
inquiété d'un prétendu «
mur de la dette ». Les candidats du parti républicain
et des Tea Parties aux élections de mi-mandat
en parlent, mais s'ils viennent au pouvoir ils ne
changeront rien. Les déficits de l'administration
fédérale ont toujours été
reportés sur les créanciers non américains
en dollar, rémunérés à
des taux d'intérêt très bas. Si
les prêteurs venaient à manquer, la Banque
fédérale de réserve viendrait
en relai. Elle a toujours acheté ou vendu des
bons du trésor américain en fonction
des besoins de financement.
Certes,
ce processus de domination tend aujourd'hui à
se détraquer, parce que les déficits
budgétaires américains actuels sont
principalement consacrés à financer
les budgets militaires, or ceux-ci qui sont de moins
en moins producteurs d'innovations. Mais la volonté
américaine d'assujettir l'Europe à travers
la dette (les Agences de notation) ne désarme
pas. Elle s'exprime avec toujours autant de persuasion
à travers les milieux européens gagnés
à sa cause qui influencent en permanence les
Etats et les institutions de l'Union.
Il
en résulte que dans les rapports de force et
dans les cadres institutionnels actuels, aucune politique
visant à faire sauter le Mur de la Dette et
à redonner aux Etats et à l'Europe les
moyens de l'indépendance et de la puissance
n'aura de chance d'aboutir. Sortir de l'Union européenne
et de l'euro comme le réclament les populistes
de gauche et d'extrême droite ne changera rien.
Si
l'Europe voulait vraiment, crise aidant, se débarrasser
des influences extérieures et retrouver un
minimum de puissance, elle ne pourrait le faire qu'en
restant groupée et en adoptant des politiques
économiques, budgétaires et réglementaires
communes dont la BCE serait l'un des agents exécutifs.
Les sociétés européennes, plutôt
que demeurer telles un troupeau de moutons apeurés
à la vue du loup, ne pourront survivre qu'en
se constituant en forteresse imprenable. Mais cela
supposera une véritable révolution,
au moins dans les esprits. La présente note
propose différentes mesures en ce sens.
Introduction
Est-il bien opportun de proposer
la mise en place d'une Europe Forteresse?
Le
terme d'Europe Forteresse ou de Forteresse Europe
est généralement utilisé par
les Européens partisans du libre-échange
pour dénoncer des compatriotes égoïstes,
aveugles aux nécessités et contraintes
de la mondialisation, voulant s'enfermer sur eux-mêmes
en espérant ainsi échapper à
la compétition avec le reste du monde. Faut-il
préciser cependant que beaucoup de ceux qui
raillent le concept de Forteresse Europe sont généralement
les représentants d'entrepreneurs pour qui
le libre-échange signifie délocaliser
dans les pays pauvres toutes les activités
industrielles et de service européennes. Ils
emploient dans des conditions indignes une main-d'oeuvre
locale à $1 par jour, pour revenir en Europe
écouler 10 à 30 fois plus cher les produits
de leurs activités. Ils se gardent bien de
réinvestir en Europe les bénéfices
ainsi réalisés. Le plus souvent ils
les mettent à l'abri dans des paradis fiscaux
afin de spéculer sur l'énergie, les
matières premières, les produits alimentaires
et les dettes des Etats.
Nous
pensons pour notre part que redonner toute sa légitimité
au concept de Forteresse Europe serait au contraire
indispensable aujourd'hui, alors que les opinions
publiques européennes ne se perçoivent
pas encore comme appartenant à une puissance
géopolitique spécifique, en compétition
avec d'autres puissances disposant d'atouts pouvant
être supérieurs aux siens. Seules des
populations assiégées peuvent être
sensibles à la nécessité de bâtir
une forteresse leur permettant de résister.
Malheureusement les Européens ne se considèrent
pas encore comme assiégés. Pourtant
ils le sont. Non pas d'abord par d'autres populations,
mais par des forces politiques, économiques,
environnementales contre lesquelles ils ne savent
comment se défendre.
Cette
prise de conscience des dangers s'impose pour que
les opinions acceptent les changements permettant
à l'Europe de valoriser ses propres avantages
et se renforcer. Devrait-elle le faire sur le mode
de la forteresse passive, enfermée dans ses
murailles et incapables de résister aux agressions
par la mobilité et l'offensive ? Certainement
pas. Plutôt qu'évoquer la ligne Maginot,
nous préférerions rappeler le vieux
souvenir des forteresses volantes américaines
de la 2e guerre mondiale (Flying Fortress) qui étaient
à la fois bien défendues et capables
d'actions offensive très efficaces.
Les
bonnes âmes feront valoir une autre objection,
s'inspirant de la morale. Si les Européens
prétendaient se barricader derrière
des murs, à partir desquels ils pourraient
lancer des offensives leur permettant de se défendre
sur un mode plus actif, ne feraient-ils pas preuve
d'un égoïsme odieux, au regard de tous
les peuples misérables? Admettons qu'effectivement,
avec le concept de Forteresse Europe, sous-entendant
le passage à une véritable économie
de guerre, les Européens voudraient d'abord
se protéger de ceux qui veulent les assujettir
et s'emparer de ce qui leur reste de ressources. Ce
ne serait pas en se laissant dépouiller de
tout, en gardant portes et fenêtres grandes
ouvertes, comme c'est le cas actuellement, qu'ils
pourraient contribuer à la survie de l'humanité.
Mais rien n'interdirait à l'Europe, si elle
devenait capable de se protéger elle-même,
d'adopter des causes plus universelles, en y apportant
des moyens renouvelés. Ceci avait d'ailleurs
été esquissé avant la crise actuelle
en matière de protection de l'environnement,
d'aide à la lutte contre la faim et la maladie,
de soutien aux droits de l'homme.
Pour
bien faire comprendre le sens que nous souhaitons
donner au concept de Forteresse Europe, il faudrait
l'enrichir des propriétés dont notre
groupe (voir Jean-Claude Empereur http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=518)
a par ailleurs proposé de doter l'Europe: une
Europe puissante, indépendante, souveraine
et solidaire (solidaire d'abord en interne mais aussi,
dans la limite du possible, à l'international).
Aucune de ces propriétés n'est incompatible
avec ce que devrait être selon nous la Forteresse
Europe. Le concept serait totalement compatible avec
celui d'Europe-puissance, que nous avons souvent évoqué
dans d'autres écrits et conférences.
Les Européens sont les seuls au monde à
se méfier de la puissance, sans doute du fait
qu'ils se souviennent encore des conflits du 20e siècle
découlant d'affrontement entre puissances.
Aujourd'hui pourtant, outre la superpuissance américaine
qui fait tout pour le rester, les grands Etats ne
se cachent pas de vouloir devenir ou redevenir des
puissances. C'est notamment le cas de la Chine, de
l'Inde du Brésil et de la Russie. Ces Etats
se comportent tous, ouvertement ou de facto, pour
devenir des forteresses en plaidant cependant
pour le libre-échange et la non-intervention,
c'est-à-dire pour que les autres Etats ne puissent
se fortifier.
Compte
tenu de ce qui précède, la présente
note vise à préciser pourquoi l'Europe,
associée dans de nombreux domaines la Russie,
devrait s'affirmer comme une Forteresse en termes
géopolitiques. Elle propose ensuite un certain
nombre de moyens pour y parvenir.
Chapitre
1. Faire de l'Europe une forteresse
La géopolitique vise à rapprocher la
politique, interne ou internationale, de la géographie,
c'est-à-dire de la prise en considération
des espaces géographiques et de tous les facteurs
impliqués par ceux-ci. Par le terme traditionnel
de forteresse, appliqué à une entité
de type étatique, on désigne la capacité
permettant à celle-ci de ne dépendre
que d'elle-même dans la prise des grandes décisions
la concernant. On parle aussi, comme nous l'avons
dit, de souveraineté et de puissance. Ceci
ne peut se concrétiser que sur le plan géographique,
à l'échelle de la planète toute
entière, d'où la nécessité
de prendre prioritairement en compte la géopolitique.
Si Forteresse européenne il y a , elle sera
nécessairement et prioritairement géopolitique.
Il s'agira d'un objectif difficile à atteindre,
dans un monde globalisé aux multiples acteurs
Mais il trouvera toute sa signification quand on constatera
qu'y renoncer conduirait à la dépendance
et à la servitude.
1.1.
Que faut-il entendre par forteresse ?
Le
concept de forteresse convient sans discussion quand
il s'agit de décrire de très grands
Etats, disposant d'un territoire, d'une population,
de ressources et d'ambitions impériales. Ces
attributs en font des acteurs incontestables sur la
scène internationale. La puissance en termes
géopolitique suppose d'abord des moyens militaires.
Même s'ils ne sont pas utilisés, ils
imposent le respect. Elle suppose aussi aujourd'hui
la maîtrise d'un grand nombre de sciences et
technologies émergentes dites duales, civiles
et militaires, gage d'indépendance et de développement.
Le tout se traduit par de programmes stratégiques,
visant à ne laisser à aucune autre puissance
la possibilité d'imposer ses propres choix
économiques, politiques et civilisationnels.
Aujourd'hui,
le monde s'organise sur le mode dit multipolaire.
Un certain nombre de grandes entités ou pôles
géopolitiques affirment dorénavant non
seulement leur droit à l'existence mais leur
volonté de puissance. Les Etats-Unis, depuis
1945 jusqu'aux dernières années, constituaient
au plan mondial la seule véritable superpuissance.
On a même parlé d'hyperpuissance. Désormais
, pour diverses raisons sur lesquelles ils n'ont plus
prise, ils voient leur influence se réduire.
Ils demeurent une superpuissance. Mais à ce
rang ils seront sans doute rejoints par la Chine.
D'autres grandes puissances s'affirmeront aussi: l'Inde,
peut-être le Brésil. Par ailleurs d'anciennes
grandes puissances demeureront très présentes
et influentes: le Japon, la Russie...
Depuis
la seconde guerre mondiale, aucun Etat européen
à lui seul ne pourrait prétendre se
comporter en superpuissance ni même en grande
puissance. La France l'a compris. L'Allemagne est
en train de redevenir une puissance mondiale et souhaite
légitimement s'affirmer comme telle. Mais elle
demeure très prudente quand il s'agit d'exercer
son influence. Par contre, regroupés au sein
de l'Union européenne, les Etats européens
disposeraient de la plupart des éléments
nécessaires à la puissance mondiale.
Ils possèdent globalement un certain nombre
d'atouts leur permettant de s'imposer dans le dialogue/compétition
entre les autres grandes puissances. Parmi ces atouts
figure cet acquis collectif de puissance que représente
la réussite exceptionnelle de la monnaie unique.
Pourquoi ne s'en servent-ils pas?
Il
leur manque la volonté de s'organiser afin
de mutualiser leurs forces et mettre en oeuvre les
politiques communes adéquates. Aucune vision
ne transcende chez eux les réflexes isolationnistes
nationaux. Le concept de puissance, utilisé
sans hésitation par les pôles géopolitiques
non européens, leur demeure étranger.
Deux
grandes raisons peuvent expliquer ce manque surprenant
d'ambition: les mauvais souvenirs hérités
des conflits intraeuropéens et des guerres
coloniales ayant marqué l'Europe au 20e siècle,
la volonté délibérée et
persistante des Etats-Unis pour que ne se construise
pas une entité européenne indépendante
échappant à leur influence. Plus le
système américain sera en crise, moins
il admettra l'émergence de l'Europe en tant
que puissance.
Il
faut ajouter un facteur auquel bien peu d'Européens
sont sensibles: les intérêts économiques
et financiers mondialisés, notamment par la
voix de leurs représentants très actifs
à Bruxelles et dans les capitales européennes,
ne veulent pas que l'Europe prenne conscience de la
puissance que leur donnerait la monnaie unique, l'euro,
pour financer ses propres investissements à
partir de ses propres épargnes. Nous l'avons
rappelé dans notre avant-propos. Inutile d'y
revenir.
1.2.
Le 21e siècle, « siècle des menaces
»
Le
21e siècle sera, plus encore que les précédents,
le siècle des menaces, certaines pouvant même
dégénérer en catastrophes plus
ou moins étendues. Ces menaces sont mondiales.
Elles ont fait l'objet d'évaluations scientifiques
sérieuses, mais il faut les rappeler car les
opinions européenne ont tendance à refuser
de les voir, peut-être parce qu'elles s'imaginent
ne pas se trouver en première ligne face à
la montée des risques:
- le réchauffement climatique qui pourra rendre
inhabitables, beaucoup plus tôt que généralement
prévu (soit peut-être en 50 ans) une
bonne partie des territoires.
- l'épuisement inéluctable des ressources
naturelles, à commencer par les plus essentielles:
eau, terres agricoles, matières premières,
sources d'énergies fossiles...
- les transformations en cours du milieu géophysique
et biologique découlant du réchauffement:
montée du niveau des mers, cyclones, réduction
sinon disparition de la biodiversité...
- l'accroissement du nombre des accidents de type
industriel.
- le maintien dans les pays les plus fragiles d'une
croissance démographique excessive, encore
loin de l'équilibre dit de transition.
A
ces menaces de type écosystémique s'ajouteront
des menaces socio-politiques. Elles découleront
du caractère de plus en plus mal ressenti de
l'inégalité de fait marquant les sociétés
humaines pour l'accès à des ressources
de plus en plus rares. Il ne paraît pas réaliste
d'espérer la mise en place de politiques de
redistribution efficaces, décidées au
plan international, alors que ces menaces se préciseront
et s'ajouteront les unes aux autres. Le monde verra
donc se maintenir, sinon s'accroître, les inégalités
entre pays riches et pays pauvres. Par ailleurs, dans
tous les pays, riches et pauvres, se maintiendront
des inégalités qui seront de plus en
plus mal ressenties, entre minorités dominantes
et populations dominées.
Concernant
les ressources, il ne paraît pas réaliste
de pouvoir compter, dans ce même délai
de 10 à 20 ans, sur les sciences et technologies
pour fournir des solutions applicables à l'échelle
de la planète. Si certaines innovations prometteuses
se faisaient jour, leurs retombées ne pourraient
qu'être locales, renforçant l'inégalité
mondiale face aux risques.
En
conséquence, on ne voit pas comment pourrait
diminuer le nombre des conflits de toutes sortes entre
ceux qui ont et ceux qui n'ont pas, conflits attisés
par les oppositions entre religions, philosophies,
murs. Ils pourront se traduire par des guerres
de différentes intensités et sans doute
aussi par des guerres civiles internes. Bien plus
sûrement encore, pour des raisons relevant quasiment
de déterminismes anthropologiques, on verra
aussi se multiplier les actions de type terroriste
politico-religieux, s'en prenant aux institutions
et pouvoirs en place.
Ajoutons
un point essentiel, qui mériterait d'être
développé dans un article spécifique.
Certains observateurs voient déjà se
mettre en place, face à ces divers risques,
une "internationale des riches et des puissants"
visant à se réserver la possession des
richesses naturelles et économiques, en maintenant
dans la dépendance l'immense population des
pauvres. Cette internationale sera tout autant occidentale
qu'asiatique. Ses membres se soutiendront les uns
les autres, même s'ils se concurrencent localement.
Leur principal objectif, déjà très
largement réalisé, sera de faire sauter
les protections étatiques obtenues à
la suite d'un siècle de luttes sociales par
les classes moyennes et populaires.
Si cette analyse était fondée (comme
nous le croyons) il faudra en tenir compte dans le
programme visant à bâtir une Europe forteresse
tel que nous le présentons ici. Une telle Europe
n'intéressera pas les riches et les puissants,
fussent-ils européens. Ils se défendent
très bien eux-mêmes dans l'univers de
la mondialisation. Elle viserait à défendre
les classes moyennes et populaires européennes
qui ne peuvent se défendre seules et qui ont
besoin de s'abriter derrière des structures
étatiques et politiques émanant d'elles-mêmes.
Précisons compte tenu de ce que nous venons
de dire concernant les positions des riches et des
puissants, qu'il ne faudra pas compter sur leurs représentants
en Europe pour défendre les projets suggérées
ici.
Ceci
pose la question des institutions européennes,
que nous examinerons au 2.2. ci-dessous. Il ne s'agira
pas seulement de mettre en place au niveau de l'Union
des administrations publiques rénovées
et efficaces, mais de s'assurer qu'elles seront soumises
à un contrôle démocratique suffisant.
Ce contrôle devra s'exercer à la fois
dans le cadre de la démocratie parlementaire
et dans celui de la démocratie participative
via les réseaux numériques. Presque
tout sera à inventer dans ce domaine, car les
réseaux et plus particulièrement Internet
montrent aujourd'hui qu'ils permettent les pires manipulations,
dans le même temps qu'ils donnent la parole
à de nombreux citoyens muets jusqu'à
présent.
1.3.
Le « devoir de se fortifier »
Les
Etats ou groupes d'Etats qui n'auront pas compris
la nécessité de se donner les moyens
de la puissance, technologique, politique et le cas
échéant militaire, risqueront de se
faire imposer des formes modernes de colonisation
ou plus simplement de se dissoudre. Seule cette puissance,
autrement dit la mise en place de la Forteresse Europe
évoquée précédemment,
permettra de conserver ou obtenir l'accès,
par la négociation ou en cas d'échec,
par la force:
- aux ressources primaires, eau, terres agricoles,
matières premières (y compris terres
rares) et énergétiques
- aux espaces stratégiques, que ce soit sur
la Terre (voies de communication par exemple), sur
mer ou dans l'Espace.
- à échéance de quelques décennies,
aux territoires épargnés par l'accélération
des crises climatiques et écosystémiques.
La
Forteresse Europe sera par ailleurs nécessaire
pour faire naître, conserver ou, à défaut,
attirer les « cerveaux » indispensables
à la construction du « capitalisme cognitif
» au sens donné à ce terme par
le Pr. Moulier Boutang. Dans un monde globalisé,
ces « cerveaux » par définition
mobiles ne s'investiront que là où ils
y trouveront des incitations favorables à leur
propre valorisation.
Ajoutons
qu'elle sera nécessaire pour assurer la protection
des valeurs représentant le coeur des civilisations
cimentant chaque Etat ou groupe d'Etats. Chacun à
les siennes. Pour l'Europe, il s'agit entre autres
de la démocratie, des droits de l'homme, de
l'égalité entre hommes et femmes, de
la liberté d'expression et de la laïcité.
Chacun
des grands ensembles composant le monde multipolaire
en train de s'organiser sera confronté, de
façon plus ou moins brutale, aux menaces et
aux besoins évoqués précédemment.
Il réagira dans un premier temps de façon
égoïste, en vue de la défense de
ses intérêts. Dans un second temps, (prévision
optimiste), si les menaces se concrétisent
en catastrophes plus ou moins étendues, ces
ensembles pourront peut-être s'accorder sur
des politiques globales de sauvetage mutualisées
au niveau de la planète.
Pour
être en mesure de faire face à ces menaces
ou participer à ces politiques de sauvetage,
l'Europe qui ne pourra compter sur l'aide de personne,
devra entreprendre les réformes radicales lui
permettant de se comporter en grande puissance mondiale.
Autrement dit, elle devrait au plus tôt se fortifier
en vue d'une puissance et d'une compétitivité
qu'elle n'a pas encore.
Chapitre
2. Stratégies
Rappelons-le,
pour l'Europe, devenir une forteresse géopolitique
ne signifierait pas poursuivre le rêve impossible
de dominer de quelque façon que ce soit le
monde. Il s'agirait seulement de se mettre à
même de jouer une partition honorable dans un
monde devenu comme rappelé en introduction
multipolaire. De plus, nombreuses sont les voies permettant
d'atteindre à une tel statut. Certaines ne
seraient pas accessibles à l'Europe, pour diverses
raisons. D'autres au contraire seraient éminemment
conformes à ce qu'il faut bien appeler son
génie.
Nous
en présenterons ici trois: épargner
pour « investir sur fonds propres » -
construire un appareil politico-administratif moderne
faire de l'Europe la championne de la nécessaire
coopération internationale.
2.1.
Epargner pour « investir sur fonds propres »:
un grand fonds stratégique européen
Nous
reprenons ici avec quelques modifications des propositions
présentées précédemment
(http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=446
)
Comment
mobiliser l'épargne européenne au service
d'investissements stratégiques à long
terme? La France pour sa part lance actuellement un
« Grand emprunt » de 35 milliards,
et elle dispose déjà d'un Fonds stratégique
d'investissement (FSI) de quelques milliards, mais
avec toutes leurs limites tant hexagonales ( projets
franco-français), qu'en termes de montants
( modérés par nécessité)
et de contraintes de financement ou de remboursement
aux préteurs (français et étrangers)
via le budget de l'Etat et la Dette Publique (donc
in fine par les contribuables) à des taux nécessairement
élevés. Il existe également un
Fonds européen d'investissement (FEI), mais
aux moyens fort réduits, orienté exclusivement
sur les PME/PMI, et émanation de la Banque
européenne d'investissement (BEI), donc là
encore à capitaux publics.
Nous
proposons ici un projet à la fois beaucoup
plus ambitieux et beaucoup moins contraignant, à
savoir la mise en place d'un Fonds stratégique
européen doté en régime de croisière
d'environ 1.500 à 2.000 milliards d'euros de
fonds propres ( soit l'équivalent des réserves
de change de la Chine ou du PIB français ),
avec des capitaux investis d'une manière permanente.Mais
comment échapper à la contrainte du
« Mur de la Dette » évoquée
dans notre avant-propos?
Transformer
les particuliers en investisseurs.
Il
y a urgence à convaincre les Européens
qu'ils disposent de ressources susceptibles d'être
mobilisées en investissements rentables à
long terme, et que pour mobiliser ces ressources,
il leur suffirait de s'appuyer sur les Etats et sur
la BCE, par l'intermédiaire d'un grand fonds
d'investissement créé à cet effet.
Mais comment faire? Certains objecteront qu'il s'agira
un peu du système Madoff, à très
grande échelle. Mais précisément
ce que Madoff n'a pu faire seul, les institutions
Européennes, sous contrôle démocratique,
pourraient le faire.
L'Europe
que l'on dit ruinée possède de nombreuses
ressources potentielles, tant en termes de moyens
humains que de compétences scientifiques et
techniques ou de capacités industrielles.
Ces ressources sont sous-employées du fait
d' une structuration insuffisante de l'offre de produits
et services au niveau européen, aggravée
par un chômage massif et une absence de protection
face à la concurrence étrangère
non soumise aux taxes sociales. En fait, ces ressources
disparaîtront d'ici quelques années si
rien n'est fait pour les protéger. L'Europe
doit donc investir.
La liste des équipements et besoins à
financer a été établie depuis
longtemps. Il s'agit: 1. de développer sur
le rythme adopté dorénavant par la Chine
les universités, les grandes Ecoles et les
laboratoires de recherche; 2. de lancer de grands
projets structurants: infrastructures de transport,
de télécommunication et d'habitat, énergies
sous leurs diverses formes, espace, défense;
3. d'initialiser des filières industrielles
débouchant sur des produits de consommation
ou d'équipement à forte valeur ajoutée
et économes en énergie et matières
premières (concernant par exemple les nano-objets,
la robotique, les véhicules électriques,
les industries culturelles et les loisirs numériques....
).
Insistons sur le fait qu'il ne s'agira pas de financer
des dépenses de consommation, mais de dépenses
d'investissement, rentables entre 5 et 20 ans selon
les secteurs. Ils ne généreront donc
pas d'inflation, mais de la prospérité,
sans compromettre d'autres politiques européennes
comme celles de la lutte contre la dégradation
des écosystèmes. Les projets à
vocation transeuropéenne ou paneuropéenne
seront privilégiés. Des partenariats
avec des pays européens voisins, notamment
la Russie, devront être envisagés, s'ils
se révèlent stratégiquement utiles.
Il en sera de même (voir ci-dessous) de projets
intéressant divers Etats africains méditerranéens
ou sub-sahariens. Il faudra bien préciser qu'un
tel fonds n'aurait rien à voir avec un accroissement
des déficits budgétaires publics aujourd'hui
non sans raisons mis à l'index.
Pour investir, il faut des capitaux. Reprenons le
raisonnement exposé un peu plus haut. L'Europe
ne devra pas sauf marginalement faire appel aux financements
non européens. Ceux-ci ne s'intéresseront
aux investissements en Europe qu'à condition
de les contrôler, transformant ainsi l'économie
européenne en économie dominée
de type coloniale. Leur contrôle sera économique,
mais aussi politique et finalement culturel. Ainsi
les détenteurs des pétrodollars risquent
d'investir au service des Etats et mouvances qui gravitent
autour d'eux. Les fonds chinois ou provenant d'autres
pays émergents ne seront pas davantage désintéressés.
C'est la raison pour laquelle nous avons employé
ci-dessus l'expression d'investissements sur fonds
propres: il s'agira de faire appel pour l'essentiel
aux épargnes dûment authentifiées
comme européennes.
Il ne s'agira pas non plus d'engager les Etats dans
des politiques d'emprunt les obligeant à passer
par l'intermédiaire des banques, fussent-elles
européennes. Celles-ci prélèveront
tout à fait légitimement d'ailleurs
un intérêt qui s'ajoutera, les années
passant, au coût du remboursement. Le total,
pesant sur les budgets et donc sur les citoyens, deviendra
vite insupportable.
On
objecte que l'Europe ne possède pas d'épargne
mobilisable.
C'est évidemment faux. Rien qu'en France, les
diverses épargnes mobilières et immobilières
peuvent être évaluées à
4.000 milliards d'euros. Le dixième, soit 400
milliards, pourrait ainsi être mobilisé
volontairement par leurs détenteurs, s'ils
trouvaient dans des participations à un organisme
public européen un rendement garanti supérieur
à celui fourni par les caisses d'épargne.
Etendu à l'ensemble de l'Europe, le dispositif
pourrait collecter entre 1500 et 2000 milliards, débloqués
par tranches annuelles de 500 milliards.
Il ne sera certes pas envisageable de proposer de
l'épargne forcée sous la forme des emprunts
de guerre de 1914-18. Il faudra par contre faire appel
à la fois au patriotisme européen des
petits et moyens épargnants et des entreprises,
mais aussi à leur intérêt personnel.
Pour cela, il sera indispensable de les sécuriser,
en mettant en place au niveau le plus officiel des
institutions européennes le Fonds stratégique
européen mentionné ci-dessus.
Il devra être convenablement transparent et
contrôlé, tant dans son fonctionnement
global que dans le choix des opérations qu'il
financera.
L'Union européenne dispose à cet égard
de quelques précédents, notamment les
financements de la recherche/développement.
Les procédures n'en sont pas sans défauts,
mais les Etats européens seraient suffisamment
experts et intègres pour assurer une
sécurisation du système ici proposé,
malgré l'ampleur nouvelle de l'ambition( Le
Fonds garantira par exemple un rendement de 3.5% environ
aux investisseurs, pour des prêts à
durée illimitée , mais remboursables
sous certaine conditions (à l'exemple des TSDI
ou titres subordonnés à durée
indéterminée ). Le financement sera
réservé à l'économie réelle,
au profit de projets offrant le maximum de valeur
ajoutée intellectuelle ou technique. En outre,
les intérêts perçus pourront être
défiscalisés.
On
pourrait dire d'une autre façon qu'il s'agirait
de proposer une rente perpétuelle contre
des investissements dintérêt national
européens. La rente pouvait être défiscalisée,
à un taux correct, par exemple 4 ou 5% annuels.
Par ailleurs, l'Europe se devant pour sa propre stabilité
de financer le développement d'investissements
productifs au Maghreb et en Afrique subsaharienne,
des fonds d'investissements analogues pourraient être
proposés, en liaison avec le Fonds européen,
à certains de nos voisins africains, mais cette
fois-ci plus directement investis dans des PME
à caractère industriel et commercial,
avec également un avantage fiscal éventuel
à la clé pour les investisseurs.
2.2.
Construire un appareil politico-administratif moderne
Mettre
en place un fonds européen d'investissement,
fut-il aussi ambitieux que celui décrit ci-dessus,
pourrait se faire sans modifier le traité de
Lisbonne. Il suffirait qu'un certain nombre d'Etats,
de préférence membres de l'euro, acceptent
de s'entendre au sein des institutions européennes
actuelles pour faire fonctionner ce fonds en respectant
les engagements pris auprès des préteurs
et des emprunteurs. Mais il est évident qu'une
réforme approfondie de la constitution européenne,
permettant de faire échapper l'Union européenne
à son actuel statut ambigu de Fédération
d'Etats nations, pour en faire un véritable
Etat fédéral, s'imposera tôt ou
tard.
Les
Européens ne sont pas totalement démunis
en matière d'institutions publiques. Ils disposent
d'un avantage compétitif considérable,
au regard de la plupart des autres pays, excepté
certains pays anglo-saxons. Ils peuvent s'appuyer
sur un appareil politico-administratif de grande qualité.
Rappelons que sans un tel appareil étatique,
aucune nation ou aucun groupe de nation ne pourra,
dans le présent siècle, faire face aux
crises, aux menaces et aux besoins de développement.
Cet appareil étatique lui-même sera impuissant
s'il n'est pas prolongé par une administration
et des juridictions compétentes et honnêtes,
aux effectifs suffisamment nombreux et bien répartis,
protégés contre la corruption par des
statuts inviolables. Nous sommes là dans l'ordre
de l'institutionnel, aussi indispensable à
la puissance bien comprise que l'économique
ou le scientifique.
Les
Etats européens, pour l'essentiel, à
la suite d'une histoire de plusieurs siècles
(remontant en fait à l'époque romaine),
possèdent chacun pour ce qui les concerne de
telles capacités institutionnelles. Elles les
ont laissé un peu dépérir ces
dernières années, sous les offensives
du néo-libéralisme financier mondial,
mais les racines en demeurent.
Par
ailleurs, l'Europe a fait depuis un demi-siècle,
seule tentative analogue au monde, l'effort considérable
consistant à créer des institutions
communautaires, aussi bien dans le domaine politique
qu'administratif et juridictionnel. Ces institutions
ont joué un rôle important au service
de la construction européenne. Mais elles atteignent
aujourd'hui leurs limites. Elles ne permettent pas
l'émergence de l'Europe-puissance évoquée
dans cette note. Du fait cependant qu'elles existent,
elles fourniraient les bases permettant de construire
l'appareil étatique et administratif dont l'Europe
a désormais besoin.
Pour
cela, il ne s'agira pas de supprimer les institutions
nationales, mais de transférer certaines de
leurs attributions et ressources au profit d'un Etat
fédéral européen. Celui-ci serait
conçu sur un modèle assez voisin, aux
différences culturelles près, de ce
qu'est l'Etat fédéral américain.
Les modalités d'instauration d'un tel Etat
fédéral européen ont été
étudiées en détail par les mouvements
fédéralistes européens (voir
par exemple Le Publius Blog http://the-federalist.bravereflections.com/)
.
Précisons seulement ici qu'un tel Etat fédéral,
outre un Président et une Chambre de représentants
élus au suffrage européen universel,
serait pourvu d'un gouvernement fédéral
et d'une administration placés sous la responsabilité
du Président et/ou de la Chambre. De plus,
pour pouvoir fonctionner, il devrait être doté,
par délégation des Etats nationaux,
d'une administration et des budgets correspondants
à environ la moitié des effectifs et
des ressources fiscales des Etats membres, calculés
au prorata de leur taille. Ce point serait évidemment
fondamental. Il n'est pas nécessaire de le
démontrer ici.
Les
ministères fédéraux à
créer seraient chargés des grandes responsabilités
essentielles à toute puissance étatique
digne de ce nom: défense, diplomatie, économie
et finances, recherche et formation supérieure,
industrie, équipements, agriculture, etc. .
La future administration européenne devra,
entre autres tâches de compétence fédérale,
assurer un protectionnisme "raisonné"
aux frontières extérieures de l'Union
(raisonné: ie. défini sur la base d'accords
de réciprocité avec les autres grands
ensembles mondiaux ). Il s'agira de maîtriser
les flux de biens et services, flux financiers et
flux migratoires, à l'entrée comme à
la sortie.
Les
compétences fédérales n'interdiraient
pas que les Etats membres de la Fédération
puissent disposer dans chacun des domaines communs
d'un certain nombre de responsabilités nationales
et régionales s'exerçant dans le cadre
d'une subsidiarité définie selon les
besoins.
L'expérience
de la vie politique européenne montre cependant
qu'une telle réforme ne serait pas admise d'emblée
par les institutions nationales en place non plus
que par des opinions mal informés par des médias
politiquement conservateurs. Par contre, dans l'immédiat
et sans attendre, dans le cadre du traité de
Lisbonne actuel, interprété avec souplesse,
des politiques dites de coopération renforcée
permettraient de mener des actions à ambition
fédérale sans revoir entièrement
les Traités.
Par ailleurs, le cadre de l'Eurogroupe et la Banque
Centrale européenne (BCE) pourraient offrir
aux Etats ayant adopté l'euro, ainsi par extension
qu'aux autres, la possibilité de se comporter
avec la même efficacité que les Etats-Unis
et la Chine dans les domaines monétaires et
financiers. Il suffirait seulement que les opinions
et les gouvernements se décident à le
faire.
Pour
cela, non seulement à terme mais immédiatement,
des réformes urgentes s'imposent. Il faudrait
que la BCE agisse dans le cadre d'une politique économique
européenne définie en accord entre tous
les Etats membres et la Commission et intégrant
tous les autres aspects d'une telle politique: budgétaires,
fiscaux, sociaux , monétaires etc... Bref il
faudrait un vrai gouvernement européen pour
gouverner l'Europe. Nous en sommes loin, mais c'est
ce qui existe aux Etats Unis. Le gouvernement américain
peut se tromper, tarder à agir, agir mal, mais
il a les pouvoirs constitutionnels pour agir et s'il
se trompe le vote démocratique le sanctionne
vite.
Autrement
dit et en résumant, il faudrait:
1. Donner des pouvoirs et des missions à la
BCE. Elle en fera usage
2. Donner à l'Europe un Gouvernement
3. Obtenir que ce gouvernement adopte avec clairvoyance,
courage et détermination une politique macro-économique
coordonnée et adaptée à la situation
du moment, en liaison avec l'autorité monétaire
centrale, elle-même à la fois indépendante
et coordonnée avec le politique. Montesquieu
aurait bien compris cela et aurait parlé des quatre
pouvoirs : exécutif, législatif, judiciaire
et monétaire
Rappelons
aux hésitants que la création d'un Etat
fédéral européen, qui serait
aujourd'hui très généralement
combattue par les eurosceptiques et les souverainistes,
devrait devenir inéluctable dans l'hypothèse
inspirant ce document. L'aggravation des difficultés
et des menaces pesant sur les Européens fera
que la solution fédérale indispensable
à la puissance apparaîtra comme l'unique
recours, avant l'effondrement et l'anarchie. L'affaiblissement
concomitant des Etats-Unis, jusqu'à ce jour
encore ennemis déterminés d'une Europe-puissance,
sera en ce sens une bonne nouvelle car elle rendra
moins immédiat le risque d'une tutelle américaine
qu'avait à juste titre combattue en son temps
le général de Gaulle.
2.3.
Faire de l'Europe la championne de la nécessaire
coopération internationale.
Nous
avons dans les paragraphes précédents
esquissé un avenir assez sombre, fait de crises
et de conflits risquant de s'aggraver régulièrement
au fil des décennies. Nous avons expliqué
que si l'Europe devait traverser ces crises sans disparaître,
elle devrait commencer par se muscler, en devenant
ce qu'elle n'est pas encore, une véritable
puissance géostratégique. Mais participer
à la construction d'une sorte de Forteresse-Europe
entièrement centrée sur la défense
de ses intérêts ne séduira pas
les nombreux citoyens européens habitués
à se référer aux valeurs altruistes
découlant aussi bien de la tradition chrétienne
que de la rationalité laïque née
du siècle des Lumières. Nous pensons
que l'Europe, confrontée à des situations
dramatiques pouvant pousser à la résurgence
d'instincts particulièrement destructeurs,
devra donner l'exemple de la coopération au
service de valeurs universelles. Elle pourra de cette
façon tendre la main aux forces morales issues
d'autres civilisations et cultures qui éprouveraient
le même besoin. Il ne s'agira d'ailleurs en
l'espèce que d'un altruisme intéressé,
du type de ceux bien décrits par la science
qui poussent des individus d'une même espèce
à s'unir face à des dangers communs.
Dans
cette perspective, l'Europe pourrait apporter aux
autres peuples et forces politiques du monde partageant
les valeurs universalistes les produits d'une expérience
non négligeable au service des institutions
internationales et de la coopération culturelle,
technique et scientifique. Sur des points très
concrets comme l'étude de solutions considérées
actuellement comme quelque peu utopiques mais qui
s'imposeront sans doute dans quelques années,
elle pourrait proposer les changements en profondeur
étudiés d'ores et déjà
par des économistes européens d'avant
garde. Nous pensons en particulier à la mise
en place d'une fiscalité universelle mondiale
(basée par exemple sur les transactions économiques
numériques) ou d'un revenu universel de subsistance,
dit Revenu social garanti (RSG).
Nous
pensons aussi à l'évaluation de ce que
l'on nomme les externalités positives et négatives,
tâche herculéenne mais sans laquelle
il ne pourra jamais y avoir de consensus relatifs
à la croissance et à la décroissance.
Le terme d'externalité désigne les éléments
de coûts et de bénéfices résultant
des activités humaines ou du fonctionnement
des mécanismes de la nature, non comptabilisés
par les systèmes mondiaux de comptabilité
économico-budgétaire et qui par conséquent
ne sont pas ou ne seront pas prises en compte par
les institutions internationales existantes ou à
créer: ONU, FAO, BIT, OMS...ou future éventuelle
Agence de l'environnement. Nous renvoyons sur ces
points aux ouvrages de Yann Moulier Boutang.
Retour
au sommaire
|