Sciences
politiques. Le
monstre doux commenté par Raffaele Simone Synthèse
d'interview par Jean-Paul Baquiast 09/09/2010

Echappant
pour une fois à l'événementiel,
le Monde Magazine du 11 septembre 2010 a eu la bonne
idée de donner la parole au linguiste et philosophe
politique italien Raffaele Simone. Instruit par l'expérience
italienne et française, il se livre à
une critique impitoyable de la droite européenne
actuellement au pouvoir. Mais la gauche et nous mêmes
qui cédons passivement à ces manipulations
ne pouvons échapper à la critique. Automates
Intelligents
Raffaele
Simone a écrit en 2008 Il Mostro mite. Perchè
l'Occidente non va a sinistra, Milan, Garzanti,
traduit sous le titre de Le Monstre doux. L'Occident
vire-t-il à droite ? Gallimard, «
Le Débat », septembre 2010.
Le
livre lui-même mérite quelques actualisations
. Mais
l'entretien confié au Monde Magazine fait les
mises au point nécessaires. Nous résumerons
ici les idées essentielles de l'auteur. Certains
leur reprocheront de n'être pas tout à
fait originales. Il reste qu'elles ont besoin d'être
dites et redites. Nous pourrons dans un autre article
nous poser quelques questions à notre tour,
afin si faire se pouvait d'approfondir le diagnostic.
Pour
Raffaele Simone, la droite nouvelle, parfaitement
incarnée par les personnages coruscants de
Silvio Berlusconi et Nicolas Sarkozy, est en train
de l'emporter dans toute l'Europe. Elle met en place
ce qu'il nomme un « monstre doux », étouffant
les libertés et les idées neuves sous
une convergence de technologies, produits et outils
de formatage des esprits et des moeurs. Ceci permet
à des intérêts cyniques une prise
de pouvoir dont nous ne sommes pas près de
voir le terme.
Ce
monstre doux est un système global de gouvernement,
politique mais aussi médiatique, télévisuel,
culturel et cognitif (idéologique). Les régimes
qui l'incarnent au pouvoir s'appuient sur les milieux
financiers internationaux, principalement anglo-saxons.
Ils sont décidés à réduire
le rôle des Etats, des services publics et du
débat démocratique. Ils méprisent
la vie intellectuelle et la recherche scientifique,
ils cherchent à museler l'opposition et se
félicitent au contraire de susciter les réactions
les plus primaires, ce qui correspond au populisme.
Trois
commandements
Ce
monstre doux s'impose aux populations par trois commandements
. Le premier est de « consommer ».
Il s'agit de la clef du système. La consommation
doit aller jusqu'au gaspillage, bien évidemment
dans un mépris total de l'environnement. Vient
ensuite l'injonction de « s'amuser ».
Le travail devient secondaire par rapport au temps
libre et les loisirs se voulant intelligents n'ont
plus leur place. La télévision la plus
facile s'impose partout. Par son intermédiaire,
il faut rire de tout, y compris des évènements
les plus graves. Les débats politiques, quant
il y en a, sont interrompus dès qu'ils font
mine de devenir sérieux. La radio, jusqu'alors
la moins touchée, s'aligne à son tour.
Quant aux débats sur Internet où pullulent
désormais les sites aux arrières-pensées
commerciales ou politiques, les « modérateurs
» s'arrangent pour ne conserver que les propos
les plus débiles.
Le
troisième commandement enfin impose le mythe
du « corps jeune ». Tout ce qui
donne l'illusion de conserver et retrouver la jeunesse
est promotionné. Tout ce qui laisse entendre
que la société est faite aussi de souffrances,
de vieillesses et de morts est gommé. Les idées
sérieuses sont attribuées à des
barbons dont il est sain de se détourner au
plus vite.
Les
dégâts sociaux d'une telle mise en condition
sont immenses. Les adultes ne faisant pas partie de
l'extrême minorité des super-riches se
sentent rejetés et impuissants, ils deviennent
souvent déprimés ou malades. Les enfants
et les jeunes s'empoisonnent dans la consommation
facile avant de devenir hyper-agités et obèses
car les plaisirs promis ne sont pas au rendez-vous.
L'égoïsme l'emporte sur la solidarité,
sur le goût du métier, de la création
et de la pensée originale.
Tout
ceci finit par modeler la société et
le corps électoral à l'image de ce que
les forces au pouvoir veulent qu'ils se transforment.
Il s'agit d'un mécanisme classique définissant
l'hyper-domination. Les dictatures du 20e siècle
recherchaient le même objectif, mais comme elles
suscitaient beaucoup de résistances, elles
ne l'obtenaient pas facilement. Ce n'est plus le cas
de l 'actuel « monstre doux » à
qui il serait difficile de reprocher de ne pas vouloir
le bien des gens.
Comme
le signale Raffaele Simone, Alexis de Tocqueville
dans « La démocratie en Amérique
» trop injustement oubliée, avait
déjà mentionné le risque de voir
s'établir de telles tyrannies. Il reprenait
d'ailleurs les mises en garde de certains philosophes
de l'Antiquité. Mais comment réagir?
Le droite nouvelle, consommatrice, médiatique,
jouant des influences, dénonçant comme
ringardes les idées de démocratie et
de laïcité, s'adresse à un public
de plus en plus nombreux qu'elle ne cesse de former
à son image. Un cercle vicieux s'établit,
qui ne cesse de se renforcer sur un mode récurrent
automatique.
La
gauche européenne: des décennies de
retard.
La
gauche européenne n'a pas compris cette transformation
profonde, ce véritable bouleversement civilisationnel
découlant de la victoire de l'individualisme
et de la consommation. A lire le réquisitoire
malheureusement fondé de Raffaele Simone ,
on ne peut que la qualifier de gauche la plus bête
du monde. Ou bien elle s'accroche à ses vieilles
idées sociales sans actualiser leur voies d'attaque,
ou bien elle propose de défendre l'avenir de
la planète et de l'humanité en supportant
des sacrifices et en faisant des efforts dont personne
ne veut.
Le
décrochage de la gauche est ancien. Raffaele
Simone établit la liste de tout ce qu'elle
a refusé depuis trente ans: accepter la fin
du communisme, soutenir l'unification européenne
et la réunification allemande, assumer la critique
écologique, prendre en compte l'immigration
de masse, et le besoin de défendre la laïcité
face à un islam conquérant... Elle a
refusé de voir les violences urbaines, le vieillissement
de la population, la perte d'audience des syndicats,
la montée des pays émergents, le poids
d'internet et du numérique. .. Aujourd'hui
elle refuse de prendre en compte les nouvelles menaces
venant de la résurgence dans toute l'Europe,
en synergie d'ailleurs avec le populisme doux des
élites, d'un populisme violent ressuscitant
les anciennes extrêmes-droites.
De
ce fait, plus personne ne reconnait les anciens apports
de la gauche en Europe: les droits des travailleurs,
les libertés publiques, les assurances sociales,
l'enseignement obligatoire, la laïcité
(encore elle), la régulation étatique
prenant la forme de ce que l'on nommait en France
l'économie mixte.... Non seulement la gauche
a laissé perdre son ancien patrimoine de valeurs
et de conquêtes, mais elle ne le revendique
même plus face à la droite qui le pille
et le détourne.
Bien
pire, face à cette droite, elle ne sait rien
proposer qui paraisse susceptible de répondre
aux exigences de la modernité. Quand ce n'est
pas pour l'extrême-gauche un retour à
un communisme toujours aussi effrayant, c'est la résurgence
de valeurs auxquelles personnes ne croit plus. Ainsi
Martine Aubry, rappelle Raffaele Simone, n'a rien
trouvé de mieux que promouvoir le « care
», autrement dit une version anglicisée
d'attitudes compassionnelles par lesquelles aux siècles
précédents les classes dirigeantes,
avec l'aide des Eglises, voulaient faire oublier la
dureté de l'exploitation patronale.
Les
« intellectuels de gauche », pour leur
part, lorsqu'ils s'opposent, se livrent à des
critiques infantiles du néolibéralisme
et de l'américanisme, sans chercher à
faire apparaître les racines profondes de ce
qu'ils dénoncent. Ils font preuve d'une indulgence
coupable à l'égard des régimes
de la gauche autoritaire en Amérique latine,
comme de l'islamisme et du terrorisme qu'ils disent
« comprendre ». Il ne reste donc plus
rien dans le réservoir d'idées de la
gauche, sinon des discours faibles, minimalistes,
sans vision d'ensemble. Il n'est pas étonnant
que les électeurs, déjà en partie
décervelées par le système médiatique
dominant, ne trouvent pas dans le discours et les
programmes de la gauche les puissants ressorts qui
leur permettraient de se réveiller et réagir.
Raffaele
Simone termine l'entretien en évoquant, sans
nous citer évidemment car on ne peut pas lui
demander d'être parfait, certaines de nos analyses
et les grandes lignes des stratégies que nous
développons sur ce site et sur des sites amis
pour essayer de galvaniser les Européens. Mais,
comme nos lecteurs le savent, ces idées sont
encore loin de retenir l'attention des militants et
des électeurs, les seuls capables de faire
capoter le monstre doux qui nous tient prisonniers.