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Article.
Science et politique
Les
points aveugles de la psychologie occidentale
Jean-Paul Baquiast 25/07/2010

Photo Le Monde. . Jeune chinoise avant son exécution.
Dans
un petit entretien publié par La Recherche
(septembre. 2010, p. 26), Jean Louis Beauvois, professeur
émérite de psychologie sociale à
l'université de Nice, commente une étude
canadienne dont la portée nous paraît
être encore plus importante qu'il ne le dit.
Cette étude (J.Henrich et al, BBS, 33, 61,
2010) souligne le biais expérimental (défaut
méthodologique) caractérisant les publications
internationales en psychologie. Celles-ci seraient
réalisées à 96% par des laboratoires
occidentaux, essentiellement nord américains.
Pour eux, l'individu type, servant de sujets à
ces études, est de race blanche, masculin et
issu d'un milieu relativement favorisé.
Il
s'ensuit que cet individu, statistiquement, est empreint
de libéralisme et d'individualisme, valeurs
autour desquelles veulent (ou prétendent) se
construire les sociétés occidentales,
que ce soit au plan économique ou au plan de
l'organisation sociale. Un tel modèle représenterait
ainsi la réalisation la plus parfaite de l'humanité.
Par sociétés occidentales, on entendra
principalement les sociétés anglo-saxonnes,
mais aussi les sociétés européennes
très dominées par l'américanisme.
Cette dépendance nous rend aveugle à
la façon dont plusieurs milliards d'humains
n'étant pas ressortissants de ces sociétés
occidentales se construisent effectivement.
Jean-Louis
Beauvois parle à juste titre à cet égard
de « biais civilisationnel ».
Les études menées sur des élèves
ayant baigné dans une culture occidentale montrent,
dit-il, que les élèves les plus développés
sont aussi les plus autonomes. Or ce trait n'est pas
universel. L'enfant oriental élevé dans
une culture confucianiste se développe en direction
de l' « harmonie avec autrui ».
Il en découle des valeurs qui nous sont quelque
peu étrangères. Mais il existe peu de
telles études. Les Occidentaux dominent la
recherche en psychologie et ont du mal à renoncer
à leur position dominante. Certaines écoles
asiatiques commencent cependant à vouloir considérer
la psychologie occidentale comme une psychologie indigène,
à comparer à celles s'intéressant
à d'autres parties du monde.
Nous
pensons pour notre part que des recherches en psychologie
sociale se voulant aussi scientifiques que possible
devraient effectivement élargir leurs bases
de références. Cela ne devrait pas conduire
les Occidentaux, et pour ce qui nous concerne les
Européens, à l'abandon des valeurs sociales
par lesquelles ils pensent devoir se distinguer des
autres sociétés: l'autonomie des individus,
l'égalité entre les hommes et les femmes,
notamment. Mais cela leur permettrait de mieux comprendre
comment réagissent, en bloc ou individuellement,
des populations auxquelles, avec la mondialisation,
ils seront de plus en plus confrontés.
Des
psychologues occidentaux ont déjà essayé
de comprendre la mentalité de ce que l'on nomme
les combattants-suicides. On peut craindre que leurs
méthodes actuelles d'analyse n'y parviennent
pas. Mais il est des phénomènes de plus
grande ampleur qui devraient aussi être étudiés
avec des méthodes nouvelles. Nous avons indiqué
dans un précédent article (Une grande
divergence à l'envers http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2010/109/divergence.htm
) que l'actuel développement économique
et politique de la Chine, pouvant conduire ce continent-Etat
à rattraper les Etats-Unis dans quelques décennies,
ne repose certainement pas sur les seules valeurs
du capitalisme libéral et de la course au profit
individuel affichées par les Etats-Unis et
dont pourtant les Chinois semblent s'inspirer. Des
mobiles profonds et non encore compris pourraient
pousser les populations chinoises, malgré leurs
difficultés actuelles, à se mobiliser
en groupe pour faire face aux compétitions
avec l'extérieur, d'une façon que nous
percevons mal.
Parmi
ces mobiles se trouvent certainement, comme le souligne
Jean-Louis Beauvois, des processus cognitifs inconscients
hérités du monde animal, comme celui
d'obéir à une norme collective. Ainsi
les troupeaux de buffles en liberté font preuve
à l'occasion d'une véritable intelligence
répartie dont les individus ne sont (sans doute)
pas conscients d'être le siège. Concernant
des comportements cognitifs plus élaborés,
il est certainement indiscutable que les individus
composant les sociétés asiatiques, empruntes
de confucianisme ou de philosophies analogues, puissent
réagir sur un mode groupé, à
la fois inconsciemment et consciemment, d'une façon
que la psychologie anglo-saxonne nourrie du mythe
de l'individu souverain ne serait pas encore capable
de comprendre.
Il
serait donc temps que les Européens, pour leur
part, apprennent à mieux comprendre ceux auxquels
ils ont affaire, ne fut-ce que pour réagir
autrement que par la panique aux menaces que ces derniers
pourraient représenter. Ce faisant, ils pourraient
aussi apprendre à mieux se comprendre eux-mêmes,
car il paraît avéré que les sociétés
européennes n'ont jamais entièrement
adopté le modèle de l'individu mythique
autour duquel s'est construit l' « American
Dream » tel que diffusé par les
médias.
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