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Sciences et politique
Catastrophes naturelles: la faillite des Etats
.par Jean-Paul Baquiast 09/08/2010




Les incendies qui dévastent actuellement la Russie peuvent non sans raisons être attribuées aux modifications climatiques en cours. Il en est de même des pluies d'importance inusitée qui ont créé 15 millions de sans-abris au Pakistan et des glissements de terrains majeurs en Chine. Mais l'ampleur de ces phénomènes est considérablement accrue par l'impéritie des pouvoirs publics dans les Etats concernés. Elle résulte très largement de la démission devant les intérêts privés d'autorités politiques qui devraient assurer en priorité la sécurité des citoyens.

En Russie, pays dont l'exemple nous concerne directement, car il est en cours de rapprochement, de droit ou de fait, avec l'Union européenne, le diagnostic est évident. Pour l'historienne Marie-Hélène Mandrillon, spécialiste de l'environnement russe, qui s'exprime dans le Monde du 6 août, "la catastrophe n'a pas uniquement des causes naturelles". Elle tient essentiellement à la disparition de la fonction de protection de la forêt en Russie qu'assurait du temps de l'URSS un corps de forestiers nombreux et compétent. Avec la libéralisation ayant suivi la fin du régime, les services correspondants n'ont plus été rémunérés par l'Etat, mais « privatisés » c'est-à-dire autorisés à vendre le produit des coupes – ce qu'ils ont fait systématiquement sans se préoccuper d'entretien et de renouvellement. La suppression du ministère de l'environnement en 2000 et le rattachement, en 2004, de l'agence fédérale de la forêt au ministère des ressources naturelles, chargé de l'exploitation et non de la protection de l'environnement, ont entériné cette évolution, de même que la réforme du code forestier, décidée en 2007 par Vladimir Poutine.

Avec ce code, la fonction de protection de la forêt et des tourbières disparaît complètement. Il n'y a plus de gestion centralisée : la protection revient aux régions, avec des problèmes de moyens et de coordination lorsqu'un feu passe d'une région à l'autre. Des groupes financiers aux mains d'oligarques ou de responsables politiques défrichent des bois et créent des lotissements sans autorisation, multipliant les risques de départ de feu. Les projets d'intéressement consistant à louer à long terme des espaces naturels à des firmes chinoises et arabes du Golfe ne feront qu'aggraver les risques.

Face aux incendies, aujourd'hui, la défaillance des Etats saute aux yeux, même si l'absence de transparence ne permet pas d'en mesurer tous les effets. Les sapeurs-pompiers disponibles ne sont pas plus nombreux qu'en France et très mal équipés. L'armée appelée à intervenir se montre très réticente. On se souvient des sacrifiés du devoir à Tchernobyl. Enfin les hôpitaux capables d'accueillir les personnes souffrant de la canicule et de troubles respiratoires graves sont débordés. Certaines villes en reviennent au Moyen-Age, en faisant appel à l'église orthodoxe pour organiser des processions en faveur de la pluie.

Au Pakistan, pays dont le développement est bien moindre que celui de la Russie, ce n'est pas le désengagement de l'Etat qu'il faudrait incriminer dans l'ampleur des conséquences de pluies de mousson anormales, mais plus généralement l'absence traditionnelle de toute autorité publique sérieuse en matière de protection de l'environnement. Les ressources de l'Etat vont non pas aux infrastructures mais aux dépenses militaires ou à des dépenses civiles bénéficiant à des familles et clans privilégiés. Il en résulte qu'aujourd'hui, les mouvements islamistes intégristes, déjà très présents, se montrent les seuls capables d'assurer un minimum d'aide aux populations (voir le New York Times http://nyti.ms/c9fGbC ). Mais ce ne seront pas eux qui pourront entreprendre les grands travaux qui seront nécessaires pour essayer de protéger les sites et activités menacés par le réchauffement climatique.

En Chine, la situation est un peu différente. Il existe un Etat qui s'affirme en charge des grandes infrastructures. Mais les gouvernants, membres du Parti, doivent tenir compte de l'influence des Provinces. De plus les responsables ne sont pas nécessairement compétents. Ils s'engagent dans de grands travaux qui rapportent beaucoup, en termes de pouvoir et de statut, sans mesurer leurs conséquences sur l'environnement. Les glissements de terrains et inondations résultant des pluies sont le plus souvent dus à des opérations, barrages ou routes, menées à la hâte, au mépris des populations paysannes qui avaient acquis une expérience millénaire face aux risques naturels.

Ces exemples, auxquels il faudrait ajouter les sécheresses et crises alimentaires affectant l'Afrique sahélienne, devraient être pris très au sérieux par les Etats européens et par les autorités de Bruxelles. La course actuellement menée, sous la pression des intérêts financiers et du FMI, pour réduire les déficits, se traduit déjà par la suppression d'anciens services publics expérimentés et l'ouverture d'espaces de spéculation privée sans contrôle. On dira que la tradition régalienne de certains Etats a pu jusqu'ici éviter le pire. C'est ainsi que la suppression en France de l'administration ancestrale des Eaux et Forêts n'a pas conduit à la libéralisation intégrale des exploitations forestières. Mais la création de l'Office National des Forêts n'a pas suffit à maintenir la gestion patrimoniale qui s'imposait. Face aux réductions de crédits, cet Office, comme de nombreux autres, est obligé de commercialiser une grande partie de ses activités, dans le cadre de partenariats dits publics-privés qui ne profitent qu'aux spéculateurs. Avec la suppression des emplois publics actuellement programmée, le pire sera à craindre.

Or le réchauffement climatique, du sans doute en partie à des causes naturelles mais accéléré considérablement par la combustion des carburants fossiles et la destruction de l'environnement, ne fera que s'accélérer. De nouvelles catastrophes sont à prévoir. Au niveau mondial cependant, les Etats se montrent toujours incapables de donner une suite au Protocole de Kyoto. Réunis jusqu'au 6 août à Bonn, les négociateurs des Nations unies avaient pour tâche de préparer la conférence de Cancun chargée de compléter, fin novembre, l'embryon d'accord arraché à Copenhague en décembre 2009 afin de contenir la hausse du thermomètre mondial à 2 °C maximum. Ils ne se sont pas mis d'accord. La reculade américaine, véritable trahison de fait, est largement responsable de ce premier échec.

 

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