Si
les divers éléments d'une civilisation
doivent être considérés comme la
manifestation extérieure de l'âme d'un
peuple, il est évident que, dès que l'âme
de ce peuple change, sa civilisation doit également
changer.
Gustave Le Bon1
La
dernière crise économique, qui a secoué
le monde et que nous vivons encore, a montré,
lors de sa survenue, de son déroulement et de
son issue, que les décideurs, qu'ils soient politiques,
économiques ou financiers, n'en avaient aucune
maîtrise. Bien sûr, ils ont pris quelques
mesures d'assainissement des pratiques bancaires ou
quelques engagements de réduction des déficits
nationaux, mais tout le monde sent bien que l'essentiel
n'y est pas. Les mécanismes profonds nous échappent
encore.
Il en reste un qui n'est pas discuté : au cur
des activités économiques, la liberté
des acteurs est essentielle, liberté de travailler
et de produire, liberté d'acheter et de vendre
des biens ou des actions. Mais il faut s'interroger
sur ses conséquences et se demander si ces millions
de personnes en liberté se comportent toutes
de façon aléatoire, annulant mutuellement
leurs actions et ne laissant apparaître aucun
mouvement d'ensemble, -comme les molécules d'un
gaz au repos dans un récipient fermé,
qui exercent une pression régulière sur
toutes les parois-, ou si cette population ne va pas
être traversée par des courants ou de grands
mouvements pouvant présenter une certaine périodicité,
faisant alors soupçonner une certaine élasticité
du milieu ?
Certains auteurs à la suite de Gustave Le Bon,
Robert Prechter 2), John L. Casti 3), insistent sur
la psychologie des masses : ce sont les humeurs des
populations, optimisme ou pessimisme, qui conduisent
les phénomènes économiques et non
l'inverse. J'ai moi-même montré l'existence
de variations périodiques régulières
dans l'évolution des valeurs du Dow-Jones4 laissant
entendre que ces humeurs se retournent de façon
cyclique.
Si
les phénomènes économiques permettent
de mettre en évidence ces variations sur de courtes
durées en relation avec les humeurs des populations,
j'ai pu, sur de plus longues durées, montrer
une corrélation entre les croyances, plus précisément
l'intensité de la foi dans la population, et
les élans de civilisation. On voit que la rencontre
-ou l'opposition- entre le spirituel et le matériel
intervient de manière déterminante dans
le cours de l'évolution de l'humanité,
tout comme les mécanismes économiques
sont soumis aux humeurs des populations.
J'entends
-par "spirituel" non seulement et bien évidement
les croyances et religions du moment, mais surtout la
conception de l'au-delà et d'une forme de vie
future. Un monde imaginaire qui va se réaliser
dans un avenir plus ou moins proche, sous certaines
conditions. Dans une population et selon le moment,
cette foi peut être plus ou moins partagée
ou intense.
-Et par "matériel", la condition ici-bas
incluant façon de vivre, organisation sociale
et technologies.
Sans remonter à des civilisations trop anciennes
et insuffisamment connues, cette rencontre s'est faite
à trois moments de l'histoire récente
:
À
l'époque grecque et romaine, on croit
en une hiérarchie de divinités, depuis
les mânes des ancêtres qui sacralisent le
territoire et veillent sur le foyer, jusqu'aux dieux
de l'Olympe qui protègent la Cité. Ces
dieux ont donné à l'homme les lois et
structures sociales, le feu, l'agriculture, l'ensemble
des techniques, toutes les composantes de la "vie
matérielle sur terre". L'homme leur doit
tout et s'il sait s'attirer leurs faveurs par des sacrifices
en respectant les rites immuables, il prospérera,
la Cité sera protégée, se développera
et vaincra.
C'est cette rencontre, cet échange permanent
entre la croyance et l'action : la croyance qui façonne
le comportement social en imposant la soumission à
la règle par crainte de déplaire aux dieux,
mais qui en même temps donne confiance à
l'homme qui honore ces dieux et respecte les rites,
et le renforce dans son action.
Par exemple, les règles de gouvernement de la
Cité, comme celle qui concernent la pratique
de la démocratie, ont été donné
à l'homme par les dieux; le citoyen y gagne une
dimension supérieure par l'appréciation
de l'ensemble des valeurs sociales : celle de lexpression
démocratique, mais aussi le respect de la discipline,
sens de lhonneur, esprit de sacrifice, dévouement
absolu à la cité, ce quil accepte
en se soumettant aux lois de la société
quil a votées en accord avec les dieux.
Ensuite,
aux premiers siècles de notre ère, cette
foi païenne s'est affadie; les populations de l'empire
romain ont cherché d'autres croyances et se sont
tournés, signe des temps nouveaux, vers de nouvelles
religions d'inspiration monothéiste. Progressivement,
soutenu par les empereurs après avoir été
persécuté, le christianisme s'impose;
et en enseignant la prière il établit
une relation directe, individuelle, entre l'homme et
Dieu et qui ne passe plus par la Cité. Ce changement
dans l'axe de la foi déstabilise la société
romaine : en perdant la foi en ses divinités
protectrices, l'Empire se met à douter de lui-même
et ne pourra plus résister aux envahisseurs barbares,
eux-mêmes individualistes qui se laissent facilement
convertir au christianisme. Au sixième siècle,
dans le chaos général, il ne restera plus
d'organisé en Europe qu'un réseau (une
république5) d'Évêques qui va investir
un roi barbare Clovis sera leur choix- et construire,
avec lui et ses descendants, le système féodal.
Au
Moyen-Âge, le christianisme étend
son emprise sur toute l'Europe; il annonce l'avènement
prochain du Royaume de Dieu qui accueillera les justes.
Les hommes travaillent sur terre à préparer
sa venue, et à se préparer pour elle.
L'activité, privée ou professionnelle,
qu'ils ont ici-bas comme paysans, artisans, clercs,
chevaliers, est cette activité même, s'ils
la font bien en respectant les préceptes de l'Église,
qui leur ouvrira les portes de ce Royaume. Ils ont donc
la double satisfaction de travailler à la fois
pour satisfaire leurs besoins matériels et pour
gagner leur salut. Cela est très motivant et
leur fait accepter la rigoureuse hiérarchie sociale
féodale, seigneurs, clergé et paysans,
qui est voulue par Dieu et qui se retrouve dans son
Royaume, Dieu et les anges, les saints et les élus.
Je pense que c'est cette rencontre plus que fusionnelle,
confusionnelle -ce Royaume de Dieu, maintenant sur terre
et demain dans le Ciel-, entre la dure condition matérielle
et l'espoir né de cette croyance qui est à
l'origine de la poussée civilisatrice du Moyen-Âge.
À
partir du quinzième siècle on
se met à douter de nouveau; le catholicisme ne
répond plus à toutes les espérances.
On ira de Réformes en guerres de religion. L'idée
de Dieu se transforme, devient plus concrète
en empruntant aux techniques naissantes : Il devient
l'horloger qui a créé et /ou fait tourner
le monde. Des intellectuels indépendants constituent
un réseau à travers toute l'Europe (la
République des Lettres de McNeely 6), mettant
en communication croyants et athées, aristocrates
et bourgeois, et qui va répandre des idéaux
scientifiques et démocratiques, à l'origine
des transformations ou révolutions qui se produiront
ensuite.
À
l'époque moderne, aux dix-neuvième et
vingtième siècles jusqu'aux
années 1970, la société occidentale
s'émerveille de son propre progrès, technique
d'abord, qui entraîne le progrès social
et politique. On est persuadé qu'il va durer
encore longtemps et qu'il va sauver l'humanité
en apportant des solutions à tous ses problèmes.
On va vers un monde de bien-être, suffisant, dont
les bienfaits se répandront pour tous. Un monde
qui ensuite pourra s'élancer à la conquête
de l'univers. L'idéal politique, la démocratie,
est un idéal universel; et même si elle
est encore imparfaite, elle se perfectionnera elle aussi
et s'appliquera à tous les pays.
L'élément moteur de tout cela est la richesse
apportée par la consommation qui met l'individu
dans une situation confortable : en même temps
qu'il consomme pour son bien-être, il procure
travail et richesses à ses semblables et participe
au progrès dont les retombées profitent
à tous.
Une vision optimiste, plus matérielle que celle
du Moyen-Âge mais quand même plus réaliste.
Et c'est la rencontre de ce crédo et du niveau
technique développé durant ces deux derniers
siècles qui est à l'origine de la civilisation
moderne.
Puis
à la fin du XXème siècle,
on se met à douter de nouveau; le progrès
touche ses limites révèle ses impuissances,
ne peut cacher ses méfaits. On se surprend à
découvrir que le monde est fini et que ses réserves
s'épuisent. Certains dégâts sont
d'ores et déjà irréparables; il
faut changer notre façon de vivre et de considérer
notre environnement qui commence à notre
porte et s'étend à tout l'univers. C'est
peut être là le changement de perspective
: en découvrant les limites de notre monde, on
se met à regarder aussi loin qu'on peut dans
l'univers, et on s'aperçoit, contrairement à
l'affirmation de Monod 7), qu'il ne nous est pas indifférent.
Nos structures gouvernementales, fractionnées
et aux intérêts opposées, sont impuissantes.
Les flux migratoires deviennent incontrôlables.
Les idées nouvelles aussi, elles se diffusent
sur Internet malgré les frontières. C'est
là qu'apparaissent de nouveaux réseaux
qui rassembleront les individus ouverts aux nouveautés.
On se prend à rêver à des Républiques
électroniques qui outrepasseront les gouvernements
trop rigides 8).
Ensuite
un nouvel accord pourra se faire, vers la fin de ce
siècle, sur une vision universelle de l'homme
en harmonie avec son environnement et ayant un rôle
à jouer dans l'univers. Nouvelle croyance, nouvelles
possibilités techniques, nouvelle civilisation.
Ce
sont là de grands cycles de longues durées,
entretenus par des rencontres entre croyances et techniques,
qui produisent les civilisations. Il est intéressant
de faire remarquer que ces croyances sont des sentiments
religieux, profonds et importants pour les hommes; elles
se transmettent de générations en générations
par l'enseignement et leurs variations lentes (plusieurs
siècles) produisent ces cycles longs. Alors qu'en
introduction, nous avons fait allusion à des
cycles plus courts (plusieurs années) causés
par des humeurs -optimisme ou pessimisme- traversant
les populations et sensibles sur l'activité économiques;
ce sont des dispositions d'esprit plus légères,
inconscientes, se transmettant d'un individu à
un autre dans une espèce de contagion imitative.
Si leurs variations sont plus rapides, elles semblent
cependant peu affectées, selon Casti, par des
phénomènes ponctuels de type catastrophe
économique ou géologique.
La question que l'on peut se poser maintenant est de
savoir si ces deux cycles différents interfèrent
entre eux et quels pourraient en être les effets.
Notes
1)
Le Bon Gustave, Lois Psychologiques de l'évolution
des peuples. Félix Alcan, 1895, Paris.
2) Prechter Robert, The Wave Principle of Human Social
Behaviour and the New Science of Socionomics. New Classic
Library, Gainesville, GA 1999.
3) Casti John L., Mood Matters, Springer New York 2010.
Voir http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2010/107/casti.htm
4) Lépinard Denys, Étude particulière
sur le Dow Jones, Houlgate, 2010.
5) en écho à l'expression "la République
des Lettres", de Ian F. McNeely et Lisa Wolverton,
(voir infra); ces deux "républiques"
présentent de nombreux points communs.
6) McNeely Ian F. et Wolverton Lisa, Reinventing Knowledge,
W.W. Norton New York London.
7) Monod Jacques, Le Hasard et la Nécessité:
Essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne.
Paris, Le Seuil (1970) ISBN 2-02-000618-9.
8 Lépinard Denys, Vers la Démocratie électronique,
Houlgate 1993.
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