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Article. Croyances et Civilisations
Par Denys Lépinard

L'auteur de cet article, dont nous ne sommes pas en mesure de valider le caractère scientifique, se présente en ces termes:

" Je suis un chercheur indépendant, pharmacien et biologiste de formation, mais aussi épistémologiste qui a consacré sa vie à la réflexion sur la vie, l'évolution et l'univers.
En 1983, j'ai écrit un livre : "Une Sinusoïde dans l'Univers".
Voici un élément de ma pensée : L'évolution biologique est un phénomène continu qui fait parti des grands mouvements de l'univers et qui ne doit rien au hasard; l'homme qui est le produit de ce mouvement inconscient doit maintenant, consciemment, en prendre la responsabilité."


Pour en savoir plus

http://www.ontostat.com/index.htm


 

Si les divers éléments d'une civilisation doivent être considérés comme la manifestation extérieure de l'âme d'un peuple, il est évident que, dès que l'âme de ce peuple change, sa civilisation doit également changer.
Gustave Le Bon1

La dernière crise économique, qui a secoué le monde et que nous vivons encore, a montré, lors de sa survenue, de son déroulement et de son issue, que les décideurs, qu'ils soient politiques, économiques ou financiers, n'en avaient aucune maîtrise. Bien sûr, ils ont pris quelques mesures d'assainissement des pratiques bancaires ou quelques engagements de réduction des déficits nationaux, mais tout le monde sent bien que l'essentiel n'y est pas. Les mécanismes profonds nous échappent encore.

Il en reste un qui n'est pas discuté : au cœur des activités économiques, la liberté des acteurs est essentielle, liberté de travailler et de produire, liberté d'acheter et de vendre des biens ou des actions. Mais il faut s'interroger sur ses conséquences et se demander si ces millions de personnes en liberté se comportent toutes de façon aléatoire, annulant mutuellement leurs actions et ne laissant apparaître aucun mouvement d'ensemble, -comme les molécules d'un gaz au repos dans un récipient fermé, qui exercent une pression régulière sur toutes les parois-, ou si cette population ne va pas être traversée par des courants ou de grands mouvements pouvant présenter une certaine périodicité, faisant alors soupçonner une certaine élasticité du milieu ?

Certains auteurs à la suite de Gustave Le Bon, Robert Prechter 2), John L. Casti 3), insistent sur la psychologie des masses : ce sont les humeurs des populations, optimisme ou pessimisme, qui conduisent les phénomènes économiques et non l'inverse. J'ai moi-même montré l'existence de variations périodiques régulières dans l'évolution des valeurs du Dow-Jones4 laissant entendre que ces humeurs se retournent de façon cyclique.

Si les phénomènes économiques permettent de mettre en évidence ces variations sur de courtes durées en relation avec les humeurs des populations, j'ai pu, sur de plus longues durées, montrer une corrélation entre les croyances, plus précisément l'intensité de la foi dans la population, et les élans de civilisation. On voit que la rencontre -ou l'opposition- entre le spirituel et le matériel intervient de manière déterminante dans le cours de l'évolution de l'humanité, tout comme les mécanismes économiques sont soumis aux humeurs des populations.

J'entends

-par "spirituel" non seulement et bien évidement les croyances et religions du moment, mais surtout la conception de l'au-delà et d'une forme de vie future. Un monde imaginaire qui va se réaliser dans un avenir plus ou moins proche, sous certaines conditions. Dans une population et selon le moment, cette foi peut être plus ou moins partagée ou intense.

-Et par "matériel", la condition ici-bas incluant façon de vivre, organisation sociale et technologies.

Sans remonter à des civilisations trop anciennes et insuffisamment connues, cette rencontre s'est faite à trois moments de l'histoire récente :

À l'époque grecque et romaine, on croit en une hiérarchie de divinités, depuis les mânes des ancêtres qui sacralisent le territoire et veillent sur le foyer, jusqu'aux dieux de l'Olympe qui protègent la Cité. Ces dieux ont donné à l'homme les lois et structures sociales, le feu, l'agriculture, l'ensemble des techniques, toutes les composantes de la "vie matérielle sur terre". L'homme leur doit tout et s'il sait s'attirer leurs faveurs par des sacrifices en respectant les rites immuables, il prospérera, la Cité sera protégée, se développera et vaincra.

C'est cette rencontre, cet échange permanent entre la croyance et l'action : la croyance qui façonne le comportement social en imposant la soumission à la règle par crainte de déplaire aux dieux, mais qui en même temps donne confiance à l'homme qui honore ces dieux et respecte les rites, et le renforce dans son action.

Par exemple, les règles de gouvernement de la Cité, comme celle qui concernent la pratique de la démocratie, ont été donné à l'homme par les dieux; le citoyen y gagne une dimension supérieure par l'appréciation de l'ensemble des valeurs sociales : celle de l’expression démocratique, mais aussi le respect de la discipline, sens de l’honneur, esprit de sacrifice, dévouement absolu à la cité, ce qu’il accepte en se soumettant aux lois de la société qu’il a votées en accord avec les dieux.

Ensuite, aux premiers siècles de notre ère, cette foi païenne s'est affadie; les populations de l'empire romain ont cherché d'autres croyances et se sont tournés, signe des temps nouveaux, vers de nouvelles religions d'inspiration monothéiste. Progressivement, soutenu par les empereurs après avoir été persécuté, le christianisme s'impose; et en enseignant la prière il établit une relation directe, individuelle, entre l'homme et Dieu et qui ne passe plus par la Cité. Ce changement dans l'axe de la foi déstabilise la société romaine : en perdant la foi en ses divinités protectrices, l'Empire se met à douter de lui-même et ne pourra plus résister aux envahisseurs barbares, eux-mêmes individualistes qui se laissent facilement convertir au christianisme. Au sixième siècle, dans le chaos général, il ne restera plus d'organisé en Europe qu'un réseau (une république5) d'Évêques qui va investir un roi barbare –Clovis sera leur choix- et construire, avec lui et ses descendants, le système féodal.

Au Moyen-Âge, le christianisme étend son emprise sur toute l'Europe; il annonce l'avènement prochain du Royaume de Dieu qui accueillera les justes. Les hommes travaillent sur terre à préparer sa venue, et à se préparer pour elle. L'activité, privée ou professionnelle, qu'ils ont ici-bas comme paysans, artisans, clercs, chevaliers, est cette activité même, s'ils la font bien en respectant les préceptes de l'Église, qui leur ouvrira les portes de ce Royaume. Ils ont donc la double satisfaction de travailler à la fois pour satisfaire leurs besoins matériels et pour gagner leur salut. Cela est très motivant et leur fait accepter la rigoureuse hiérarchie sociale féodale, seigneurs, clergé et paysans, qui est voulue par Dieu et qui se retrouve dans son Royaume, Dieu et les anges, les saints et les élus.

Je pense que c'est cette rencontre plus que fusionnelle, confusionnelle -ce Royaume de Dieu, maintenant sur terre et demain dans le Ciel-, entre la dure condition matérielle et l'espoir né de cette croyance qui est à l'origine de la poussée civilisatrice du Moyen-Âge.

À partir du quinzième siècle on se met à douter de nouveau; le catholicisme ne répond plus à toutes les espérances. On ira de Réformes en guerres de religion. L'idée de Dieu se transforme, devient plus concrète en empruntant aux techniques naissantes : Il devient l'horloger qui a créé et /ou fait tourner le monde. Des intellectuels indépendants constituent un réseau à travers toute l'Europe (la République des Lettres de McNeely 6), mettant en communication croyants et athées, aristocrates et bourgeois, et qui va répandre des idéaux scientifiques et démocratiques, à l'origine des transformations ou révolutions qui se produiront ensuite.

À l'époque moderne, aux dix-neuvième et vingtième siècles jusqu'aux années 1970, la société occidentale s'émerveille de son propre progrès, technique d'abord, qui entraîne le progrès social et politique. On est persuadé qu'il va durer encore longtemps et qu'il va sauver l'humanité en apportant des solutions à tous ses problèmes. On va vers un monde de bien-être, suffisant, dont les bienfaits se répandront pour tous. Un monde qui ensuite pourra s'élancer à la conquête de l'univers. L'idéal politique, la démocratie, est un idéal universel; et même si elle est encore imparfaite, elle se perfectionnera elle aussi et s'appliquera à tous les pays.

L'élément moteur de tout cela est la richesse apportée par la consommation qui met l'individu dans une situation confortable : en même temps qu'il consomme pour son bien-être, il procure travail et richesses à ses semblables et participe au progrès dont les retombées profitent à tous.

Une vision optimiste, plus matérielle que celle du Moyen-Âge mais quand même plus réaliste. Et c'est la rencontre de ce crédo et du niveau technique développé durant ces deux derniers siècles qui est à l'origine de la civilisation moderne.

Puis à la fin du XXème siècle, on se met à douter de nouveau; le progrès touche ses limites révèle ses impuissances, ne peut cacher ses méfaits. On se surprend à découvrir que le monde est fini et que ses réserves s'épuisent. Certains dégâts sont d'ores et déjà irréparables; il faut changer notre façon de vivre et de considérer notre environnement –qui commence à notre porte et s'étend à tout l'univers. C'est peut être là le changement de perspective : en découvrant les limites de notre monde, on se met à regarder aussi loin qu'on peut dans l'univers, et on s'aperçoit, contrairement à l'affirmation de Monod 7), qu'il ne nous est pas indifférent.

Nos structures gouvernementales, fractionnées et aux intérêts opposées, sont impuissantes. Les flux migratoires deviennent incontrôlables. Les idées nouvelles aussi, elles se diffusent sur Internet malgré les frontières. C'est là qu'apparaissent de nouveaux réseaux qui rassembleront les individus ouverts aux nouveautés. On se prend à rêver à des Républiques électroniques qui outrepasseront les gouvernements trop rigides 8).

Ensuite un nouvel accord pourra se faire, vers la fin de ce siècle, sur une vision universelle de l'homme en harmonie avec son environnement et ayant un rôle à jouer dans l'univers. Nouvelle croyance, nouvelles possibilités techniques, nouvelle civilisation.

Ce sont là de grands cycles de longues durées, entretenus par des rencontres entre croyances et techniques, qui produisent les civilisations. Il est intéressant de faire remarquer que ces croyances sont des sentiments religieux, profonds et importants pour les hommes; elles se transmettent de générations en générations par l'enseignement et leurs variations lentes (plusieurs siècles) produisent ces cycles longs. Alors qu'en introduction, nous avons fait allusion à des cycles plus courts (plusieurs années) causés par des humeurs -optimisme ou pessimisme- traversant les populations et sensibles sur l'activité économiques; ce sont des dispositions d'esprit plus légères, inconscientes, se transmettant d'un individu à un autre dans une espèce de contagion imitative. Si leurs variations sont plus rapides, elles semblent cependant peu affectées, selon Casti, par des phénomènes ponctuels de type catastrophe économique ou géologique.

La question que l'on peut se poser maintenant est de savoir si ces deux cycles différents interfèrent entre eux et quels pourraient en être les effets.

Notes

1) Le Bon Gustave, Lois Psychologiques de l'évolution des peuples. Félix Alcan, 1895, Paris.
2) Prechter Robert, The Wave Principle of Human Social Behaviour and the New Science of Socionomics. New Classic Library, Gainesville, GA 1999.
3) Casti John L., Mood Matters, Springer New York 2010. Voir http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2010/107/casti.htm
4) Lépinard Denys, Étude particulière sur le Dow Jones, Houlgate, 2010.
5) en écho à l'expression "la République des Lettres", de Ian F. McNeely et Lisa Wolverton, (voir infra); ces deux "républiques" présentent de nombreux points communs.
6) McNeely Ian F. et Wolverton Lisa, Reinventing Knowledge, W.W. Norton New York – London.
7) Monod Jacques, Le Hasard et la Nécessité: Essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne. Paris, Le Seuil (1970) ISBN 2-02-000618-9.
8 Lépinard Denys, Vers la Démocratie électronique, Houlgate 1993.

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