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Article.
Science et politique
Le
déclin de l'Amérique: réalité
ou illusion?
Jean-Paul Baquiast 01/09/2010
Les
observateurs des Etats-Unis s'accordent en général
aujourd'hui à reconnaitre le déclin
de la puissance américaine. Ceci qu'ils soient
américains ou étrangers, qu'ils le déplorent
ou qu'ils s'en réjouissent. Mais en prenant
un peu de recul, ne faudrait-il pas se demander si
la crise - sinon l'effondrement - des USA, que nous
observons et commentons tous, ne serait pas en fait
une illusion. Le coeur du système de puissance
américain ne demeure-t-il pas plus fort que
jamais? Encore faudrait-il savoir l'identifier là
où il réside dorénavant.
Sur
l' « Imposture américaine »
Un
bon représentant des auteurs qui décrivent
la fin de la puissance américaine, après
avoir précédemment analysé ses
modalités et les risques qu'elle faisait courir
au reste du monde, est Jean-Philippe Immarigeon. Jean
Philippe Immarigeon est un analyste politique très
versé en géopolitique. Il est chroniqueur
à la Revue de Défense Nationale et publie
le blog American parano dont nous conseillons la fréquentation
(http://americanparano.blog.fr/).
Même s'il est relativement connu aujourd'hui
d'un petit nombre d'esprits cultivés, sa réputation
n'est pas encore selon nous à la hauteur de
ce que mériterait la finesse et le caractère
très documenté de ses écrits.
Il est vrai que l'establishment politique et médiatique
euro-atlantique a du le classer parmi les représentants
de l'anti-américanisme primaire, afin de ne
pas lui donner la parole. Pourtant sa démarche
nous paraît tout à fait scientifique,
et dépourvue d'animosité: essayer de
comprendre d'où provient, comment s'articule
et par quelles voies s'exprime l'illusion bizarre
qui anime la plupart des Américains, celle
d'être les porteurs d'un nouvel évangile
devant lequel le reste du monde devra s'incliner.
En
dehors de son blog précité, au titre
significatif bien qu'ambigu, American parano (sont-ce
les Américains qui sont paranoïaques ou
nous mêmes qui les adorons sans jamais les critiquer?
) Jean Philippe Immarigeon avait écrit deux
livres qui précisaient brillamment ses réticences
à l'égard de l'americano-manie: « American
parano » consacré meilleur essai politique
pour 2006 par le magazine Lire, et « Sarko
l'Américain » (2007). Depuis cependant
a éclaté la crise financière
et économique mondiale de 2007/2008 dont le
système américain a été
le principal responsable, dans le même temps
que l'Amérique accumulait les échecs
ou les impasses militaires. L'arrivée au pouvoir
de Barack Obama, universellement présenté
à l'époque comme le sauveur du système,
semble n'avoir rien arrangé. Il convenait donc
de reprendre avec de nouveaux arguments l'analyse
du déclin américain, tout en posant
en filigrane la question de savoir pourquoi l'atlantisme
continuait en Europe à séduire tellement
les « élites ».
C'est
ce que fait le 3e essai de Jean Philippe Immarigeon,
publié en 2009, « L'imposture américaine.
Splendeur et misère de l'Oncle Sam »
(BE Bourin éditeur, 2009) qui se termine par
un chapitre intitulé « Terminus
Amérique » et par cette phrase « Il
ne sera pas une seconde fois l'Amérique »
qui en résume le sens général.
Ce livre mérite quelques mots de présentation
avant que nous en venions en seconde partie au thème
même du présent article.
L'ouvrage
comporte 4 chapitres. Le premier, l'Amérique
défaite, recense les échecs enregistré
depuis l'élection de Barack Obama: l'impuissance
profonde de celui-ci malgré les promesses,
initiales; le recul de la diplomatie américaine
face à la Russie dans le Caucase et en Europe
orientale; l'incapacité de la plus forte armée
du monde à l'emporter en Irak et en Afghanistan,
malgré le vertige de la puissance matérielle,
navale et aérienne; la crise financière
dégénérant en crise économique
qui frappe en premier chef les épargnants américains;
l'imposture de la mondialisation libérale qui
fait triompher partout le « made in China »
en générant des déserts industriels
et un appauvrissement général en Amérique
même; l'approche enfin de la crise environnementale
qui va sans doute voir l'Amérique incapable
malgré ses affirmations de se désengager
de son « addiction » aux énergies
fossiles. Les échecs en Irak et en Afghanistan
sont d'un lugubre présage pour la puissance
américaine (comme pour ceux, ajouterons-nous,
qui pensent pouvoir s'abriter derrière elle):
la guerre du faible au fort, dite aussi de 4e génération,
se révèle capable de frapper d'impuissance
les armements les plus sophistiqués. Il s'agit
d'un message à méditer pour les pays
qui n'auront pas pris conscience de cette nouvelle
menace mondiale et ne se préparent pas à
l'affronter.
Le
second chapitre, Cette promesse d'un monde parfait,
s'efforce d'aller plus en profondeur à la recherche
des causes quasiment psychologiques qui ont rendu
les Américains si certains de porter le message
dont le monde a besoin et si fragiles en ne percevant
pas les failles de cette certitude. Pour Immarigeon,
le biais qui depuis les origines a faussé le
regard porté par les Américains sur
le monde tient à un détournement du
cartésianisme. Celui-ci est présenté
comme une philosophie mieux vaudrait dire tout
simplement une croyance selon laquelle existe
un monde en soi inconnu mais parfaitement rationnel,
Res extensa, que la raison Res cogitans
doit être capable de déchiffrer. Les
Pères fondateurs de la République américaine
s'en seraient inspirés, ouvrant un vaste champ
aux recherches et aux innovations techno-scientifiques,
auxquelles les Américains continueraient aujourd'hui
à faire massivement confiance.
A
priori, connaissant les ravages que fait actuellement
dans la science et la pensée américaines
la montée apparemment difficile à contenir
du créationnisme et des mythologies évangéliques,
ce n'est pas l'excès de rationalisme qui nous
inquiéterait. Mais Jean Philippe Immarigeon
replace ce rationalisme excessif dans le débat
que connaissent bien nos lecteurs, entre la science
physique réaliste, pour qui il existe un univers
en soi dont la science doit découvrir les lois,
et la physique quantique pour qui le réel est
toujours relatif, construit par l'interaction aléatoire
entre un observateur/acteur et un observé.
Pour lui, la science américaine, et plus largement
la technostructure scientifico-industrielle qui ont
fait la puissance et aussi la faiblesse de l'Amérique,
se sont rattachés au rêve déterministe
de la relativité einstenienne complété
de la croyance à de prétendues variables
cachés, pour refuser l'indétermination
de la physique quantique jugée intuitivement
comme « européenne »,
autrement dit contraires aux valeurs américaines.
Sans
entrer dans ce débat épistémologique,
on peut convenir plus simplement, avec Jean Philippe
Immarigeon, qu'une interprétation déformante
du cartésianisme ou de la rationalité
a conduit les Américains à se percevoir
comme des enfants non seulement du melting pot migratoire
mais du développement technologique, commencé
dès le 19e siècle avec les chemins de
fer et les villes nouvelles. Mais de la foi en la
technologie, ils sont passés rapidement au
scientisme, à la croyance en un progrès
universel que l'Amérique providentielle apporterait
au monde et qui donnerait une unité nouvelle
au genre humain. Ils ont pu le faire sans grandes
difficultés, vu qu'un immense continent aux
ressources encore vierges s'ouvraient à quelques
millions de pionniers. Au même moment, les autres
parties du monde affrontaient des raretés grandissantes
et des démographies galopantes. L'optimisme
messianique ne pouvait guère y avoir cours
La
contrepartie de la croyance en un monde parfait que
la raison individuelle suffit à faire découvrir
entraîne la croyance en la nécessité
de laisser jouer l'ordre naturel. Les institutions
américaines ont été conçues
dès les origines pour favoriser le libéralisme
capitaliste. Il existe une Terre vierge qui sera reconstruite
par les initiatives des individus, s'appuyant sur
les sciences et les techniques. Mais il faudra pour
cela que les individus acceptent la règle commune
imposée par les institutions. Jean Philippe
Immarigeon cite Cioran (Histoire et utopie, Gallimard
1960) qui indiquait que l'utopie entraîne une
organisation de la pensée, un encadrement des
pulsions et des goûts, le formatage des comportements,
des connaissances et du savoir. Sans comparer ce qui
n'est pas comparable, c'est-à-dire l'utopie
sur le mode américain à celle proposée
en son temps par les staliniens, force est de reconnaître
qu'une telle philosophie politique était à
l'opposée de celle régnant encore en
Europe, dans la suite de la révolution française.
Le 3e chapitre de l'Imposture américaine, Un
moment américain, insiste sur ce que l'auteur,
à l'instar de notre ami Philippe Grasset, appelle
le vertige de l'idéal de puissance, s'accomplissant
dans la ruée sur les machines. Il s'agit finalement
d'un idéal de régression considérant
la mécanisation comme une fin en soi, le progrès
étant lié au triomphe de la ferraille.
L'Europe avait tenté de résister, dans
la première moitié du 20e siècle.
Elle avait commencé à découvrir
les limites de la science, ou plus exactement du scientisme.
En développant l'indéterminisme de la
mécanique quantique (dont les chercheurs étaient
à l'origine exclusivement européens),
elle avait refusé les déterminismes
sommaires obligeant à penser le monde comme
une totalité.
Mais
l'Europe s'est suicidé durant la seconde guerre
mondiale, l'Allemagne ayant dans l'ensemble et dès
1914 cédé au rêve de la puissance
par la ferraille et les autres pays européens
n'ayant pas su trouver des voies propres. Tous ont
été obligés de faire appel et
de soumettre à la puissance matérielle
américaine qui venait de s'affirmer non plus
à l'échelle du seul continent américain
mais à celle du monde. A partir de la victoire
des Etats-Unis en 1945, le complexe militaro-industriel
(CMI) formatant la société américaine
a pu penser que le monde lui était désormais
ouvert.
Le
quatrième chapitre, Terminus Amérique,
est d'une certaine façon un retour sur le premier.
Il montre les illusions vite démenties par
l'expérience d'un Francis Fukuyama et du CMI
pour qui l'Amérique devenue hyperpuissance
signait la fin de l'histoire. Mais l'histoire ne s'est
pas arrétée. Le 11 septembre 2001 en
a convaincu de façon traumatisante l'ensemble
des Américains. L'offensive contre l'Irak,
aujourd'hui transférée en Afghanistan
n'a pas signé la fin de l'hyperpuissance, mais
sa considérable perte d'influence. Dans le
même temps, selon Jean Philippe Immarigeon,
l'Amérique montrant au monde les failles de
sa puissance militaire commence à se convaincre
des limites du scientisme organisationnel.
Obama avait voulu annoncer à l'univers entier
le retour de la puissance américaine et de
son message tutélaire. Mais n'y croient plus
que ceux y trouvant des avantages matériels
immédiats. Obama n'aura pas réussi à
réformer l'Amérique, quitte à
la modifiant de fond en comble comme avait tenté
de le faire Gorbatchev pour l'Union soviétique.
Il s'est révélé à peu
de choses près ce qu'il était sans doute
dès le début, un pantin (puppet) otage
et alibi de forces le dépassant. C'en serait
donc fini du rêve américain. Il serait
temps que les Européens s'en rendent compte
et cherchent ailleurs d'autres voies de salut.
Ne
nous réjouissons pas trop tôt
Que
dire de l'argumentation développée par
ce livre? Il ne s'agit pas de la simple reprise des
critiques multiples développées depuis
le Plan Marshall par ceux qui ont toujours refusé
l'inféodation à l'impérialisme
américain. Ses analyses se situent plutôt
dans la tradition d'un Tocqueville mâtiné
de De Gaulle et admirateur de la révolution
de 1789, donc dans la meilleure tradition de l'esprit
et de la culture française. Elles nous intéressent
particulièrement ici puisque nous sommes de
ceux qui pensent que l'Europe ne se fera jamais tant
qu'elle ne se libérera pas de sa révérence
béate à l'égard de l'Amérique.
On ajoutera que le livre ne se réduit pas à
un essai écrit sur un coin de table, un soir
de mauvaise humeur contre l'obamania qui avait saisi
le monde au lendemain de l'élection de ce dernier.
Par l'abondance du travail critique souligné
par le nombre des sources et références
consultées par l'auteur, nous sommes en face
d'une oeuvre d'historien qui apprendra beaucoup de
choses à ses lecteurs. Nous devrions donc en
tant que qu'européen soucieux de voir l'Europe
s'affranchir enfin de la tutelle américaine,
nous réjouir de ce message d'espoir. Notre
tuteur l'Oncle Sam, en grande partie illégitime,
s'enfonçant dans la paralysie, nous pourrions
enfin nous attacher à la construction trop
longtemps différée d'une Europe puissante,
indépendante et solidaire.
Mais
deux raisons, d'inégale importance, nous empêchent
de nous réjouir. D'une part, comme
le souligne Philippe Grasset, nous sommes tellement
impliqués dans le système de domination
américaine que toute diminution de la puissance
américaine fera de nous les premières
victimes des ennemis que l'Amérique s'est forgés
et qu'elle se révèle incapable de contenir.
Nous pensons en particulier à l'extrémisme
islamiste. Plus généralement, la méga-crise
américaine est en grande partie due à
la crise bien plus général d'un système
mondial fondé sur le néo-libéralisme,
face notamment à l'épuisement des ressources
environnementales, dont la Chine et bien d 'autres
puissances seront comme nous les agents et les victimes.
Il nous faudra donc ne pas nous borner à nous
affranchir des Etats-Unis pour trouver les voies du
salut.
Mais
d'autre part, et c'est là qu'un peu de réflexion
s'impose, nous ne sommes pas persuadés de la
justesse de l'affirmation de Jean-Philippe Immarigeon
et de ceux qui comme lui se font les chroniqueurs
du déclin de l'Amérique. Nous commençons
en ce qui nous concerne à nous demander si
la puissance, ou plus exactement l'hyperpuissance
américaine, n'est pas tout simplement en train
de changer de formes et de supports, sans rien perdre
de sa virulence menaçante.
Lorsque
l'on regarde les dessous géopolitiques des
cartes, que constate-t-on? Les différents Complexes
militaro-industriels américains, ceux de l'armement,
de l'énergie, des technologies de la communication,
de l'Espace, sont plus présents et actifs que
jamais, à l'échelle du monde globalisé.
Certes, ils peuvent faire des erreurs occasionnelles,
mais ils réussissent toujours à convaincre
les épargnants et contribuables du reste du
monde à soutenir leurs investissements et leurs
profits, aussi destructeurs d'ailleurs que puissent
être ceux-ci à terme pour le bon équilibre
de la planète.
Par
ailleurs, le soft power des industries dites culturelles
américaines continue à formater les
esprits à grande échelle en se déployant
sur les réseaux multimédias de l'infosphère
et de la cognosphère. Quant aux agences de
renseignement et de contrôle des comportements,
que ces derniers soient traditionnels ou numériques,
elles étendent leurs réseaux aux activités
de milliards d'hommes. Il faut réfléchir
par exemple aux pouvoirs pris par la SAIC (http://www.saic.com/)
ou Science Application International Corporation.
Sous des aspects bien innocents, il s'agit d'une formidable
machine à contrôler les cerveaux, y compris
évidemment les cerveaux européens, face
à laquelle les imitations que cherche à
s'en donner la Chine, notamment, ne font pas le poids.
On pourra lire ce qu'en disait il y a dix ans déjà
le réseau Voltaire, bien informé sur
ce point. Depuis la SAIC et ses ramifications n'ont
fait que croître et embellir.
En
fait, selon notre outil d'analyse, présenté
dans notre livre Le paradoxe du Sapiens, la puissance
américaine trouve aujourd'hui sa base dans
le développement mondial d'un superorganisme
de type anthropotechnique, associant sous des formes
difficiles à identifier des technologies émergentes
et des intérêts humains. Les Humains
dans un tel système sont représentés
par une « élite » de
super-riches, milliardaires en $ jouant sur la scène
internationale avec la plus grande aisance. Ils sont
principalement américains mais ils recrutent
quelques associés et complices dans d'autres
parties du monde, dans les pays émergents ou
émergés comme en Europe.
Tout leur est prétexte à renforcer leur
pouvoir sur le monde, au risque évidemment
d'accélérer par leurs compétitions
internes la survenue des catastrophes écologiques
et humaines que l'on connait. C'est ainsi, au delà
de l'exemple des pollutions pétrolières
un temps à l'affiche, il faut souligner la
façon dont ils profitent de la crise environnementale
pour mettre en place des solutions de géoingénierie
parfaitement hasardeuses et dangereuses. Elles seront
présentées comme devant lutter contre
le réchauffement climatique et relever de l'initiative
commerciale ( « market driven »
). Mais ce seront les citoyens du monde entier qui
en supporteront les coûts, avant d'en faire
les frais.
Dans
l'analyse des nouvelles formes de la puissance américaine,
il faut éviter tout angélisme. Les intérêts
économiques et humains co-associés de
façon symbiotique dans ce nouveau système
anthropotechnique ne veulent ou ne peuvent évidemment
pas tenir compte des dégâts collatéraux
de leur course à la puissance: l'effondrement
de la société américaine pauvre
par exemple, comme l'effondrement de l'Europe envahie
notamment par un islamisme de combat qu'ils contribuent
en permanence à renforcer.
C'est
pourquoi nous nous étonnons de ne pas voir
sous la plume de Jean-Philippe Immarigeon la moindre
allusion à l'hypothèse selon laquelle
les attentats du 11 septembre auraient été
provoqués ou tout au moins tolérés
par le système de pouvoir américain.
Le MIC y a en tous cas trouvé des arguments
pour envahir l'Irak et se donner des ennemis contre
lesquels mobiliser les sciences et les technologies
du complexe. Certes l'opération irakienne n'a
pas tout a fait tourné comme le voulaient sans
doute ses promoteurs. Mais à voir l'importance
que conserve le budget militaire américain
et la bonne volonté des épargnants du
reste du monde à financer le déficit
fédéral, on peut penser que si perdants
il y a, ils sont ailleurs qu'au sein d'une hyperpuissance
américaine plus présente que jamais.
Ce
ne sont pas les grands émergents, Chine ou
Inde, plus que jamais empêtrés dans leurs
problèmes et en retard de technologies, qui
la menaceront. Avis aux Européens.
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