Article.
Une Grande Divergence
à l'envers?
par
Jean-Paul Baquiast 19/08/2010

Ne
vivons nous pas actuellement une Grande Divergence
à l'envers? On sait que c'est le terme utilisé
par les historiens pour désigner la divergence
de développement entre la Chine et l'Occident
survenue à partir du 16e siecle. Les causes
de cette première grande divergence sont encore
discutées, sinon mystérieuses (à
expliquer par de nouvelles causes, plus profondes).Il
faudrait en ce cas expliquer aussi par de nouvelles
causes une grande divergence dans l'autre sens: Occident
-Chine, si elle se produisait vraiment...
Une
Grande divergence à l'envers?
Le
produit intérieur brut (PIB) de la Chine devancera
celui du Japon en 2010, selon les experts chinois,
soit environ 5.064 milliards de dollars contre 5.024.
Le taux de croissance du PIB chinois augmente régulièrement,
malgré la crise. Le Japon conserve un taux
de croissance d'environ 2,3,%, mais il semble devoir
stagner pour diverses raisons que nous n'examinerons
pas ici. Celui de la Chine au contraire s'établirait
pour 2010 à 9% . Cette évolution pose
à nouveau la grande question géopolitique
actuelle, la Chine va-t-elle atteindre le PIB des
Etats-Unis et quand?
Selon
les prévisions du Fonds monétaire international,
les Etats-Unis sont encore loin en tête. Leur
PIB s'établirait à 15 000 milliards
de dollars en 2010, soit pratiquement trois fois plus
que celui de la Chine et du Japon. La Chine, dont
le PIB ne s'élevait qu'à 2 300 milliards
de dollars en 2005 ne dépasserait les Etats-Unis
comme première puissance économique
mondiale, toutes choses égales par ailleurs,
que vers 2027. Il convient également de tenir
compte du PIB par habitant. En Chine, celui-ci est
d'environ 3 600 dollars, contre 46 000 dollars aux
Etats-Unis et 33 500 dollars au Japon.
Notons
que le PIB de l'Allemagne, troisième puissance
économique mondiale jusqu'en 2007 et aujourd'hui
quatrième, a atteint 3 352,7 milliards de dollars
en 2009, selon le FMI. Il devance ceux de la France
(2 675,9 milliards), du Royaume-Uni (2 183,6), de
l'Italie (2 118,3) et du Brésil (1 574). L'Europe
avec un PIB global d'environ 12.000 milliards de dollars
est encore loin devant la Chine, mais à long
terme, elle sera distancée compte tenu de la
faiblesse de ses taux de croissance.
On
peut discuter de la valeur de ces indicateurs pour
mesurer l'état de développement «
réel » d'une population ou d'une économie.
Le PIB ne comptabilise pas en effet ce que l'on nomme
les externalités (valeurs telles que la qualité
de l'eau non prises en compte par la comptabilité
nationale) qu'elles soient positives ou négatives.
Par ailleurs, les partisans de la décroissance
ne considéreront pas nécessairement
comme positifs des progrès faits dans la voie
de la croissance, telle que définie par les
indicateurs du FMI.
Mais
notre propos n'est pas là. Il consiste à
s'interroger sur les différentiels de développement
apparaissant entre la Chine et l'Occident, celui-ci
comprenant aujourd'hui l'Amérique et l'Europe.
Les taux de croissance de la Chine, à cet égard,
sont à considérer sous l'angle historique.
C'est la perspective qu'offrent les recherches menées
sur le thème de ce que l'on a nommé
la Grande Divergence. Pourquoi l'Occident, initialement
représenté par l'Europe, s'est-il subitement
développé à partir des 16e-18e
siècles alors que la Chine, dans l'ensemble,
stagnait ou régressait? Pourquoi aujourd'hui
un mouvement inverse, que l'on nommera peut-être
une grande divergence à l'envers, se produit-il
et jusqu'où s'arrêtera-t-il ?
La
question nous intéresse ici parce que, au delà
des raisons communément évoquées
par les historiens et les économistes (accès
à la mer, aux matières premières,
facteurs démographiques, facteurs culturels),
ne serait-il pas pertinent de rechercher des causes
encore aujourd'hui mal identifiées et mal étudiées,
qui pousseraient de grands ensembles géopolitiques
(l'Europe, l'Amérique, la Chine ...) à
entrer dans des périodes de très longues
durées marquées par l'expansion, la
stagnation ou la récession?
Kenneth
Pomeranz
Nous
avons déjà abordé cette question
dans un article précédent, sans viser
à proprement parler la Chine (voir «
Comment se forment les humeurs collectives »
http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2010/107/mood.htm
) . Dans le cas de la Chine, la question est aujourd'hui
soulevée par les commentaires faits en France
à l'ouvrage de l'historien américain
Kenneth Pomeranz, datant d'une dizaine d'années
mais récemment traduit en français «
Une Grande Divergence, la Chine, l'Europe et la construction
de l'économie mondiale », Albin Michel
.
On
comprend encore assez mal, malgré les études
historiques nombreuses, dont celle de l'académicien
français Jacques Gernet (Le monde chinois,
en 4 volumes), pourquoi la Chine, très en avance
sur l'Europe au 18° siècle dans de nombreux
domaines, n'a pas été entraînée
dans le sillage du mouvement d'industrialisation qui
a caractérisé les nations européennes,
notamment l'Angleterre, laquelle a connu rapidement
une transformation exceptionnelle.
La
Chine bénéficiait au 18°s d'une
prospérité due à un essor agricole,
artisanal et commercial sans précédent,
devançant largement toutes les autres nations.
L'agriculture chinoise, par ses techniques,la diversité
des espèces cultivées, ses rendements,
apparaît comme la plus savante et la plus évoluée
de l'histoire avant l'agronomie moderne...L'agriculteur
chinois est bien mieux nourri et instruit que son
homologue européen. La production artisanale
et les échanges commerciaux sont à l'unisson.
Quant à l'industrie, elle n'est pas en reste.
Les ateliers de coton emploient des centaines de milliers
d'ouvriers, les hauts fourneaux des dizaines de milliers.
La Chine commerce avec le monde entier, par les routes
terrestres mais aussi vers les régions maritimes
voisines.
Comment
expliquer alors le fait que la Chine n'ait pas naturellement
suivi le modèle européen et notamment
la révolution industrielle anglaise dès
la fin du 18°siècle, dont le moteur essentiel
fut l'exploitation du charbon et le règne de
la machine à vapeur, qui a entraîné
les conséquences en chaîne que l'on sait
? Les historiens traditionnels dénoncent le
manque d'adaptativité du système face
aux changements induits par les premières expéditions
maritimes européennes. On signale ainsi l'excès
de centralisation, le gaspillage des ressources publiques
par un Etat vivant au dessus de ses moyens, la corruption,
les guerres lointaines, l'assoupissement lié
à l'euphorie du développement, l'insuffisance
progressive des terres liée à la croissance
démographique...Un rejet de l'occident, pour
des raisons religieuses sinon ethniques, a aussi joué
un rôle.
Mais
le livre de Kenneth Pomeranz remet en cause l'européocentrisme
qui a prévalu dans l'explication du retard
pris par la Chine vis-à-vis de certains pays
d'Europe. Pour lui l'avance industrielle de l'Angleterre
ne serait qu'une question de chance, pas de supériorité
culturelle. La révolution industrielle a eu
lieu en Grande-Bretagne plutôt qu'en Chine par
une sorte de hasard écologique et conjoncturel
: la disponibilité des ressources en charbon
et l'exploitation du Nouveau Monde sont les deux principaux
phénomènes à l'origine de cette
« grande divergence ». Au 18e siècle,
la Chine et l'Europe, selon Pomeranz, se dirigeaient
simultanément, à partir d'un niveau
de développement très voisin, vers une
identique impasse de type pré-industriel, où
la production ne parvenait plus, malgré les
épidémies et les guerres, à devancer
la croissance démographique. Pourquoi dans
ce cas l'Europe fut-elle le berceau de la révolution
industrielle et pas la Chine ?
Parce
que la « chance » de l'Europe, et surtout
de la Grande-Bretagne, fut de disposer d'importants
gisements de charbon à proximité des
lieux de l'activité économique, quand
les ressources chinoises étaient éloignées
des grandes régions de production. Au 19e siècle,
le combustible fossile permit donc un bond en avant
des rendements. La seconde cause est à chercher
dans l'exploitation de l'Amérique coloniale,
riche de matières premières, et sans
population pour les consommer. La divergence fut cependant
relativement lente puisque ce ne fut pas avant la
fin du 19e siècle que l'Europe put enfin s'affirmer
vraiment face à la Chine. Dès ce moment,
la Chine était condamnée à une
stagnation renforcée du fait des offensives
militaires et coloniales entreprises par l'Europe.
Cette
thèse s'inspire d'une approche géostratégique
invitant à envisager des compétitions
entre « régions-centres », dans
le cadre d'une pluralité d'espaces ne tenant
plus prioritairement compte des frontières
politiques et des différences culturelles.
Elle balaie définitivement le « grand
récit » ou « narrative »
d'un Occident éclairé contre le reste
du monde obscurantiste et inadapté à
la modernité. Elle est évidemment contestée,
mais dans l'ensemble, elle ne pourra qu'intéresser
ceux qui s'interrogent aujourd'hui sur la montée
en puissance de la Chine, le déclin relatif
des Etats-Unis et la stagnation sinon le recul de
l'Europe. On devra notamment se demander si des causes
finalement liées à ce que l'on pourrait
appeler le hasard, au sens darwinien du terme (hasard
et nécessité) plutôt que des raisons
politiques et culturelles, n'entraîneraient
pas ces nouvelles divergences.
Quand
la Lune sera chinoise
Nous n'entrerons pas ici dans une analyse détaillée
dont nous n'avons pas tous les éléments.
Bornons nous seulement à évoquer trois
points.
1.
Il est clair que la Chine, aujourd'hui, s'est donnée
la capacité de rattraper les retards industriels
et technologiques qui l'avaient paralysée au
19e siècle. Sur le plan industriel, elle dépasse
désormais les Etats-Unis en ce qui concerne
les technologies liées au pétrole, au
charbon et à la métallurgie. Elle risque
de les surpasser prochainement dans le domaine des
technologies nouvelles. Au plan intellectuel, notamment
celui de la recherche fondamentale, si elle n'a pas
encore le potentiel et surtout la capacité
d'attrait offerts par les universités américaines,
elle en prend rapidement le chemin. Enfin, concernant
la structure administrativo-politique, elle n'a pas
grand chose à envier, bien que s'inscrivant
dans la ligne des démocraties dites autoritaires,
au régime politique des Etats-Unis, actuellement
en voie de dégradation rapide. Seule à
cet égard l'Europe conserverait, pour combien
de temps encore, une tradition de la bonne gouvernance
et du service public qui lui donnerait des avantages
comparatifs certains bien que méconnus. Ainsi
l'ancienne Grande Divergence serait en voie d'être
comblée.
2.De
quelle chance, relevant d'une sorte de hasard favorable,
au sens évoqué par Pomeranz, disposerait
aujourd'hui la Chine, laissant prévoir ce que
nous avons nommé une Grande Divergence dans
l'autre sens? Par celle-ci, la Chine et plus généralement
les puissances asiatiques gravitant autour d'elle
dépasseraient les Etats-Unis, l'Europe et sans
doute aussi l'Afrique d'une façon telle que
l'on pourrait envisager non pas un monde multipolaire
mais un monde sino-centré, la Chine redevenant
ainsi l'Empire du Milieu qu'elle a toujours sans doute
dans son imaginaire conservé l'impression d'être?
Au
point de vue économique et technologique, la
circulation des idées, des savoirs-faire et
des hommes dues à la mondialisation est telle
que la Chine pourrait difficilement se doter d'un
avantage à grande échelle durable que
les autres puissances n'acquéreraient pas rapidement.
Elle dispose certes d'une énorme réserve
en main d'uvre, mais aujourd'hui, il s'agit
plus d'un handicap que d'un avantage, en termes de
force de travail tout au moins.
Par
ailleurs, la contradiction entre consommations dues
au développement et ressources globales qui
selon Pomeranz bloquait déjà au 18e
siècle aussi bien la croissance européenne
que la croissance chinoise, se retrouve aujourd'hui
à bien plus grande échelle. La Chine,
malgré toutes ses technologies, et compte tenu
d'une démographie qui reste difficile à
stabiliser, se heurtera, plus vite encore que les
autres « espaces-mondes » aux limites
imposées par un environnement dont les ressources
s'épuisent rapidement.
Enfin,
pour beacoup d'Occidentaux observateurs de la Chine,
les milieux sociaux acteurs et bénéficiaires
de cette nouvelle croissance n'innoveraient nullement.
Ils se comporteraient avec dix ans de retard comme
leurs homologues des pays capitalistes: aussi durs
comme employeurs, aussi avides et gaspilleurs comme
consommateurs.
3.On
peut penser dans ces conditions que si la Chine continuait
à bénéficier d'une divergence
positive sensible au regard de ses concurrents, Amérique,
Europe et Russie notamment, elle le devrait à
un autre facteur, plus difficile à mettre en
évidence. Nous sommes là dans le domaine
des conjectures.
Faisons
pourtant l'hypothèse que si la Chine, au moins
dans les prochaines décennies, l'emportait
ou paraissait l'emporter sur les puissances rivales,
ce serait grâce à un sentiment, une humeur
(mood), partagé plus ou moins inconsciemment
par ses 2,2 milliards de ressortissants, sans compter
des diasporas très actives et très répandues,
notamment aux Etats-Unis. Ce sentiment, grossièrement
résumé, serait effectivement d'être
au centre du monde et incontournable dans le développement
global de celui-ci. Il s'agira peut-être d'une
telle force sous-jacente qu'elle n'aura pas besoin,
sauf provocations, de s'affirmer dans le cadre de
guerres ouvertes et moins encore de guerres de 4e
génération.
Sans
être d'inspiration laïc au sens donné
en France, ce sentiment ne reposera cependant pas
sur la référence à un Dieu quelconque,
à l'image des religions monothéistes
qui paralysent par d'innombrables préjugés
anti-scientifiques le développement de nations
soumises à des superstitions d'un autre âge.
Il sera au contraire tout acquis à la modernité
et à une certaine forme de démocratie.
Les nouvelles technologies développées
sans complexes seraient alors son support.
On
dira qu'il s'agira en fait d'une forme active de nationalisme,
mais ce terme paraît beaucoup trop grossier
pour qualifier un tel sentiment global. En tous cas,
si notre analyse était fondée, la population
en bénéficiant aurait toutes les chances,
que les politiques économiques s'orientent
ou non vers une nécessaire décroissance,
de disposer d'atouts considérables par rapport
à celles qui n'en bénéficient
plus d'un tel sentiment global. Nous pensons évidemment
aux Européens et aussi aux Américains,
les uns et les autres semblant dorénavant définitivement
et par force obligés de tourner le dos à
leurs rêves de puissance, symbolisés
par l'American Dream.
Il
restera aux anthropologues évolutionnistes
à expliquer, au delà de ces constatations
paraissant s'imposer, les racines profondes, souterraines,
de ce nouveau rêve chinois ressurgi du passé,
et la façon dont il s'insèrera dans
l'évolution globale de l'homo sapiens anthropotechnologicus.
Références
* Sur Kenneth Pomeranz http://blog.passion-histoire.net/?p=5352
* Sur la Chine: Jacques Gernet, Le monde chinois http://www.canalacademie.com/Le-monde-chinois.html
* Sur la marine chinoise http://www.refletsdechine.com/splendeur-de-la-chine-ancienne-et-de-sa-marine.html
* Sur la crise de l'Amérique. Philippe Grasset
http://www.dedefensa.org/article-l_age_sombre_18_08_2010.html