Article.
Crises
climatiques et géostratégie. Les divagations
des courants jets vont-elles avoir des répercussions
géopolitiques de grande ampleur?
par
Jean-Paul Baquiast 25/08/2010
.jpg)
Les
météorologues ont rapidement associé
les deux grands évènements climatiques
de ce mois d'août 2010 ayant quasiment déstabilisé
la Russie et dont les conséquences au Pakistan
sont loin d'être terminées: une canicule
prolongée entraînant des incendies massifs
d'un côté, une mousson inhabituellement
forte provoquant des inondations et glissements de
terrain d'un autre. Ceci pour ne pas mentionner des
phénomènes de moindre ampleur mais d'origine
voisine en Chine et en Inde.
Aussi différents qu'aient pu être ces
événements, ils résulteraient
globalement d'une cause unique, la déstabilisation
de la trajectoire habituelle des courants jets qui
à l'altitude d'environ 10.000 m transportent
d'Ouest en Est à près de 200 km/h des
masses d'air dont les perturbations associées
sont responsables de la succession des systèmes
météorologiques, dépressions
et anticyclones, affectant l'Europe, la Russie et
une partie de l'Asie. Les météorologues
ont d'ailleurs noté que des phénomènes
anormaux moins importants, ressentis quelques semaines
auparavant, vagues de chaleur au Japon, sur les côtes
atlantiques américaines et dans une partie
de l'Europe relevaient de causes voisines.
A
la mi-juillet, les observations notamment satellitaires
ont montré que le jet stream de l'hémisphère
nord a vu son mode d'écoulement modifié.
Sa branche nord s'est trouvée en partie déviée
et bloquée sur l' Europe (ce que les météorologues
nomment un événement bloquant ou bloking
event). Un blocage identique s'était produit
en Juin sur les côtes est américaines.
Sa branche sud a parallèlement été
bloquée à la hauteur du nord du Pakistan.
Les spécialistes attribuent ces blocages à
des phénomènes turbulents se produisant
au sein des courants jets, dont l'écoulement
est évidemment loin d'être laminaires.

Légende
Winds of the jet stream at an altitude of 300 millibars
(roughly 30,000 feet high).
Left: Average July winds from the period 1968
- 1996 show that a two-branch jet stream typically
occurs over Europe and Asia--a northern "polar"
jet stream, and a more southerly "subtropical"
jet stream.
Right: the jet stream pattern in July 2010 was
highly unusual, with a very strong polar jet looping
far to the north of Russia, then diving southwards
towards Pakistan. Image credit: NOAA/ESRL.
The unusual jet stream pattern that led to the 2010
Russian heat wave and Pakistani floods began during
the last week of June, and remained locked in place
all of July and for the first half of August. Long-lived
"blocking" episodes like this are usually
caused by unusual sea surface temperature patterns,
according to recent research done using climate models.
For example, Feudale and Shukla (2010) found that
during the summer of 2003, exceptionally high sea
surface temperatures of 4°C (7°F) above average
over the Mediterranean Sea, combined with unusually
warm SSTs in the northern portion of the North Atlantic
Ocean near the Arctic, combined to shift the jet stream
to the north over Western Europe and create the heat
wave of 2003. I expect that the current SST pattern
over the ocean regions surrounding Europe played a
key role in shifting the jet stream to create the
heat wave of 2010. Note that the SST anomaly pattern
is quite different this year compared to 2003, which
may be why this year's heat wave hit Eastern Europe,
and the 2003 heat wave hit Western Europe. Human-caused
climate change also may have played a role; using
climate models, Stott et al. (2004) found it very
likely (>90% chance) that human-caused climate
change has at least doubled the risk of severe heat
waves like the great 2003 European heat wave.
http://www.wunderground.com/blog/JeffMasters/comment.html?entrynum=1576
Les
ondes de Rossby
De
fortes ondes tourbillonnaires dites de Rossby peuvent
en s'opposant au courant est général
obliger le jet à s'arrêter. Dans ce cas,
la succession des fronts chauds et fronts froids,
des dépressions et des anticyclones qui caractérisent
le climat dit maritime à nos latitudes, à
la hauteur ou en dessous de ce que l'on nomme le front
polaire, s'arrête à son tour.

En conséquence, c'est tout les systèmes
météorologiques associés qui
se trouvent gelés. Les aires de basse pression
du jet, désormais immobilisées, attirent
vers le nord de l'air chaud et sec venu d'Afrique.
A l'inverse, à quelques centaines ou milliers
de km de là, les aires de haute pressions propulsent
vers le sud des masses d'air froid d'origine nordique.
Ces systèmes habituellement en mouvement et
désormais devenus stationnaires pendant plusieurs
semaines provoquent les catastrophes climatiques observées.
Au Pakistan, ils ont coïncidé avec le
phénomène annuel de la mousson d'été
qui affecte les montagnes situées au nord du
pays.
Ceci
dit, pour parler comme Aristote, les ondes de Rossby
entrainant le blocage des courants jets peuvent être
considérées comme des causes matérielles.
Mais quelles ont été cette année
les causes efficientes de phénomènes
de ces ampleurs. S'agit-il du réchauffement
climatique global, entraînant avec l'augmentation
de la teneur des gaz à effet de serre dans
l'atmosphère, les phénomènes
dits extrêmes? Les météorologues
ne peuvent l'affirmer. La résolution permise
par les modèles de l'atmosphère actuellement
en usage est trop faible pour permettre de reproduire
les flux responsables des évènements
bloquants. De plus, une autre hypothèse, selon
laquelle les périodes de basse activité
solaire sont responsables en partie de tels blocages
ne manquent pas d'arguments. C'est ce qui a été
observé en Europe lors de blocages sur de longues
périodes anticycloniques génératrices
de courants froids de nord et nord est en hiver. Les
mêmes causes, liées à la diminution
de l'activité solaire, peuvent être responsables
de la présence de l'anticyclone russo-sibérien
générant comme indiqué ci-dessus
des vagues de chaleur sur l'Europe occidentale.
Ceci
ne veut pas dire que le réchauffement global
lié à l'augmentation des gaz à
effets de serre n'intervient pas. Elle semble directement
à la source, par réchauffement de la
température superficielle des eux océaniques,
de l'augmentation des phénomènes cycloniques
dans les eaux tropicales. Or une dépression
tropicale générée à la
hauteur des Antilles s'insère généralement
dans le courant jet Ouest-Est et peut, si elle est
accentuée, provoquer en retour des perturbations
anarchiques sous la forme des ondes de Rossby lorsque
le jet aborde les atterrages de l'Europe. Le réchauffement
des eaux de l'atlantique nord pourrait également
jouer un rôle, comme lindique Jeff masters cité
ci-dessus. .
Crise
climatique et crises politiques
Si
de tels évènements se renouvelaient
et prenaient de l'ampleur, on conçoit que les
climatologues, météorologues et économistes
seraient de plus en plus sollicités par les
hommes politiques, sinon pour empêcher, du moins
pour prévoir les évènements climatiques
et leurs conséquences économiques et
humaines. D'ores et déjà on constate
que la crise climatique de cet été a
entraîné de nombreuses réactions
dans les milieux politiques. Comme le constate Philippe
Grasset sur son site Dedefensa.org, avec limpact
environnemental et lécho donné
par le système mondial de la communication,
les catastrophes russe (incendies) et pakistanaise
(inondations) ont très fortement contribué
à cette évolution de la perception de
l'importance de la crise climatique.
Celle
ci prend désormais une place essentielle dans
la structure crisique qui caractérise aussi
bien les relations internationales que l'évolution
de la crise générale du système
géopolitique mondial. Elle marque donc une
date importante dans deux domaines. Dune part,
il y a une extension notable, sinon brutale, des événements
écologiques catastrophiques nécessairement
liés, dans un sens ou lautre, à
la crise climatique; dautre part, il y a lapprofondissement
de la perception des problèmes généraux
liés à cette crise, dégradation
de l'environnement avec ses implications politiques
et stratégiques. Ceci dit, la crise climatique
ne se substitue pas aux autres, pouvant provoquer
par exemple une union sacré des grandes puissances
pour lutter contre elle. Elle complique les autres
crises, leur donne des dimensions inédites
liées à des effets inattendus.
Dans
l'immédiat les deux grands événements
de lété les inondations
du Pakistan et les incendies de Russie, sont
gros d'une politisation non soupçonnée
au départ. Américains et Pakistanais
nenvisagent la crise climatique au Pakistan
que sous langle de la stabilité du régime,
y compris avec des répercussions pour la Russie
si les talibans sassuraient le contrôle
du Nord du Pakistan et poussaient jusqu'à la
frontière russe. Pour ce qui est de la catastrophe
russe, la réaction ferme du gouvernement et
la résilience de la population ont éloigné
l'espoir entretenu par certains de voir le régime
d'effondrer. Par contre, comme nous l'avons noté,
une possibilité de coopération euro-russe
dans la lutte contre les catastrophes majeurs pourrait
se trouver relancée, si les hommes politiques
de part de d'autre avaient le courage de l'envisager.Le
maintien de la stabilité russe devrait être
pour les Européens un élément
déterminant des géostratégies
européennes. Les Russes, dans l'immédiat,
semblent en train d'admettre qu'ils ne pourraient
pas être gagnants dans l'approfondissement de
la crise climatique, comme ils l'avaient un moment
laissé dire. Il n'y aura pas de gagnants et
de perdants. Il n'y aura que des perdants.
Références
Sur
les ondes de Rossby, voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Onde_de_Rossby
Sur
l'analyse des évènements d'août
fait par le météorologue Jeff Masters
dans Wunderground, voir http://www.wunderground.com/blog/JeffMasters/comment.html?entrynum=1576
Sur
les conséquences politiques du changement climatique,
voir l'analyse de Jay Gulledge, un des directeurs
des études sur la question du changement climatique
au PEW Center on Global Climate Change
http://www.pewclimate.org/blog/gulledgej/climate-risks-lessons-from-2010%E2%80%99s-extreme-weather
Voir
aussi un commentaire sur le blog du Center of National
Amercan Security concernant les répercussion
de la crise d'août sur diverses politiques gouvernementales
http://www.cnas.org/blogs/naturalsecurity/2010/08/could-security-concerns-change-global-attitudes-countries-straddling-c