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Dossier
La géopolitique. Un
outil nécessaire à la définition
des stratégies européennes
Jean-Paul Baquiast 24/07/2010
Nous
présentons ici en quatre parties un dossier
consacré à la géopolitique, considérée
comme une science dont les citoyens européens
devraient se servir plus fréquemment pour définir
des stratégies européennes. Ci-dessous
les deux dernières parties Automates-Intelligents
|

* Voir
les deux premières parties de ce texte:
http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2010/108/geopolitique.htm
Troisième
Partie. Relations entre la géopolitique et les autres
sciences
Qu'est-ce
qu'une science? Il ne s'agit pas d'un ensemble de descriptions
du monde, organisées en lois, qui s'imposerait aux
esprits sous la forme d'un code devant être utilisé
de façon impérative et sans discussions. Dans
la définition toujours actuelle de la science, celle-ci
se limite à rassembler sous une forme aussi logique
que possible, des connaissances imparfaites et toujours
perfectibles. Mais ces connaissances ne tombent pas du ciel,
imposées par un quelconque livre d'inspiration prétendument
divine. Elles ont fait l'objet de vérifications expérimentales
collectivement approuvées et auxquelles il est préférable
de se référer pour comprendre le monde plutôt
que tout réinventer à partir de ses préjugés
ou de son imagination. Ces connaissances, pour demeurer
valides, doivent sans cesse être utilisées
pour suggérer des hypothèses nouvelles que
l'on soumettra à leur tour à la sanction des
processus expérimentaux collectifs. Ainsi le corpus
de connaissances servant de base à la démarche
de la science particulière à laquelle on s'intéresse
sera constamment tenu à jour pour prendre en compte
des faits nouveaux observés et non encore expliqués,
liés notamment au perfectionnement continu des instruments
d'observations.
Les
sciences humaines et sociales, auxquelles s'apparente, nous
l'avons vu, la géopolitique, respectent certes le
processus ainsi décrit, puisqu'il s'agit de sciences
expérimentales. Elles ne seraient pas crédibles
si, par exemple, elles affirmaient avoir découvert
telle ou telle loi qui ne soit pas vérifiable expérimentalement
par l'ensemble des scientifiques concernés par elle.
Mais leurs prémisses, notamment les concepts qu'elles
utilisent, la façon dont elles mémorisent
en les modélisant leurs observations et leurs conclusions,
les outils dont elles se servent, les interprétations
du monde qu'elles proposent, sont infiniment moins précis
(pour ne pas dire rigoureux) que ceux des sciences dites
exactes: physique, chimie ou astronomie. La mathématisation
des résultats auxquelles elles se livrent de plus
en plus est souvent un cache-misère dissimulant l'incertitude
et la subjectivité de leurs bases. Ceci n'enlève
rien à l'intérêtde ces sciences pour
l'accroissement des connaissances, mais impose beaucoup
de prudence dans la façon dont elles peuvent prétendre
comprendre le monde. Elles doivent donc être très
humbles.
En fait,
les sciences exactes, dites parfois sciences dures, ont
récemment procédé elles-aussi à
un examen de conscience générateur d'humilité
analogue à celui s'imposant aux sciences humaines
et sociales. A la suite notamment de la critique épistémologique
née des succès enregistrés par la mécanique
quantique, l'idée s'est répandue qu'elles
ne pouvaient sans abus de langage affirmer l'existence d'un
réel en soi, indépendant de l'observateur.
Elles admettent aujourd'hui, en général, qu'elles
construisent en permanence leur objet, dans le cadre d'une
interaction entre l'observateur, l'instrument et un réel
ne pouvant pas être approché directement. Cependant
cette construction doit obéir aux contraintes s'imposant
à toute science expérimentale, rappelées
ci-dessus: soumettre les hypothèses nouvelles à
la sanction de l'expérience, elle-même à
terme confirmée par le consensus de l'ensemble des
chercheurs du domaine.
Ce relativisme
constructiviste, qui a encore du mal à se généraliser
chez les chercheurs du monde des sciences exactes, est évidemment
particulièrement opportun dans les sciences humaines
et sociales, y compris dans la géopolitique
si celle-ci veut se faire reconnaître comme une science.
Il est depuis longtemps évident que les objets ou
faits dits « réels » observés
par ces sciences n'existent pas en soi. Il s'agit de cadres
conventionnels permettant de regrouper, malheureusement
sans grande rigueur, des milliers d'observations elles-mêmes
rarement rigoureuses.
Ainsi
le chômage, la croissance, le terrorisme existent
encore moins « en soi » que le big
bang n'existe pour le cosmologiste. Ce sont des constructions
intellectuelles relevant de ce que l'on pourrait appeler
un subjectivisme partagé: un certain nombre de chercheurs
(d'observateurs) se mettent d'accord pour créer telle
ou telle classe d'objets qui leur paraissent pouvoir faire
l'objet de descriptions littéraires ou statistiques
communes. A partir de là, ils étudient comment
ces objets évoluent en fonction de faits nouveaux
se déroulant dans la société: l'invention
d'un nouveau processus technologique a-t-il ou non des conséquences
sur l'emploi, par exemple. Mais là encore, ils sont
obligés de s'en tenir à des observations et
donc à des conclusions très approximatives.
Ceci explique les innombrables discussions portant sur l'existence
des faits ou sur la nature des interprétations qui
en sont données. Les observateurs sont en effet très
différents, leurs motivations peuvent s'opposer et
par conséquent l'établissement de ce que nous
appelions un subjectivisme partagé devient très
difficile.
Néanmoins,
si l'on admet cette fragilité particulière
aux sciences humaines et sociales, on n'en déduira
pas qu'elles génèrent une babélisation
généralisée, un véritable désordre
dans les prémisses et les résultats. Si les
personnes s'y référant admettent que la règle
d'or de toute science, c'est-à-dire le refus d'une
proposition qui ne soit pas vérifiée expérimentalement,
doit s'y appliquer, la science sociale en question, et pour
ce qui nous concerne ici la géopolitique, pourra
conserver le maximum de rigueur compatible avec l'incertitude
caractérisant ses processus de conceptualisation
et d'expérimentation. Certes, des conclusions éventuellement
très différentes, sinon opposées, pourront
être tirées de ses travaux par des chercheurs
ou de simples observateurs disposant d'un arrière
plan politique sinon affectif différent, mais à
tout le moins ceux-ci pourront-ils confronter leurs points
de vue en utilisant des arguments qu'ils reconnaîtront
comme scientifiques, et non purement imaginaires voire volontairement
de mauvaise foi.
Il faut
cependant tempérer cet optimisme. On sait que les
sciences humaines et sociales, et par conséquent
celles qui contribuent aux études géopolitiques,
sont aussi, plus encore que les autres sciences, , du fait
de la diminution volontaire des crédits affectés
aux laboratoires publics indépendants, utilisées
aujourd'hui par des « experts » qui
n'ont rien d'indépendant. Ceux-ci sont recrutés
par des entreprises et des administrations pour donner un
alibi scientifique à des études destinées
à prouver d'avance la validité de telle ou
telle hypothèse posée a priori comme une certitude.
Même si ces experts sont des scientifiques, ils ne
sont pas libres de conclure leurs recherches d'une façon
objective. Ils doivent satisfaire aux cahiers des charges
imposés par ceux qui les financent. Le cas est particulièrement
flagrant dans les domaine de l'histoire ou de l'économie,
couramment utilisées pour justifier des thèses
politiques parfaitement contradictoires. Mais il en est
de même de toutes les autres sciences.
Ceci
admis, il reste que, comme nous l'avons indiqué en
introduction, la géopolitique trouvera un grand profit
à se rapprocher d'un grand nombre de sciences proches
ou plus éloignées dont elle pourra utiliser
les méthodes et les résultats. Nous allons
dans cette partie en présenter une courte liste.
Le lecteur n'est évidemment pas convié à
devenir un expert dans ces sciences (non plus que dans d'autres
non évoquées mais pouvant être importantes).
Il doit cependant savoir qu'elles existent et qu'elles peuvent
éventuellement apporter des éclairages utiles.
3.1.
La géographie, l'histoire et l'économie
Ces
trois sciences, nous l'avons vu, sont à la base même
des études géopolitiques. Sans faire appel
à elles on ne comprendrait pas grand chose à
la complexité du monde que s'efforce d'analyser la
géopolitique. Inutile d'y revenir ici. Ce sur quoi
il serait bon d'insister concerne les développements
récents et les extensions de ces sciences, généralement
peu connus du grand public.
C'est
ainsi que les considérations relatives à la
géographie,
géographie physique ou géographie humaine,
doivent dorénavant intégrer l'ensemble des
sciences de la Terre et du climat: comment ont évolué
et comment évoluent encore les territoires et les
modes de vie imposés aux espèces vivantes
y compris aux humains, par les phénomènes
relevant de la géophysique (tremblements de terre,
volcanisme, désertification...), l'océanologie
et l'hydrophysique (changements de configuration des mers,
des littoraux et des fleuves), la climatologie (précipitations,
températures, modifications plus ou moins rapides
des terres habitables et cultivables résultant du
réchauffement des températures...).
En matière
de géographie humaine, il faut impérativement
étudier la répercussion de ces évolutions
sur les populations appelées à les subir:
famines, nouvelles maladies, migrations, développement
probable de conflits entre ceux qui en souffrent directement
et ceux qui peuvent encore y échapper. On examinera
aussi la façon dont ces phénomènes
de base s'expriment en termes idéologiques, religieux
et politiques. Un domaine de plus en plus important de la
géographie humaine porte dorénavant sur la
multiplication des mégapoles ou très grandes
villes, se généralisant sur un mode tentaculaire
irrésistible et susceptibles de rassembler dans quelques
décennies les trois/quart sinon plus des effectifs
humains. Ces mégapoles, même dans les pays
riches ou émergeant comme la Chine, comportent, à
coté d'immeubles ou tours relativement vivables,
des espaces continus de quartiers dits défavorisés,
de favellas ou de bidonvilles lesquels n'étant pas
durablement vivables, favorisent des explosions sociales
et interethniques.
En matière
d'histoire, dont nous l'avons
dit, une bonne connaissance est indispensable pour comprendre
le présent: qui sommes nous et d'où venons
nous, de nouveaux développements sont eux-aussi à
prendre en considération. C'est vers un horizon arrière
plus lointain que celui de l'histoire contemporaine que
les progrès des connaissances permettent dorénavant
de porter le regard, autrement dit vers l'Antiquité
(2 à 3 mille ans avant le présent) et la préhistoire
(au moins 200 mille ans avant le présent). On rejoint
là l'anthropologie préhistorique, c'est-à-dire
la façon dont les hommes dits modernes se sont progressivement
dégagés, par l'usage des outils et le langage,
des autres primates et de leurs ancêtres mammifères
plus lointains. Contrairement à ce que l'on croit
généralement, ces études intéressent
directement le présent, car c'est à ces époques
que se sont formées une grande partie des bases neurales
et des organisations génétiques qui déterminent
encore la grande majorité de nos organisations corporelles
et sociales, ainsi que les comportements y afférents.
L'épigénétique montre à cet
égard comment n'ont pas cessé d'évoluer,
sur le mode dit de la coévolution ou des déterminismes
croisés, les humains et les milieux dans lesquels
ils vivent.
Ceux
qui ont un peu de temps peuvent ne pas limiter leurs réflexions
à la préhistoire de l'homo sapiens. La biologie
évolutionnaire montre en effet que d'innombrables
comportements humains constatés sans qu'elle puisse
se les expliquer par la géopolitique, trouvent aujourd'hui
des sources aux origines mêmes de la vie complexe,
c'est-à-dire pour certains d'entre eux à l'apparition
des premières bactéries il y a environ 4 milliards
d'années. Au moins à titre de culture générale,
le géopoliticien se doit d'en être conscient.
Prétendre prendre des décisions politiques
qui contrediraient directement des déterminismes
aussi anciens et aussi profonds conduit inévitablement
à des échecs que le naïf ne s'explique
pas.
En présentant
dans la seconde partie les questions intéressant
l'accès aux ressources et à leurs utilisations,
nous avons nécessairement abordé l'économie
dite aussi science économique. Devant les difficultés
de celle-ci à rendre compte des crises contemporaines,
certains en ont conclu qu'il ne s'agissait pas d'une science,
mais plutôt d'un ensemble d'approches et de recettes
relevant de l'idéologie politique. Il est vrai que
la prétention des économistes libéraux
(« laisser jouer librement les marchés
de biens et services, pour le plus grand bénéfice
de tous ») et de leurs successeurs néo-libéraux
(laisser jouer librement les marchés financiers de
la banque et de la monnaie, là encore pour le plus
grand bénéfice de tous ») relève
évidemment d'une volonté politique plus ou
moins concertée. C'est celle des dominants visant
à régir l'évolution économique
du monde au bénéfice de leurs seuls intérêts,
sans s'embarrasser des contraintes protectrices et des modes
de production que par l'intermédiaire des régulations
d'ordre public l'ensemble des populations, producteurs comme
consommateurs, pourraient tenter de faire prévaloir.
Ceci
admis, on ne pourra pas mettre en évidence les impasses
auxquelles conduisent le libéralisme économique
et son double prédateur, le néolibéralisme
financier, sans mener des études économiques
sérieuses. On pourra moins encore envisager des solutions
politiques qui permettraient d'échapper à
ces impasses. La géopolitique a besoin en permanence
d'études relevant des sciences économiques,
en relation plus particulièrement avec la géographie.
Ces études sont très diverses. Elles supposent
d'abord le recueil du plus grand nombre possible d'informations
statistiques: où sont situées les ressources,
où se trouvent les producteurs, les consommateurs
et les épargnants? Mais elles exigent nécessairement
aussi aujourd'hui de se tourner vers les sciences de l'ingénieur
et plus généralement vers les sciences technologiques,
en matière énergétique, agricole, industrielle
et des transports: comment substituer le cas échéant,
et à quel prix, des techniques de production et d'échange
nouvelles à celles dont l'économie critique
constate aujourd'hui les insuffisances? Peut-on véritablement
compter, à court terme, sur les progrès des
nouvelles sciences et technologies pour satisfaire les besoins
économiques de populations dont la croissance démographique
va encore se poursuivre pendant plusieurs décennies?
.
De plus,
dans la mesure où l'économie se devrait désormais
d'être écologique ou environnementale, elle
devrait nécessairement, comme le rappelle l'économiste
Yann Moulier Boutang, entreprendre des études totalement
négligées par l'économie productiviste,
visant à évaluer ce que sont en termes de
valeurs économiques les biens systématiquement
détruits par la recherche du profit à court
terme (l'espace, l'eau, la lumière, la biodiversité)
ou totalement ignorés bien qu'ils contribuent à
l'essentiel des équilibres sociétaux (apprentissages,
coopérations et activités artistiques spontanés,
productions bénévoles, multiples formes d'invention
et d'adaptation relevant de l'imagination et du rêve,
etc.
). Certes, postuler que telle activité
non prise en compte par la comptabilité nationale
et par la financiarisation présente une valeur économique
constitue nécessairement un acte politique, que combattront
les bénéficiaires de l'ordre économique
dominant, mais ce travail, s'il était mené
de façon scientifique, s'il proposait de nouvelles
normes comptables et socio-économiques permettant
de mesurer objectivement l'impact de ces activités
non prises en compte, acquerrait ainsi un caractère
scientifique qui le rendrait plus difficile à contester.
Enfin,
l'économie associé à une géopolitique
et plus particulièrement à des géostratégies
modernes devra nécessairement suggérer les
ressources matérielles et financières indispensables
pour financer les reconversions et nouveaux investissement
qu'elle proposera de réaliser. Il s' agira de
mettre au point des prélèvements, notamment
sous forme d'impôts, portant sur les activités
à décourager, et des modes de financement
n'encourageant pas le gaspillage et la corruption portant
sur les activités à encourager. Plus généralement,
elle devra étudier les grandes lignes de politiques,
si possible au niveau mondial, favorisant la décroissance
des consommations somptuaires ou dangereuses et la croissance
des productions et consommations portant sur le domaine
cognitif, dont nous avons vu qu'il n'était pas limité
par des phénomènes de rareté.
3.2.
Les sciences de la population
On conçoit
aisément que la géopolitique ne puisse se
passer d'études scientifiques aussi poussées
que possible portant sur les populations. Celles-ci constituent
le facteur sans doute le plus important de toute analyse
ou de toute prospective intéressant les relations
entre Etats et l'évolution de leurs institutions.
D'une façon générale, c'est la démographie
qui fournit les données les plus utilisées:
effectifs, âges, sexes, natalité, morbidité,
répartition géographique, mouvements de migration
internes et externes. Pour bien faire, il faudrait y ajouter
des informations sur l'état de santé, les
qualifications professionnelles, le revenu des individus,
etc.
Ces
données devraient idéalement être recueillies
à l'échelle mondiale, mais en fait seuls les
pays les plus développés peuvent les fournir
avec la précision nécessaire. Il faut en effet
pour les obtenir mettre en place des opérations de
recensement des individus, connues depuis l'antiquité,
mais qui demeurent encore lourdes, lentes et coûteuses.
Les pays très peuplés, Chine, Inde, Indonésie,
Nigéria, sont aussi des pays qui faute de moyens
d'enquête suffisant ont du mal à obtenir à
obtenir des statistiques aussi précises que celles
fournies par les pays développées.
Mais il existe un plus grand obstacle à la connaissance
scientifique des populations: les données obtenues
peuvent venir en contradiction avec les affirmations des
pouvoirs publics, destinées à leurs ressortissants
ou aux instances internationales, concernant par exemple
la fécondité et par conséquent l'évolution
de la natalité et des pressions migratoires. Plus
gravement, elles peuvent servir à alimenter des campagnes
internes ou externes dressant des catégories de population
contre d'autres. Le souvenir du recensement des juifs par
les nazis demeure encore, et à juste titre, très
présent dans les mémoires. A cet égard,
peu de pays (hormis les États-Unis) n'osent entreprendre
de statistiques dites ethniques, qui fourniraient pourtant
des éléments précieux aux analyses
géopolitiques.
D'une façon générale, les données
trop personnelles, comme celles concernant l'appartenance
religieuse ou politique, les maladies contagieuses, le passé
judiciaire, sont exclues des recensement, sauf dans les
régimes autoritaires. Il est sans doute difficile
de faire autrement, que ce soit au plan mondial ou aux divers
plans nationaux, car de telles données sensibles
pourraient entretenir des chasses aux minorités ou
aux plus faibles. Mais les géopolitologues perdent
ainsi des sources précieuses d'information, concernant
par exemple l'historique et le devenir des migrations, l'avenir
de la natalité, les risques de conflits inter-ethniques
et inter-religieux. Il faut remplacer ces données
de base par des enquêtes, estimations et modélisations
moins fiables, mais néanmoins utiles.
Les
sciences de la population ne se limitent pas à l'obtention
et aux traitements de données démographiques.
Elles concernent aussi les meilleurs méthodes permettant
de stabiliser les effectifs, soit à la hausse, soit
à la baisse. Dans la mesure où l'état
d'équilibre entre naissances et décès,
ce que l'on nomme la transition démographique, ne
s'est pas encore établi partout dans le monde spontanément,
le contrôle des naissances demeure une nécessité
pour les grands pays très peuplés, Inde et
Chine en premier lieu. Mais on sait que les méthodes
pour y parvenir (dites politiques de l'enfant unique) présentent
de nombreux inconvénients et sont de plus en plus
mal ressenties. Comment en trouver de meilleures?. A l'inverse,
il est des pays, le Japon et l'Europe notamment, qui se
dépeuplent très rapidement et dont l'âge
moyen ne cesse de s'élever. Comme la nature a horreur
du vide, les sociétés et les gouvernements
de ces pays ne pourront pas empêcher d'importantes
migrations provenant des régions du monde disposant
encore d'une forte natalité, celles du continent
africain sub-saharien notamment, en ce qui concerne l'Europe.
Les accepteront-ils, au risque de susciter à terme
un rejet violent du métissage chez les populations
autochtones. Pourront-ils à l'inverse relancer la
natalité au sein de ces mêmes populations autochtones,
jusqu'à des taux permettant leur stabilisation?
Les
autres questions posées à la géopolitique
par l'évolution des populations et leurs mouvements
sont très nombreuses. Nous en pouvons pas les recenser
ici. Bornons nous à signaler la question très
importante et immédiate de la circulation des personnes
diplômées ou disposant d'une bonne compétence
professionnelle. Tous les pays développés
cherchent à les attirer, faute de pouvoir former
suffisamment de nationaux. Mais au delà d'un certain
niveau, de nouveaux problèmes apparaîtront
nécessairement. De quelle sécurité,
par exemple, dans la perspective d'une relation conflictuelle
avec la Chine, pourrait jouir la science américaine,
puisque dès maintenant une majorité de ses
chercheurs appartient à la diaspora asiatique?
A terme,
avec le réchauffement climatique, la désertification
ou les remontées océaniques en résultant,
il ne faut pas se faire d'illusion. Ce seront non plus des
millions de migrants mais des centaines de millions voir
des milliards qui abandonneront leurs localisations actuelles
en direction des pays préservés. Comme il
s'agira par ailleurs de migrations provenant des pays pauvres
surpeuplés et se dirigeant vers les pays encore riches
sous-peuplés, on imagine les conflits violents qui
en résulteront. Il serait temps de prévoir
dès maintenant, si possible au plan international,
la façon dont ces migrations pourraient être
organisées de façon à ne pas déboucher
sur des guerres de survie à grande échelle.
3.3. Les sciences socio-anthropologiques
Appelons ainsi les sciences sociologiques qui étudient
les organisations et rapports sociaux contemporains en les
mettant en relation avec les études de l'anthropologie
évolutionnaire, celles-ci renseignant sur l'origine
parfois lointaine des structures sociales actuelles. Il
est évident que la sociologie, centrée sur
les structures sociales, comme sa version centrée
sur les individus, la psychologie sociale, sont aussi indispensables
à la géopolitique que les sciences évoquées
dans les sections précédentes. Ce ne sont
pas en effet des individus en forme d'électrons libres
qui se confrontent ou s'affrontent sur les terrains de la
géopolitique, mais ce qu'il faut bien appeler des
superorganismes regroupant ces individus sous la contrainte
de déterminismes épigénétiques
très anciens. Nous avons déjà indiqué
que pour comprendre ces déterminismes, il fallait
faire appel à l'anthropologie, sinon à la
biologie, sous leurs formes dites évolutionnaires:
celles qui cherchent à identifier les sources génético-culturelles
et leurs évolutions à travers les siècles
et les lieux.
Nous
ne pouvons, à nouveau, tellement le sujet est riche,
prétendre en donner une vision suffisamment complète.
Indiquons seulement les grandes catégories de comportements,
s'exerçant à travers des institutions, dont
le poids sur les mécanismes étudiés
par la géopolitique se fait constamment sentir. Il
y a d'abord tout ce qui relève du
pouvoir et de la domination. Chez la plupart des
animaux sociaux, comme chez les humains, s'exercent des
mécanismes par lesquels des minorités de dominants
s'imposent à des majorités de dominés.
Chez les humains cependant, les dominés ne se laissent
plus aujourd'hui aussi passivement qu'auparavant contrôler
par les dominants, mais ils disposent de peu de moyens pour
s'opposer pacifiquement à ceux-ci. La tentation de
la révolte violente, dite en termes militaires de
la guerre du faible au fort ou guerre de 4e génération,
s'offre alors à eux. Mais peu s'y engagent, compte
tenu des risques. La sociologie, comme la géopolitique,
ont évidemment intérêt à étudier
scientifiquement ces phénomènes de domination,
ainsi que la façon dont ils changent de forme mais
non de nature, dans le cadre des évolutions technologiques
et démographiques.
Une
forme de domination différente, dont les racines
remontent très haut dans l'histoire, est jugée
à juste titre de plus en plus insupportable en Occident,
mais est encore parfaitement admise dans d'autres parties
du monde. Il s'agit du sexisme,
plus précisément de la domination exercée
par les hommes sur les femmes et accessoirement sur les
enfants. La question est trop connue pour que nous nous
y attardions ici. En termes géopolitiques, évoquons
seulement deux points importants: les mouvements principalement
occidentaux de libération de la femme pourraient-ils
de l'extérieur promouvoir l'éducation et l'autonomie
des femmes dans les pays qui ne l'acceptent pas encore ou
auraient-ils l'effet contraire, en provoquant des réflexes
de défense nationaliste? Et, seconde question, si
le niveau de vie s'élevait spontanément suffisamment
dans ces pays pour que de plus en plus de femmes puissent
acquérir une autonomie suffisante pour s'émanciper,
tandis que dans les pays riches s'établirait une
véritable égalité hommes-femmes (ce
qui est encore loin d'être le cas), verrait-on les
tensions internationales s'apaiser du fait que les femmes
seraient, comme le pensent certaines féministes,
bien moins portées que les hommes aux affrontements
violents? Si cet espoir se révélait fondé,
beaucoup de foyers de conflits menaçant la paix pourraient
disparaître. Mais le processus serait long et, de
toutes façons, rien ne permet d'affirmer que les
femmes soient en profondeur plus pacifiques et diplomates
que les hommes.
Un autre
thème qu'étudie la sociologie, s'appuyant
sur l'anthropologie sociale et aujourd'hui les neurosciences,
concerne la grande ancienneté et la permanence de
la structuration des sociétés humaines en
fonction des croyances religieuses
des individus. Les structures ainsi formées sont
loin d'être tolérantes les unes à l'égard
des autres. Les guerres de religion, que certains occidentaux
participant de la philosophie dite des Lumières avaient
cru voir disparaître avec le progrès technique
et l'internationalisation des cultures, paraissent en plein
recrudescence.
Nous avons précédemment indiqué que
les églises et les religions, celles-ci considérées
comme des mouvements plus diffus mais non moins bien organisés
regroupant les individus autour de chefs politico-religieux
et de convictions profondément imbriquées
dans les cerveaux, ont toujours constitué des facteurs
d'affrontements géopolitiques puissants. L'histoire
de l'Europe et celle des conflits entre Etats européens
peut en grande partie être interprétée
comme résultant de conflits politico-économiques
entre catholiques romains, catholiques orthodoxes et protestants.
Il en est de même des expéditions coloniales,
dont la composante religieuse, présentée comme
devant convertir des infidèles, n'étaient
pas négligeable.
Aujourd'hui,
il est très légitime de considérer
que derrière les puissances politiques généralement
reconnues par la diplomatie se trouvent des empires religieux
plus ou moins en état de clash civilisationnel, pour
reprendre l'expression de Samuel Huntington. On aurait ainsi
un monde musulman, un monde chrétien lui-même
divisé entre catholiques et protestants principalement
évangéliques, un monde hindouiste et un monde
asiatique que nous pourrions dire confucéen
sans mentionner d'autres blocs moins importants numériquement
mais de plus en plus actifs : juifs, chrétiens orthodoxes,
etc.
Les
haines demeurent fortes, même si les représentants
officiels de ces religions s'efforcent à la modération.
N'entendait-on pas récemment un imam affirmer que
les non-musulmans sont « pires que des animaux »
et méritent donc la mort. Les psychologues
et neuroscientifiques ont encore beaucoup de travail à
faire pour mettre en évidence les bases neurales
de tels excès, heureusement non partagés
pour le moment par la majorité des croyants
de toutes obédiences.
Une
exception notable à la violence générale
doit être signalée, il s'agit du groupe démographiquement
peu nombreux (peut-être quelques centaines de millions
de personnes), inorganisé politiquement et aujourd'hui
attaqué de toutes parts, qui rassemble les personnes
de conviction matérialiste (naturaliste dans la langue
anglaise) et athée. Ce groupe présente le
caractère intéressant d'être présent
dans toutes les parties du monde, bien que mieux représenté
en Europe qu'ailleurs. Il rassemble aussi beaucoup de scientifiques
et d'intellectuels, relativement tolérants les uns
à l'égard des autres, malgré leurs
différences. Il pourrait donc jouer un rôle
plus important qu'actuellement en vue de prévenir
les futurs conflits géopolitiques qui naîtront
inévitablement, nous l'avons vu, de la future grande
crise climatique et économique mondiale.
Nous
pouvons inclure dans l'approche sociologique de la géostratégie
les propositions d'une approche scientifique de plus en
plus reconnue chez les spécialistes des systèmes
de communication sociale, la mémétique.
On sait que le généticien britannique Richard
Dawkins avait proposé il y a trente ans de considérer
les idées, images et comportements stéréotypés
se diffusant dans les sociétés humaines comme
des entités réplicantes et mutantes d'un nouveau
genre, qu'il a nommé des mèmes. Ces mèmes,
tels des organismes biologiques, contaminent les milieux
leur offrant des ressources, mutent et, en évoluant,
modifient de façon épigénétique
les supports qui les hébergent.
Les
mèmes, comme tous les réplicants de type viral,
ne prennent absolument pas en considération le sort
des supports et organismes leur offrant des ressources.
Ils se multiplient jusqu'à épuisement de ces
supports, dont les plus accueillants pour eux sont les cerveaux
humains, les langages et les canaux de communication sociaux.
Il est tout à fait possible d'expliquer par la mémétique
la plus grande partie des évènements géopolitiques
passés ou contemporains ne trouvant pas de raison
d'être à la lumière des autres sciences:
pourquoi par exemple des guerres entre humains pour des
religions et idéologies politiques, faisant des millions
de morts? Si ces guerres étaient justifiées
par des conflits d'intérêts économiques,
elles devraient aboutir rapidement à des accords
de répartition d'influence. Pour les mèmes
qui s'affrontent dans les cerveaux des combattants, au contraire,
il n'y a pas d'autre issus que l'anéantissement de
l'adversaire.
Divers
auteurs, généralement anglo-saxons, ont entrepris
de relire l'histoire géopolitique du monde à
la lumière de la mémétique. C'est le
cas du très prolifique Howard Bloom, dont les ouvrages
sont souvent très éclairants, bien que, selon
nous, parfois déformés par sa croyance dans
les vertus du libéralisme économique jusqu'à
aujourd'hui présenté aux Etats-Unis comme
pouvant résoudre tous les problèmes de croissance.
Nous avons pour notre part un peu élargi l'approche
mémétique en essayant d'expliquer l'histoire
des civilisations humaines par des compétitions darwiniennes
entre superorganismes conjuguant des composantes anthropologiques
(humaines) et des composantes technologiques, nommés
par nous des systèmes anthropotechniques ( Baquiast.
Le paradoxe du sapiens, JP. Bayol, 2010).
Ces
considérations conduisent à évoquer
un autre aspect de la structuration des sociétés
en ensembles potentiellement conflictuels ayant une grande
influence géopolitique. Il s'agit des réseaux
numériques modernes de radiodiffusion, télévision
et téléphones multimédias qui dorénavant
couvrent pratiquement la globe tout entier, touchant directement
ou indirectement tous les humains, sauf peut-être
les plus démunis d'entre eux. Si la mégacrise
que nous avons plusieurs fois évoquée se précisait,
il est vraisemblable que les infrastructures terrestres
et spatiales permettant à ces réseaux de fonctionner
seraient conservées, car elles sont et seront de
plus en plus des enjeux de pouvoir pour les acteurs de ce
que nous avons désigné par le terme de capitalisme
cognitif emprunté à Yann Moulier Boutang.
Elles seront aussi et tout autant des enjeux de pouvoir
pur et simple, au service des forces de domination dont
nous venons de rappeler les racines anthropologiques profondes.
Il faut
en effet se dépouiller de tout idéalisme.
Les grands réseaux et les contenus de toutes sortes
qui y circulent ont été au début de
la révolution numérique présentés
comme des facteurs d'internationalisation heureuse et pacifique.
Il s'agissait, on le voit maintenant, d'un mensonge, propagé
par les pouvoirs politiques, économiques et aussi
religieux qui en profitaient. On sait que l'empire américain,
en investissant des sommes considérables dans les
industries dites culturelles, dont Hollywood a toujours
été l'emblème, a cherché à
étendre son pouvoir sur les esprits, le « softpower »,
dans le même temps qu'il fortifiait son pouvoir sur
les choses et les gens en investissant des trillions de
dollars dans les technologies militaires. L'imprégnation
en découlant demeure très forte, notamment
en Europe. L'atlantisme dont les Européens n'arrivent
pas à se défaire, malgré les erreurs
contagieuses croissantes de la politique américaine,
est en grande partie un produit de l'influence que continuent
à exercer des contenus culturels fort bien faits,
mais pétris d'une idéologie d'aliénation.
Ceci
étant, aujourd'hui, tous les grands blocs géopolitiques,
Etats et religions, se sont saisis des réseaux numériques
pour diffuser, soit dans leur propre sphère linguistique
et culturelle, soit à destination du reste du monde,
des thèmes et images favorisant à leur profit
la conquête des esprits et le formatage des comportements.
Il s'agit, par définition, d'influences transcendant
les frontières politiques et les interdits éventuels.
On le voit en Europe avec le succès, dans les banlieues
à forte population musulmane, de chaînes de
télévision financées très largement
par les pétro-dollars du Golfe Persique et dont le
moins que l'on puisse dire est qu'elles n'encouragent pas
l'assimilation des émigrés par les pays d'accueil.
Les grandes entreprises mondialisées, dont nous avons
précédemment souligné le rôle
comme acteurs géopolitiques, utilisent elles-aussi
les réseaux numériques pour propager leur
image, leurs produits et plus généralement
la culture de consommation docile dont elles voudraient
que tous les citoyens deviennent des représentants.
Elles le font d'autant plus facilement qu'elles sont elles-mêmes
très souvent expertes en technologies de l'information.
Elles offrent donc aux consommateurs des produits sans cesse
nouveaux et attrayants, capables de capter leurs temps de
cerveaux disponibles, selon l'expression de Patrick Le Lay.
Mais elles ne s'engagent pas seulement au profit de leurs
politiques commerciales. Elles soutiennent de façon
plus ou moins visible les philosophies politiques des « élites
dominantes » avec qui elles partagent le pouvoir.
L'empire américain bénéficie encore
pour l'essentiel de ces apports dits publicitaires, mais
qui sont en fait fortement orientés politiquement.
Cependant, dorénavant, en Asie, le relais est pris
par les grandes entreprises mondialisées d'origine
locale.
Si l'on
considère enfin que la guerre,
sous ses multiples formes, a toujours constitué un
événement sociologique majeur à prendre
en considération par la géopolitique, il conviendra
que celle-ci s'interroge sur ses origines multimillénaires,
ses formes récentes et ses perspectives, si l'on
peut dire, d'avenir. La guerre de 4e génération
et le terrorisme, associés de plus en plus souvent
à l'engagement de jeunes enfants et ayant de beaux
jours devant eux, ne devront pas être oubliés.
Ce travail d'analyse est fait en permanence par les bureaux
d'études et écoles participant du complexe
militaro-politico-industriel des grands Etats. Il est absolument
nécessaire de s'intéresser à leurs
réflexions, dès lors du moins que celles-ci
ne restent pas couvertes par le secret défense. Mais
il existe aussi une science universitaire spécifique
portant sur les guerres et conflits, désignée
en France par le nom étrange de polémologie,
dont les enseignements mériteraient d'être
mieux connus.
3.4.
Les sciences juridiques et politiques
Le géopolitologue averti, celui qui ne veut pas se
laisser prendre aux pièges des évidences,
tend à ne pas attacher beaucoup d'importance aux
superstructures juridiques, dont Marx avait non sans raison
montré qu'elles recouvraient des infrastructures
économiques et sociales dont l'importance politique
était bien supérieure. Au delà du droit,
généralement affiché mais non respecté,
le géopolitologue averti cherche à voir le
dessous des cartes, selon l'expression consacrée.
Ce serait cependant une erreur de penser que la géopolitique
puisse négliger les enjeux s'attachant aux formes
juridiques explicites adoptées par les grands acteurs.
Une bonne connaissance des différents types de droits
nationaux, droits privés civiles et commerciaux,
droits criminels, droits constitutionnels et surtout, dans
le domaine des relations diplomatiques, droit public international,
s'impose en effet pour faire apparaître la façon
dont les choix juridiques et institutionnels reflètent
les conflits géopolitiques sous-jacents. Elle s'impose
encore plus dès que l'on envisage les solutions permettant
de porter remède aux dysfonctionnements actuels.
Mais
à cette fin, l'étude du droit doit se compléter
d'un appel à la science politique. Celle-ci, si elle
cherche à voir au delà des apparences, est
fort utile pour dissiper l'impression de sécurité
donnée par une loi ou un traité jugé
bien fait mais dont nul ne se préoccupe de la façon
dont ils sont appliqués. La science politique est
une science du réalisme. Elle peut montrer comment,
derrière de fort belles coquilles juridiques, règnent
parfois la corruption, le népotisme et le plus souvent
l'inefficacité.
Ainsi,
sans faire systématiquement appel au droit comparé
approfondi, la géopolitique peut se servir des sciences
juridiques et politiques pour comprendre pourquoi tel Etat,
telle institution publique, telle grande entreprise adopte
telle forme juridique, même si celle-ci ne correspond
que de façon lointaine à ses pratiques effectives.
Mais c'est surtout dans la perspective des futures institutions
censées protéger le monde des dangers à
venir que les sciences juridiques et politiques seront utiles.
Il faudra éviter les erreurs résultant d'un
juridisme naïf, telles celles nées après
la création de la Société des Nations
en 1920 ou même celles découlant aujourd'hui
d'une mauvaise adéquation des traités européens
aux besoins de l'Union.
Pour
les Européens, une réflexion géostratégique
approfondie sur les formes constitutionnelles et de droit
communautaire que devrait adopter une Union européenne
capable de survivre dans l'actuel monde multipolaire devrait
être entreprise immédiatement. Il faudra choisir
pensons-nous entre un Etat fédéral musclé
associant tous les Etats-membres ou la création d'un
Euroland dont un Etat binational mariant l'Allemagne et
la France pourrait être le pôle et qui se doterait
d'institutions et de réglementations communes.
Au plan
mondial par ailleurs, à une époque où
chacun perçoit les insuffisances de l'Organisation
des Nations Unies et des structures qui lui sont rattachées,
la même réflexion géostratégique
s'imposerait, si l'on ne voulait pas que les institutions
actuelles soient, plus encore qu'actuellement, prises en
mains et détournées par des forces politiques,
économiques et religieuses n'ayant rien de démocratique.
Le besoin sera encore plus grand lorsque la grande crise
qui se prépare rendra définitivement obsolètes
les structures juridiques et politiques en place depuis
70 ans.
Quatrième
partie. Deux scénarios proposés par deux interprétations
différentes de la géopolitique
A quoi peut servir la géopolitique, nous sommes nous
demandé en introduction? A mieux comprendre le monde
actuel et son évolution, avions nous répondu,
en évitant les simplifications abusives souvent répandues
volontairement par des acteurs de la géopolitiques
qui cachent leur jeu. Mais comprendre ne se limite pas à
jeter un regard informé sur le monde. Comprendre
doit servir à agir plus efficacement, plus intelligemment,
dans le monde où l'on se trouve. Si, comme nous proposons
de le faire, nous voulions établir des stratégies
politiques intéressant l'avenir de l'Europe, il conviendrait
de disposer de scénarios susceptibles d'éclairer
ce même avenir. Ces scénarios, qui en l'état
ne seraient que de simples hypothèses, permettraient
cependant de tenir compte des contraintes géopolitiques
paraissant les plus probables au moment où ces stratégies
seraient élaborées.
Il n'y
a rien de plus risqué, dit-on souvent à titre
de plaisanterie, que vouloir prédire l'avenir, alors
que la prédiction du passé est autrement plus
facile. Nous n'allons pas cependant ici reculer devant la
difficulté. Il nous faudra seulement rappeler que
les scénarios retenus ci-dessous, que nous avons
limité à deux pour ne pas excéder le
cadre de cette étude, ne sont que de simples hypothèses.
A titre de précaution d'ailleurs, nous avons choisi
de proposer une hypothèse que nous qualifierons d'optimiste,
et une autre que nous qualifierons de pessimiste. Les lecteurs,
puis plus tard ceux qui prendraient en charge le projet
de développement pour l'Europe présenté
en fin d'ouvrage, choisiront le scénario qui leur
paraitront le plus probable, sans exclure évidemment
la gamme de propositions intermédiaires envisageables.
Mais,
rappelons le, ces scénarios ne sont en l'état
que des hypothèses. Comme nous l'avons indiqué
précédemment, si la géopolitique se
veut une science, elle doit à l'instar de toutes
les sciences, respecter les protocoles de la recherche expérimentale:
formulation d'hypothèses, sélection de « faits »
d'observation, vérification expérimentale
des hypothèses à la lumière de ces
observations, élaboration de lois hypothétiques,
discussion de ces lois au sein de la communauté scientifique,
adoption finale... en attendant de nouvelles hypothèses.
Chacun, même non scientifique, devrait respecter ces
protocoles. Dans le cadre de cet essai, nous n'allons pas
nous engager dans le détail de tels processus, mais
nos scénarios, cependant, ne devraient en aucun cas
y échapper.
Nous
allons préciser ci-dessous le scénario optimiste
et le scénario pessimiste. Nous ne nous situons évidemment
pas à l'échelle de la seule Europe mais à
l'échelle du monde. Aujourd'hui, aucune entité
géopolitique, fut-elle de taille respectable, comme
l'est l'Europe, ne peut espérer échapper aux
contraintes s'exerçant au niveau mondial.
Pour le scénario optimiste, les conflits de type
géopolitiques, se résoudront par le dialogue
entre les civilisations, l'appel aux valeurs humanistes,
le progrès technologique (Singularité). On
devra choisir cependant dans cette perspective entre le
libéralisme, consistant à laisser se dérouler
les évènements sans intervention politique
volontariste, et la régulation, faisant intervenir
les puissances publiques pour compenser les excès
du libre jeu des acteurs. Rechercher une synthèse
des deux paraitra la meilleure solution. Dans ce scénario,
l'Europe pourrait jouer, de par ses vertus propres, un rôle
très important.
Pour le scénario pessimiste, les compétitions
entre acteurs dans un monde aux ressources finies ne seront
pas totalement contrôlables. L'ubris de la lutte pour
le pouvoir et de la course aux technologies de puissances
produiront des catastrophes. Il n'est pas certain que des
régulations, fussent-elles énergiques, puissent
les éviter. Qui en effet pourrait prendre la responsabilité
de les décider et de les mettre en oeuvre, si les
pouvoirs engagés dans des compétitions aveugles
tiennent tous les leviers de commande, y compris au plan
politique. Comme cependant le pire n'est jamais certain,
ce scénario pourrait envisager certaines voies de
sauvetage de type « désespéré »,
dans lesquelles l'Europe pourrait jouer un rôle.
Nous
laisserons les lecteurs décider eux-mêmes lequel
de ces deux scénarios aurait le plus de chances de
se réaliser et, par conséquent, lequel devrait
servir de cadre à une prospective géostratégique
intéressant l'Europe.
4.1.
Un scénario optimiste
Dans
ce scénario, on ne nie pas l'existence des phénomènes
d'aggravation des crises économiques et sociales
qui se développent actuellement: accroissement des
besoins de consommation du à l'augmentation de la
natalité dans nombre de pays, ce au moins jusqu'à
2050, raréfaction des ressources naturelles, destruction
de la biodiversité, réchauffement climatique
diminuant les superficies cultivables et habitables... Cependant,
le scénario postule (pose en principe) que l'homme
a toujours su dans l'histoire échapper aux situations
apparemment sans issues qui menaçaient sa survie,
grâce à son intelligence, son inventivité
et aussi grâce à ses qualités morales,
lesquelles finissaient par l'emporter sur l'esprit de conquête
et de destruction. L'exemple de la seconde guerre mondiale
est souvent cité. Au moment où une partie
du monde semblait sur le point de tomber sous la domination
de dictatures impitoyables, un sursaut a fini par survenir
de la part des démocraties et la paix mondiale, suivie
d'une prospérité sans égale, s'est
alors installée pendant quelques décennies.
Examinons rapidement ici les deux facteurs de nature géostratégique
susceptibles de crédibiliser ce scénario optimiste.
La
Singularité
Le principal
facteur susceptible de résoudre les crises qui s'annoncent
a été depuis déjà quelques années
décrit et annoncé par le futurologue Ray Kurzweil
et l'Institut qu'il a contribué à créer,
le Singularity Institute (http://singinst.org/).
Il s'agit de ce que ces scientifiques ont nommé la
Singularité, phénomène dont ils attendent
la résolution des problèmes de rareté
actuels. Selon eux les Etats-Unis, foyer incomparable de
développement scientifique, pourrait en devenir le
promoteur, au bénéfice à terme du monde
tout entier. Nous avons souvent commenté ces perspectives
dans la revue Automates Intelligents. Le terme de Singularité
désigne une période, relativement proche,
soit quelques décennies au plus, où les développements
exponentiels et convergents de toutes les sciences et technologies
émergentes permettront de remplacer les ressources
naturelles en voie de disparition par des solutions artificielles
considérablement plus performantes. Des voies de
sortie inattendues, encore impossibles à prévoir
pour le moment, apparaîtront alors dans tous les domaines,
y compris là où aujourd'hui semblent se dessiner
des impasses.
Ce seront
d'abord les humains eux-mêmes qui seront transformés
et augmentés, cérébralement et physiquement,
donnant naissance à des entités que l'on n'hésite
pas à qualifier de transhumains ou post-humains.
Par ailleurs, l'intelligence artificielle et la robotique
évolutionnaire multiplieront les robots capables
d'accomplir dans les domaines de l'industrie, de la recherche
et de l'exploration (notamment spatiale) tout ce que les
humains, même augmentés, ne pourront pas encore
faire. Des formes de vie synthétiques, conjuguant
les produits de la génomique artificielle et ceux
des nanotechnologies, viendront progressivement se substituer
aux espèces vivantes actuelles en voie de disparition.
Elles répondront notamment aux besoins en matière
de production d'énergie (bio-énergie) et d'alimentation.
L'installation durable des humains sur les planètes
proches, la Lune, Mars ou ses satellites, pourra même
à terme être envisagée.
Tout
ceci paraît aujourd'hui à beaucoup relever
de l'affabulation, sinon de la mauvaise foi. Des scientifiques
et des économiste, bien qu'ayant confiance dans le
progrès, font valoir que même si des produits
émergents révolutionnaires apparaissaient
en laboratoire, il faudrait disposer de ressources considérables,
actuellement inexistantes, humaines et industrielles, pour
les mettre à disposition de l'humanité toute
entière. Or si seule une petite fraction des populations
en bénéficiait, celle des pays les plus avancés,
se créeraient alors des tensions révolutionnaires
si fortes que les centres de recherche et de développement
producteurs de la Singularité seraient balayés.
Les défenseurs de la Singularité répondent
il est vrai à ceux tenant ce discours pessimiste
qu'ils tombent dans le défaut de tous les prospectivistes,
c'est-à-dire s'imaginer que le futur prolongera à
quelques différences près et sur le mode de
la croissance linéaire les tendances du présent.
Or le propre de la Singularité sera précisément
de permettre des développements uniformément
accélérés et convergents, se fécondant
les uns les autres, qui ne sont pas prévisibles actuellement,
mais qui selon eux se produiront inéluctablement.
La
généralisation des valeurs humanistes
Outre
la survenue de la Singularité ainsi décrite,
le scénario optimiste fait valoir que la progression
rapide des ressources devrait entraîner une progression
radicale des valeurs morales, ceci au niveau de l'humanité
toute entière. Si, même sans atteindre aux
dimension que nous venons d'évoquer, l'explosion
scientifique et technique enregistrée depuis quelques
décennies se poursuivait en s'accélérant
dans l'avenir, elle devrait rendre les humains moins belliqueux
et destructeurs qu'ils ne le sont actuellement. Ceci parce
que c'est la raréfaction des ressources au regard
de la croissance des besoins qui a toujours constitué
le moteur le plus important des conflits géopolitiques.
La perspective de nouvelles ressources, fussent-elles artificielles,
lesquelles pourraient aussi être mieux réparties,
conduirait les différents blocs géopolitiques
à coopérer au lieu de s'affronter, afin d'accélérer
la production desdites ressources. La généralisation
et la densification des réseaux de communication
des connaissances soutiendrait ce processus bénéfique.
A cet
espoir, beaucoup de sociologues répondront que les
conflits pour la domination et le pouvoir ne sont pas uniquement
provoqués, au moins chez les humains, par le besoin
de s'approprier des biens de consommation. Ils tiennent
à des racines plus profondes. En appui de cette thèse,
ils feront valoir qu'aujourd'hui les recherches les plus
innovantes sont menées dans des laboratoires travaillant
pour la défense et la sécurité civile,
contribuant non à l'enrichissement de tous mais à
une accélération de la militarisation, du
contrôle portant sur les individus et finalement des
conflits. Aussi, pour être crédible, le scénario
optimiste que nous esquissons ici se doit de démontrer
que les guerres, les pillages et le terrorisme sont principalement
les conséquences de la pauvreté et de l'inégalité
des niveaux de vie, entraînant des difficultés
d'accès aux valeurs intellectuelles et morales.
On peut
effectivement donner de nombreux exemples montrant que,
lorsque le progrès scientifique et technique se généralise,
suivi d'une élévation des niveaux de vie et
d'accès à la culture, les valeurs dites humanistes
et les pratiques s'en inspirant gagnent du terrain. Ainsi
les femmes accèdent à plus d'autonomie, les
enfants à une meilleure éducation, les hommes
à plus de tolérance et d'esprit coopératif.
Rien ne pourrait empêcher que ce phénomène
ne s'accélère dans les sociétés
de demain lorsqu'elle bénéficieront des effets
de la Singularité.
Même
si les humains ne se dépouillaient pas subitement
de toutes leurs tendances agressives et dominatrices, même
si les religions ne renonçaient pas à s'affronter
et se combattre, même si les ethnies et les castes
ou classes sociales ne tombaient pas brutalement dans les
bras les unes des autres, le niveau des affrontements diminuerait
progressivement, jusqu'à peut-être se limiter
à des guerres de symboles par jeux vidéo interposés.
On verrait alors ressurgir le fonds d'humanisme et d'esprit
de partage dont beaucoup de philosophes persistent à
penser qu'il est inhérent à l'espèce
humaine. Seule évidemment l'exemple pourrait monter
que l'explosion des progrès scientifiques et techniques
prédite par la Singularité aurait cet effet
bénéfique. Mais il serait inadmissible de
l'exclure a priori, en pronostiquant le pire.
Quels
enseignements pour l'Europe?
Quel rôle pourrait avoir l'Europe
dans ce scénario optimiste? Il pourrait
être très grand. L'Europe est encore une puissance
technologique et économique incontestable. Alliée
à la Russie dont elle se rapprochera inévitablement
face à des menaces géopolitiques communes,
elle pourrait jouer un rôle important dans l'avènement
de la Singularité telle que décrite ci-dessus.
Certes, elle n'aurait pas l'avance considérable dont
bénéficie encore les Etats-Unis, ni les ressources
en effectifs de chercheurs qui seront celles de la Chine
et de l'Inde, mais elle pourrait peser d'un poids non négligeable
ceci d'autant plus qu'elle accepterait de se réorganiser
politiquement afin que ses efforts ne se dispersent pas
du fait de concurrences stériles entre les Etats-membres
de l'Union européenne.
Par
ailleurs, au plan humain, dont nous venons de souligner
le caractère essentiel pour le succès du scénario
optimiste développé ici, l'Europe dispose
d'atouts bien supérieurs à ceux du reste du
monde, quelle que soit l'ancienneté et la vertu des
grandes civilisations dont des empires comme la Chine et
l'Inde peuvent se targuer. Elle est la patrie de la démocratie,
des droits de l'homme, de l'émancipation des femmes,
de la laïcité et des grandes philosophies naturalistes
(matérialistes) donnant à la science un cadre
moral lui permettant de se développer au moindre
risque.
Dernier
point, elle a toujours su maintenir en son sein un modèle
de l'Etat protecteur et redistributif dont face à
la crise et aux excès du néolibéralisme
financier les autres parties du monde redécouvrent
actuellement les vertus. Il lui suffirait seulement, pour
valoriser ces qualités humaines et humanistes considérables,
de mener en son sein la révolution institutionnelle
lui permettant de s'unir pour devenir la puissance géopolitique
qu'elle n'est pas encore.
4.2.
Un scénario pessimiste
Nous avons construit ce second scénario, évidemment
tout différent du précédent, en nous
appuyant sur la logique de la compétition darwinienne
entre organismes biologiques, dont il n'y a pas de raison
de refuser l'application dans le domaine de l'évolution
économico-politique. Nous reprenons aussi l'hypothèse,
développée dans notre dernier livre ( Baquiast,
Le paradoxe du Sapiens, op.cit) selon laquelle les entités
géopolitiques en concurrence dans la société
technologique actuelle sont des superorganismes de nature
particulière que nous avons nommés des systèmes
anthropotechniques.
Apparition
des corporatocraties
En appliquant
le modèle d'analyse proposé dans la Paradoxe
du sapiens, convenons ici de nommer « corporatocraties »
des systèmes anthropotechniques de grande taille
conjuguant 1. les ressorts bioanthropologiques traditionnels
(par exemple la tendance à se rassembler en groupes
homogènes et excluant les étrangers, le herding
, ou celle visant à construire des mythes structurants
au service de ces groupes) le tout pour répondre
aux besoins élémentaires de survie (s'approprier
les ressources alimentaires et territoriales, s'y multiplier
jusqu'aux limites de ces ressources, détruire les
concurrents que l'on ne peut s'assimiler symbiotiquement,
etc. ) et 2. les dynamiques de développement des
technologies, consistant notamment à capter le plus
possible de ressources naturelles et humaines à leur
profit. Le terme de corporatocratie a été
popularisé par les livres de John Perkins, notamment
Les confessions d'un assassin financier 2004 et L'histoire
secrète de l'empire américain, 2008.
Pourquoi le terme de corporatocratie plutôt qu'un
autre désignant aussi une forte concentration de
pouvoir (ploutocratie, autocratie, théocratie.)?
Parce que les agents les plus actifs de cette compétition
sont les grandes entreprises globalisées ou corporations
au sens américain du terme. Chacune d'entre elle
exerce dans sa sphère un pouvoir corporatocratique
(corporate power). A elles toutes, elles génèrent
un pouvoir corporatocratique global qui s'impose à
l'ensemble de l'anthropocène, devenue depuis un ou
deux siècles, selon notre vocabulaire, l'anthropotechnocène.
Nous proposons donc ici d'ajouter au concept de corporatocratie
celui de système anthropotechnique, pour obtenir
le concept de corporatocratie anthropotechnique. Ce terme
ne brille pas par l'élégance, mais il est
commode. La corporatocratie anthropotechnique conjugue les
ressorts compétitifs des grandes entreprises ou corporations
et ceux des diverses technologies, technologies traditionnelles
et de plus en plus, technologies émergentes, avec
lesquelles elles sont symbiotiquement associées.
On voit que ces entités, les corporatocraties anthropotechniques,
ne sont nouvelles que par leur taille. Elles sont en fait
le développement évolutionnaire des nombreux
systèmes anthropotechniques nés de la symbiose
entre les hominiens et les outils, symbiose dont nous avons
dressé une brève histoire dans le Paradoxe
du sapiens.
Selon l'hypothèse darwinienne qui est la nôtre,
les corporatocraties anthropotechnique sont en concurrence
pour la survie. Cette concurrence découle naturellement
de la compétition entre organismes biologiques. Les
corporatocraties anthropotechniques se disputent l'accès
aux ressources naturelles et humaines, ce qui provoque des
conflits entre elles, au détriment de coopérations
symbiotiques pouvant préserver des intérêts
communs dans un monde dont les ressources sont de plus en
plus rares. Les corporatocraties vivant de l'exploitation
des technologies traditionnelles dominent encore celles
tentant de se faire une place en développant des
technologies nouvelles. Mais le rapport de force entre technologies
pourra changer, au terme de crises d'adaptation plus ou
moins violentes. L'évolution technoscientifique spontanée
et incontrôlable sera le ressort principal de ces
changements.
La compétition darwinienne entre corporatocraties
anthropotechniques constitue le ressort de leur évolution
adaptative. Celle-ci découle des processus darwiniens
à l'oeuvre depuis les origines de l'évolution
de la Terre (reproduction-mutation-sélection). Elle
se déroule par conséquent sur le mode dit
Hasard et Nécessité que l'on peut préciser
par le concept de Hasard contraint. La compétition
ne peut pour le moment être remplacée, car
il n'existe encore aucun processus au monde capable d'organiser
ni même de concevoir une évolution susceptible
d'harmoniser les intérêts d'un monde global
incluant sans conflits les forces en présence. L'omniprésence
de la compétition est illustrée actuellement
par le succès des idéologies libérales
(laisser-faire) ou néo-libérales (laisser
faire les acteurs financiers).
La compétition prend la forme de la lutte pour le
contrôle de la monnaie, qui représente l'étalon
commun liquide permettant d'évaluer et d'échanger
les ressources matérielles et humaines dont les corporatocraties
anthropotechniques se disputent la possession. Plus une
activité rapporte de monnaie, plus elle est profitable,
autrement dit plus elle permet de capter de ressources naturelles
et humaines. Plus donc elle entretient la compétition.
Le profit est ainsi l'étalon de la valeur des activités
anthropotechniques.
La compétition s'exerce à l'échelle
du monde global. Elle se traduit alors par des conflits
géostratégiques, dans lesquels les stratégies
des corporatocraties anthropotechniques s'expriment en partie
sur le terrain géographique, pour la possession des
espaces et ressources disponibles (continents, océans,
espace). Ces compétitions géostratégiques
s'expriment aujourd'hui sous forme de conflits darwiniens
entre grands blocs économico-politique. L'empire
américain y domine encore.
La destruction progressive des anciennes régulations
Mais la compétition entre corporatocraties anthropotechniques,
aussi vive soit-elle, ne doit pas cacher un phénomène
fondamental. C'est qu'elles s'allient, au delà de
ces compétitions, pour détruire les résistances
à leur conquête du pouvoir. Ces résistances
proviennent principalement de la survivance d'anciennes
structures bioanthropologiques (communautés et collectivités
traditionnelles aux bases raciales, territoriales et mystiques)
dont les nations et les religions représentent souvent
encore des survivances. Ces structures reposaient sur des
formes de contrôle des ressources matérielles
et humaines faisant plus appel au patrimonial et au politico-administratif
qu'au technologique. Elles ont longtemps pris la forme des
régulations à l'échelle étatique,
inspirées en partie des régulations de type
féodal (féodalités religieuses, féodalités
militaires).
Les anciennes régulations, si elles avaient été
imposées par des pouvoirs bio-anthropologiques indiscutables
(dominants, mâles, chefs) s'étaient maintenues
dans la mesure où elles assuraient certains équilibres:
entre catégories d'individus (égalitarisme
social), entre pouvoirs locaux (démocratie), entre
humains et milieux naturels (technocratie se voulant éclairée,
voire scientifique). Elles ont été au 20e
siècle prises en charge par les organisations étatiques,
administratives et de service public, assurant, tout au
moins en occident, un minimum de partage démocratique
du pouvoir. Or pour les nouvelles corporatocraties anthropotechniques,
les régulations demeurées en vigueur (lois
et règlements nationaux, traités internationaux)
représentent des obstacles à l'extension de
leur propre pouvoir sur les choses et les hommes.
Les corporatocraties anthropotechniques visent donc à
se substituer aux régulateurs qui pourraient vouloir
continuer à s'imposer à elles, autorités
gouvernementales, administratives ou liés à
l'exercice des services publics. Elles visent pour cela
à racheter dans le cadre d'un processus dit de privatisation
les moyens dont disposent encore les administrations et
les services publics. Elles se font fortes alors d'assurer
elles-mêmes, plus efficacement et de façon
moins coûteuse, les missions de ces services. Par
ailleurs elles affirment pouvoir s'autodiscipliner spontanément
pour respecter les déontologies et règles
d'équité imposées par leurs statuts
aux administrations et services publics.
L'expérience montre qu'il n'en est rien. Elles n'acceptent
de ne faire que ce qui sert leurs intérêts
corporatifs. Les privatisations génèrent de
l'argent et des profits dont bénéficient les
corporatocraties, notamment celles faisant appel à
des technologies réputées de pointe (sécurité,
défense, santé, éducation, etc). Partout
dans le monde, sous cette pression de la concurrence pour
le profit, la corporatocratie technologique remplace les
anciennes structures reposant sur la démocratie ou
la technocratie étatique. Elle génère
aussi des effets négatifs croissants (destruction
des cohésions sociales, de l'environnement) dont
personne ne tient compte car pour le moment il s'agit de
coûts induits non comptabilisés.
La faiblesse des régulations traditionnelles, notamment
administrativo-étatiques, tient à ce qu'elles
ne coïncident pas nécessairement avec des structures
ou complexes anthropotechniques à base technologique
forte, suffisamment soumises à la compétition
darwinienne pour pouvoir s'imposer. Les Etats traditionnels
sont en compétition darwinienne indiscutable. Ils
utilisent dans ce but les ressources d'un certain nombre
de technologies, notamment les technologies militaires et
de défense. Mais, sauf dans les conflits ouverts
permettant d'ailleurs à ces technologies de progresser
rapidement, la pression compétitive provenant des
autres Etats et qui s'exerce sur eux n'est pas suffisante
pour qu'ils consacrent suffisamment de moyens aux technologies.
C'est ainsi que depuis plus d'un demi-siècle les
Etats européens n'ont pas jugé bon d'investir
sérieusement dans la défense. Les technologies
militaires se développent mieux au sein des corporatocraties
en concurrence économico-politique, par exemple les
complexes politico-militaro-industriels existant dans les
grands blocs en compétition géostratégique.
Ces complexes rassemblent des moyens politico-diplomatiques
et administratifs permettant de drainer des ressources naturelles
et humaines. Mais ils comportent aussi de puissants potentiels
industriels et scientifiques, détenus par les industries
de l'armement ou d'autres analogues, qui sont en guerre
économique les unes avec les autres.
Il n'est donc pas question pour de tels complexes de s'endormir
sur leurs acquis. Les spécialistes des stratégies
du monde de la défense ont pu ainsi mettre en évidence
le combat mené sans relâche par le complexe
politico-militaro-industriel américain représenté
par le Pentagone et l'industriel Lockkeed Martin pour imposer
au monde entier le programme dit du F-35 furtif, si ambitieux
d'ailleurs qu'après plusieurs années et des
dizaines de milliards dépensés, il n'a pas
encore abouti. Mais peu importe au complexe. Il a vécu
confortablement pendant ce temps. La dynamique transformationnelle
des technologies de pointe auxquelles ces complexes militaro-industriel
sont associés leur permet, même en temps de
paix, de tenir la tête dans la course aux ressources
et au pouvoir.
L ' empire américain ,
une corporatocratie anthropotechnique globale encore dominante
Dans toute compétition darwinienne, il y a des gagnants
et des perdants, des dominants et des dominés. L'homo
sapiens, en quelques centaines de milliers d'années,
s'est imposé à la plupart des autres espèces
dites supérieures, qu'il est aujourd'hui en voie
d'éliminer. Un mécanisme analogue a marqué
la compétition darwinienne entre corporatocraties
anthropotechniques. On sait que l'histoire du monde récente
a vu s'affronter des corporatocraties européennes,
britannique, allemande, française, jusqu'à
ce que s'affirme, à partir des deux guerres mondiales,
la corporatocratie américaine. Celle-ci s'est organisée,
sous la contrainte de ses impératifs de croissance
et de domination, en un véritable empire politique,
diplomatique, militaire, industriel et scientifique. L'objectif,
conscient ou non, était (et demeure) d'exercer une
domination mondiale dans tous les registres du pouvoir (full
spectrum dominance). Les premiers assujettis à cette
domination ont été les pays latino-américains.
Mais l'Europe, affaiblie par ses guerres internes et ses
divisions, a vite été considérée
par l'empire américain comme devant lui fournir la
base arrière de sa puissance ceci tout au
moins jusqu'au moment où l'exploitation de l'Europe,
de plus en plus affaiblie, a commencé à perdre
de son intérêt au profit des perspectives offertes
par les pays dits émergents.
On découvre seulement maintenant, à la suite
de la crise américaine dite des subprimes, les techniques
extrêmement subtiles par lesquels la corporatocratie
anthropotechnique américaine s'est emparé
d'une grande partie des ressources mondiales. Certes, la
disposition d'un appareil militaire unique au monde lui
a permis de neutraliser les résistances ouvertes,
quand elles se manifestaient. Mais il lui suffisait de faire
appel aux outils de la finance et des changes pour dépouiller
les pays dits « alliés », en
fait considérés comme des concurrents à
éliminer, de leurs actifs (assets). Avant
la crise financière de 2007, mais surtout après
celle-ci, de nombreux auteurs ont décrits le mécanisme
imposé par la corporatocratie anthropotechnique américaine
au reste du monde.
Ce mécanisme conjugue plusieurs volets: le dollar,
étalon de change imposé, dont la banque fédérale
américaine (Fed) fixe les taux en fonction des intérêts
soit des importateurs soit des exportateurs appartenant
à la corporatocratie les prêts consentis
généreusement, directement ou via la Banque
Mondiale, à des emprunteurs publics (Etats) ou privés
dont l'on sait pertinemment qu'ils sont insolvables et ne
pourront rembourser le rachat à bas prix par
les « marchés » (en fait des
membres de la corporatocratie américaine) des actifs
des emprunteurs, une fois acquise leur mise en liquidation
- l'intervention du FMI pour imposer en dernier ressort
des politiques de redressement se traduisant par la vente
aux sociétés privées américaines
des entreprises publiques et administrations, la liquidation
des politiques sociales dites de l'Etat-providence, la mise
en tutelle des gouvernements désormais incapables
d'investir afin de reconquérir les bases économiques
d'une indépendance nationale.
Les prêts eux-mêmes, consentis pour financer
des investissements en infrastructures destinés à
sortir le pays du sous-développement, permettent
en fait, grâce à des routes, ports et aéroports
dont la réalisation est confiée aux entreprises
de travaux publics américaines, à d'autres
entreprises américaines d'exploiter à leur
profit les ressources forestières et minières
des pays "aidés". Inutile d'ajouter que
l'ensemble s'accompagne de pratiques de corruption généralisée
et d'encouragements aux fraudes et trafics multiples, destinées
à soumettre en douceur tous ceux pouvant avoir des
velléités de résistance. Les agences
spécialisées, de l'US Aid à la CIA,
savent très bien comment multiplier les coups dits
tordus pour s'acheter des complicités et liquider
les réfractaires- avec la coopération bien
entendu des mafias locales.
L'Europe occidentale a été confrontée
dès après la 2e guerre mondiale aux assauts
d'une telle politique, dont le plan Marshall, prisé
de toutes parts par des gouvernements sous tutelle, a représenté
la première vague. L'histoire de l'Union européenne
jusqu'à nos jours peut être déchiffrée
avec les clefs que nous venons d'énumérer.
On y voit comment l'empire américain, s'appuyant
en priorité sur le satellite docile que pour des
raisons historiques le Royaume Uni avait accepté
de jouer le rôle, a soumis à un pouvoir diffus
mais néanmoins impitoyable, tous ceux qui en Europe,
avaient tenté de résister à l'américanisme,
ou atlantisme, présenté comme incontournable.
Les administrations publiques constituent l'obstacle à
détruire en priorité, notamment en Europe
où la tradition démocratique et technocratique
reste forte. On a constaté avec l'offensive contre
l'Etat grec menée durant l'été 2010
comment les « marchés », c'est-à-dire
encore une fois principalement des émanations de
la corporatocratie américaine, assistées du
FMI, ont essayé d'éliminer les obstacles à
l'exploitation coloniale d'un nouveau genre qu'ils veulent
imposer à la Grèce. Ils y ont en grande partie
réussi puisque la Grèce, pour répondre
aux injonctions du FMI, est en train d'éliminer ce
qui li restait d'administrations régaliennes et d'Etat-providence.
Les autres Etats européens seront sans doute également
attaqués les uns après les autres, avec là
encore la complicité des couches dirigeantes de ces
Etats.
Après l'Amérique,
la Chine?
Mais il n'est pas de domination qui puisse durer toujours.
L'empire américain, autrement dit la corporatocratie
anthropotechnique américaine, s'est sans doute trop
étendue pour pouvoir conserver l'ensemble de ses
conquêtes. S'épuisant en Afghanistan, elle
n'est plus capable de renverser Hugo Chavez, comme beaucoup
de stratèges le voudraient. D'autres corporatocraties
anthropotechniques, sur son modèle, sont en train
de lui disputer le pouvoir. Nous ne parlons pas ici de l'Europe,
dont il paraît vain à l'heure actuelle de pronostiquer
le réveil, mais de la Chine et des autres BRIC (Brésil,
Russie, Inde, Chine). Dans le cas de la Chine, si les formes
juridiques et politiques de la corporatocratie y prennent
des formes différentes de celles pratiquées
en occident, les démarches globales sont très
voisines. Pour le moment, l'emprise des corporatocraties
anthropotechniques chinoises sur le monde reste moins importante
que celle de leurs concurrentes américaines. Néanmoins,
des continents ou parties de continents entiers, par exemple
en Afrique, sont en train de passer sous leur contrôle.
Il est utile dans ces conditions de préciser les
forces et faiblesses de ce que l'on peut nommer en simplifiant
la corporatocratie chinoise. Il s'agit bien d'une corporatocratie
en ce sens que les décisions économiques et
politiques y sont, plus encore que dans les pays occidentaux,
étroitement imbriquées. Ceci découle
de l'héritage de la domination du parti communiste
chinois. Aujourd'hui une couche d'entrepreneurs se développe
rapidement, mais elle demeure contrôlée par
des responsables politiques appartenant au parti, que ce
soit dans les régions ou au plan national. De leur
côté les responsables politiques ont développé
une conscience économique remarquable, ce qui leur
permet de faire des choix stratégiques s'inspirant,
bien plus que ne le font leurs homologues en occident, des
contraintes de l'économie et de la finance s'exerçant
au plan mondial.
Pour reprendre notre terminologie, il s'agit d'une corporatocratie
anthropotechnique, en ce sens que cette structure dirigeante
doit tenir compte du poids (anthropologique) de plus d'un
milliard d'humains vivant encore largement sur le mode traditionnel,
très proche de la pauvreté. Mais dans le même
temps, elle est tirée en avant par les pressions
de croissance propres aux technologies émergentes,
lesquelles trouvent en Chine, comme partout ailleurs en
Asie, des conditions très favorables de développement.
L'opinion aux Etats-Unis et en Europe tend à considérer
que la Chine constitue une puissance rivale de la puissance
américaine, engagée avec elle dans une compétition
féroce. Cela sera peut-être le cas lorsqu'une
corporatocratie chinoise autonome se sera mise en place,
capable de reprendre tous les attributs régaliens,
notamment militaires et diplomatiques, d'un véritable
empire. Ce n'est pas encore le cas, pour une raison simple
mais que la non-transparence des circuits financiers et
économiques mondiaux tend à occulter. Jusqu'à
présent, une grande partie des investissements économiques
en Chine a été faite par des entreprises certes
mondialisées mais appartenant à la sphère
d'influence américaine.
Ces entreprises, installées en Chine sous une identité
chinoise, profitent largement des bas salaires et de l'absence
de réglementation protectrice pour produire en masse
des biens de consommation exportés dans les pays
occidentaux. Les prix de vente dans ces pays sont suffisamment
bas pour décourager toute concurrence de la part
des industries occidentales natives, mais néanmoins
suffisamment élevés pour apporter de considérables
marges aux actionnaires et propriétaires des firmes
occidentales ainsi délocalisées. Ceci explique
que les corporatocraties américaines et européennes
continuent à s'élever contre une protection
aux frontières consistant à taxer les produits
asiatiques au prorata des avantages indus dont ils bénéficient.
Ceci redonnerait certes du travail aux entreprises locales
(non délocalisées) mais tariraient les bénéfices
des entreprises multinationales beaucoup plus puissantes
jouant à fond la délocalisation et l'exploitation
des avantages comparatifs résultant du travail dans
des sociétés encore très sous-développées.
Ceci dit, comme nous l'indiquons plus haut, les corporatocraties
occidentales ne bénéficieront sans doute pas
très longtemps de cette possibilité d'exploiter
le laxisme salariale et réglementaire qu'elles ont
trouvé en Chine, souvent à l'invitation des
autorités chinoises. Les décideurs économico-politiques
chinois ont parfaitement compris qu'ils pouvaient, au fur
et à mesure qu'augmentaient les compétences
technologiques des travailleurs et cadres chinois, reprendre
pour eux l'ensemble des responsabilités caractérisant
une corporatocratie: maîtrise des investissements
notamment de ceux comportant une forte valeur ajoutée
scientifique et technique, maîtrise de l'accès
aux sources de matières premières extérieures
(énergie, minéraux, produtis agricoles), maîtrise
des flux financiers et taux de change permettant l'importation,
l'épargne, le profit et le réinvestissement,
maîtrise des marchés par une confrontation
directe sur leurs terrains avec les grands concurrents non
chinois.
Dorénavant, on a remarqué que ces décideurs
veulent doter l'économie de toutes les technologies
de pointe permettant de mener de grands programmes stratégiques,
dans l'énergie, l'aérospatiale, les biotechnologies,
etc. La formation de chercheurs et d'ingénieurs par
milliers, dorénavant devenue une priorité,
fournira la base des nouveaux investissements. Par ailleurs,
les « grands contrats » que recherchent
encore pour leur part certains dirigeants occidentaux sont
dorénavant accompagnés de clauses de transfert
de technologies telles que les firmes occidentales qui y
souscrivent se condamnent elles-mêmes à abandonner
progressivement les marchés chinois et plus généralement
asiatiques, sinon mondiaux. Ceci d'autant plus que la plupart
des Etats occidentaux, même aux Etats-Unis, leur retirent
les aides à la recherche dont elles auraient besoin
pour continuer à progresser.
Les corporatocraties anthropotechniques en compétition
darwinienne au plan mondial doivent cependant, dans leur
course à la puissance impériale, tenir compte
de l'ensemble des atouts dont elles peuvent disposer, comme
à l'inverse des handicaps structuraux s'imposant
à elles. L'un de ces facteurs est appelé à
jouer un rôle croissant. Il s'agit des ressources
fournies par le territoire, non seulement en matières
premières mais en espace, eau, accès à
la biodiversité...Sur ce plan les Etats-Unis ont
toujours bénéficié et continueront
à bénéficier d'avantages différentiels
dont aucune autre puissance, pour le moment, ne possède
l'équivalent, en proportion du nombre d'habitants.
Seule le Canada et surtout la Russie pourraient venir en
concurrence, mais leurs sols sont encore pour le moment
soumis aux rigueurs du climat arctique qui les rendent peu
exploitables. Or la Chine se trouve là confrontée
à un véritable goulet d'étranglement.
Même si son territoire est vaste, il est soumis à
des contraintes climatiques qui avec le réchauffement
et la surexploitation ne feront que s'aggraver. La corporatocratie
chinoise devra, sinon dans la décennie, du moins
avant la moitié du siècle, revoir radicalement
ses modes de développement industriels, économiques
et sociaux, pour faire face aux tensions qui ne manqueront
pas de s'accumuler.
Quels enseignements pour l'Europe?
La compétition entre corporatocraties de taille mondiale
décrite ici ne diminuera en rien la pression exercée
sur les Etats et les sociétés qui auront renoncé
à se battre. Elle augmentera par contre le risque
civilisationnel majeur que nous avons souligné dans
le « Paradoxe du Sapiens ». Les grands
systèmes anthropotechniques, les yeux fixés
sur leurs courses aux ressources et à la croissance
à tous prix, seront de moins en moins capables de
prendre en compte les intérêts globaux de la
Terre et des espèces vivantes qu'elle abrite.
L'actualité immédiate, celle de l'été
2010, illustre de façon voyante un diagnostic qui
devrait être fait dans de nombreux autres domaines,
aussi importants mais dont on ne parle pas pour le moment.
L'accident survenu à la plateforme de forage BP Deepwater
Horizon, loin d'inciter les pétroliers et gouvernements
du monde entier à renoncer progressivement non seulement
aux forages profonds et ultraprofonds mais plus généralement
au pétrole et au gaz, les pousse au contraire à
intensifier les recherches, dans les pays trop pauvres pour
protester et aux Etats-Unis eux-mêmes. Il est vrai
que derrière le système anthropotechnique
du pétrole se trouvent d'autres systèmes encore
plus liées que lui aux cerveaux et corps de milliards
d'individus faciles à influencer, acteurs et usagers
des transports routiers et aériens.
Comment tout ceci finira-t-il? Pour le moment, beaucoup
d'observateurs sérieux, même lorsqu'ils sont
profondément influencés par l'idéologie
du profit et de la croissance à tous prix, ne voient
pas d'autres issues que des effondrements successifs et
des crises en chaine, de plus en plus graves. Mais rappelons
le, dans l'histoire de l'évolution, des catastrophes
majeures ont déjà conduit les espèces
vivantes du passé au bord de l'extinction, sans pourtant
transformer la Terre de ces époques en un astre stérile
à l'image de Mars et Vénus. De telles occurrences
se reproduiront peut-être à l'avenir.
Si nous en venons aux perspectives géostratégiques
pouvant s'offrir à l'Europe, dans le cadre du scénario
pessimiste que nous venons de développer, que pourrions
nous conclure? Nous n'avons aucune raison de supposer que
les pouvoirs publics européens actuels puissent s'opposer
au jeu des grandes corporatocraties mondiales, pour la raison
très simple qu'ils en son tissus ou qu'ils leur sont
soumis. Il suffit de considérer l'action déterminée
et persévérante menée par le gouvernement
français, sous la présidence de Nicolas Sarkozy,
pour s'en rendre compte. Tout est fait afin de détruire
les services publics à la française, en refusant
les investissements qui pourraient leur permettre de se
moderniser. Parallèlement, tout est fait afin de
détruire la recherche scientifique française,
du moins celle qui est indépendante des objectifs
productivistes des corporatocraties. A leur place, des entreprises
capitalistes de service s'installent pour répondre
aux seuls besoins des couches sociales disposant de revenus
élevés. Les scientifiques du secteur public,
qui pourraient être le fer de lance d'une résistance
à cette privatisation, sont poussés par nécessité
à s'expatrier ou à rejoindre le secteur privé,
où ils deviennent de simples « experts »
aux ordres des entreprises qui financent leurs recherches.
Il en est de même évidemment des autres pays
européens. Dans ces conditions, les seules perspectives
permettant à l'Europe de se distinguer des grands
blocs économico-politique du monde entraînés
dans la marche à la catastrophe esquissée
par ce scénario viendraient d'une révolte
de ses couches intellectuelles et populaires, sans doute
moins aliénées que celles d'autres continents,
de par une longue tradition d'indépendance sinon
d'anarchie. Il s'agirait non se se révolter pour
se révolter mais de faire de l'Europe un espace protégé
où de nouvelles pratiques économiques, sociales
et technologiques pourraient être expérimentées,
en coopération avec des minorités de combat
poursuivant le même objectif dans d'autres parties
du monde. Mais peut-on raisonnablement y compter?
Dans
l'esprit de ce dossier, on consultera l'article "
Pour une vision géopolitique européenne"
de Jean-Claude Empereur