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Dossier
La géopolitique. Un outil nécessaire à la définition des stratégies européennes
Jean-Paul Baquiast 24/07/2010

Nous présentons ici en quatre parties un dossier consacré à la géopolitique, considérée comme une science dont les citoyens européens devraient se servir plus fréquemment pour définir des stratégies européennes. Ci-dessous les deux dernières parties Automates-Intelligents

* Voir les deux premières parties de ce texte:
http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2010/108/geopolitique.htm

 

Troisième Partie. Relations entre la géopolitique et les autres sciences

Qu'est-ce qu'une science? Il ne s'agit pas d'un ensemble de descriptions du monde, organisées en lois, qui s'imposerait aux esprits sous la forme d'un code devant être utilisé de façon impérative et sans discussions. Dans la définition toujours actuelle de la science, celle-ci se limite à rassembler sous une forme aussi logique que possible, des connaissances imparfaites et toujours perfectibles. Mais ces connaissances ne tombent pas du ciel, imposées par un quelconque livre d'inspiration prétendument divine. Elles ont fait l'objet de vérifications expérimentales collectivement approuvées et auxquelles il est préférable de se référer pour comprendre le monde plutôt que tout réinventer à partir de ses préjugés ou de son imagination. Ces connaissances, pour demeurer valides, doivent sans cesse être utilisées pour suggérer des hypothèses nouvelles que l'on soumettra à leur tour à la sanction des processus expérimentaux collectifs. Ainsi le corpus de connaissances servant de base à la démarche de la science particulière à laquelle on s'intéresse sera constamment tenu à jour pour prendre en compte des faits nouveaux observés et non encore expliqués, liés notamment au perfectionnement continu des instruments d'observations.

Les sciences humaines et sociales, auxquelles s'apparente, nous l'avons vu, la géopolitique, respectent certes le processus ainsi décrit, puisqu'il s'agit de sciences expérimentales. Elles ne seraient pas crédibles si, par exemple, elles affirmaient avoir découvert telle ou telle loi qui ne soit pas vérifiable expérimentalement par l'ensemble des scientifiques concernés par elle. Mais leurs prémisses, notamment les concepts qu'elles utilisent, la façon dont elles mémorisent en les modélisant leurs observations et leurs conclusions, les outils dont elles se servent, les interprétations du monde qu'elles proposent, sont infiniment moins précis (pour ne pas dire rigoureux) que ceux des sciences dites exactes: physique, chimie ou astronomie. La mathématisation des résultats auxquelles elles se livrent de plus en plus est souvent un cache-misère dissimulant l'incertitude et la subjectivité de leurs bases. Ceci n'enlève rien à l'intérêtde ces sciences pour l'accroissement des connaissances, mais impose beaucoup de prudence dans la façon dont elles peuvent prétendre comprendre le monde. Elles doivent donc être très humbles.

En fait, les sciences exactes, dites parfois sciences dures, ont récemment procédé elles-aussi à un examen de conscience générateur d'humilité analogue à celui s'imposant aux sciences humaines et sociales. A la suite notamment de la critique épistémologique née des succès enregistrés par la mécanique quantique, l'idée s'est répandue qu'elles ne pouvaient sans abus de langage affirmer l'existence d'un réel en soi, indépendant de l'observateur. Elles admettent aujourd'hui, en général, qu'elles construisent en permanence leur objet, dans le cadre d'une interaction entre l'observateur, l'instrument et un réel ne pouvant pas être approché directement. Cependant cette construction doit obéir aux contraintes s'imposant à toute science expérimentale, rappelées ci-dessus: soumettre les hypothèses nouvelles à la sanction de l'expérience, elle-même à terme confirmée par le consensus de l'ensemble des chercheurs du domaine.

Ce relativisme constructiviste, qui a encore du mal à se généraliser chez les chercheurs du monde des sciences exactes, est évidemment particulièrement opportun dans les sciences humaines et sociales, y compris dans la géopolitique – si celle-ci veut se faire reconnaître comme une science. Il est depuis longtemps évident que les objets ou faits dits « réels » observés par ces sciences n'existent pas en soi. Il s'agit de cadres conventionnels permettant de regrouper, malheureusement sans grande rigueur, des milliers d'observations elles-mêmes rarement rigoureuses.

Ainsi le chômage, la croissance, le terrorisme existent encore moins « en soi » que le big bang n'existe pour le cosmologiste. Ce sont des constructions intellectuelles relevant de ce que l'on pourrait appeler un subjectivisme partagé: un certain nombre de chercheurs (d'observateurs) se mettent d'accord pour créer telle ou telle classe d'objets qui leur paraissent pouvoir faire l'objet de descriptions littéraires ou statistiques communes. A partir de là, ils étudient comment ces objets évoluent en fonction de faits nouveaux se déroulant dans la société: l'invention d'un nouveau processus technologique a-t-il ou non des conséquences sur l'emploi, par exemple. Mais là encore, ils sont obligés de s'en tenir à des observations et donc à des conclusions très approximatives. Ceci explique les innombrables discussions portant sur l'existence des faits ou sur la nature des interprétations qui en sont données. Les observateurs sont en effet très différents, leurs motivations peuvent s'opposer et par conséquent l'établissement de ce que nous appelions un subjectivisme partagé devient très difficile.

Néanmoins, si l'on admet cette fragilité particulière aux sciences humaines et sociales, on n'en déduira pas qu'elles génèrent une babélisation généralisée, un véritable désordre dans les prémisses et les résultats. Si les personnes s'y référant admettent que la règle d'or de toute science, c'est-à-dire le refus d'une proposition qui ne soit pas vérifiée expérimentalement, doit s'y appliquer, la science sociale en question, et pour ce qui nous concerne ici la géopolitique, pourra conserver le maximum de rigueur compatible avec l'incertitude caractérisant ses processus de conceptualisation et d'expérimentation. Certes, des conclusions éventuellement très différentes, sinon opposées, pourront être tirées de ses travaux par des chercheurs ou de simples observateurs disposant d'un arrière plan politique sinon affectif différent, mais à tout le moins ceux-ci pourront-ils confronter leurs points de vue en utilisant des arguments qu'ils reconnaîtront comme scientifiques, et non purement imaginaires voire volontairement de mauvaise foi.

Il faut cependant tempérer cet optimisme. On sait que les sciences humaines et sociales, et par conséquent celles qui contribuent aux études géopolitiques, sont aussi, plus encore que les autres sciences, , du fait de la diminution volontaire des crédits affectés aux laboratoires publics indépendants, utilisées aujourd'hui par des « experts » qui n'ont rien d'indépendant. Ceux-ci sont recrutés par des entreprises et des administrations pour donner un alibi scientifique à des études destinées à prouver d'avance la validité de telle ou telle hypothèse posée a priori comme une certitude. Même si ces experts sont des scientifiques, ils ne sont pas libres de conclure leurs recherches d'une façon objective. Ils doivent satisfaire aux cahiers des charges imposés par ceux qui les financent. Le cas est particulièrement flagrant dans les domaine de l'histoire ou de l'économie, couramment utilisées pour justifier des thèses politiques parfaitement contradictoires. Mais il en est de même de toutes les autres sciences.

Ceci admis, il reste que, comme nous l'avons indiqué en introduction, la géopolitique trouvera un grand profit à se rapprocher d'un grand nombre de sciences proches ou plus éloignées dont elle pourra utiliser les méthodes et les résultats. Nous allons dans cette partie en présenter une courte liste. Le lecteur n'est évidemment pas convié à devenir un expert dans ces sciences (non plus que dans d'autres non évoquées mais pouvant être importantes). Il doit cependant savoir qu'elles existent et qu'elles peuvent éventuellement apporter des éclairages utiles.

3.1. La géographie, l'histoire et l'économie

Ces trois sciences, nous l'avons vu, sont à la base même des études géopolitiques. Sans faire appel à elles on ne comprendrait pas grand chose à la complexité du monde que s'efforce d'analyser la géopolitique. Inutile d'y revenir ici. Ce sur quoi il serait bon d'insister concerne les développements récents et les extensions de ces sciences, généralement peu connus du grand public.

C'est ainsi que les considérations relatives à la géographie, géographie physique ou géographie humaine, doivent dorénavant intégrer l'ensemble des sciences de la Terre et du climat: comment ont évolué et comment évoluent encore les territoires et les modes de vie imposés aux espèces vivantes y compris aux humains, par les phénomènes relevant de la géophysique (tremblements de terre, volcanisme, désertification...), l'océanologie et l'hydrophysique (changements de configuration des mers, des littoraux et des fleuves), la climatologie (précipitations, températures, modifications plus ou moins rapides des terres habitables et cultivables résultant du réchauffement des températures...).

En matière de géographie humaine, il faut impérativement étudier la répercussion de ces évolutions sur les populations appelées à les subir: famines, nouvelles maladies, migrations, développement probable de conflits entre ceux qui en souffrent directement et ceux qui peuvent encore y échapper. On examinera aussi la façon dont ces phénomènes de base s'expriment en termes idéologiques, religieux et politiques. Un domaine de plus en plus important de la géographie humaine porte dorénavant sur la multiplication des mégapoles ou très grandes villes, se généralisant sur un mode tentaculaire irrésistible et susceptibles de rassembler dans quelques décennies les trois/quart sinon plus des effectifs humains. Ces mégapoles, même dans les pays riches ou émergeant comme la Chine, comportent, à coté d'immeubles ou tours relativement vivables, des espaces continus de quartiers dits défavorisés, de favellas ou de bidonvilles lesquels n'étant pas durablement vivables, favorisent des explosions sociales et interethniques.

En matière d'histoire, dont nous l'avons dit, une bonne connaissance est indispensable pour comprendre le présent: qui sommes nous et d'où venons nous, de nouveaux développements sont eux-aussi à prendre en considération. C'est vers un horizon arrière plus lointain que celui de l'histoire contemporaine que les progrès des connaissances permettent dorénavant de porter le regard, autrement dit vers l'Antiquité (2 à 3 mille ans avant le présent) et la préhistoire (au moins 200 mille ans avant le présent). On rejoint là l'anthropologie préhistorique, c'est-à-dire la façon dont les hommes dits modernes se sont progressivement dégagés, par l'usage des outils et le langage, des autres primates et de leurs ancêtres mammifères plus lointains. Contrairement à ce que l'on croit généralement, ces études intéressent directement le présent, car c'est à ces époques que se sont formées une grande partie des bases neurales et des organisations génétiques qui déterminent encore la grande majorité de nos organisations corporelles et sociales, ainsi que les comportements y afférents. L'épigénétique montre à cet égard comment n'ont pas cessé d'évoluer, sur le mode dit de la coévolution ou des déterminismes croisés, les humains et les milieux dans lesquels ils vivent.

Ceux qui ont un peu de temps peuvent ne pas limiter leurs réflexions à la préhistoire de l'homo sapiens. La biologie évolutionnaire montre en effet que d'innombrables comportements humains constatés sans qu'elle puisse se les expliquer par la géopolitique, trouvent aujourd'hui des sources aux origines mêmes de la vie complexe, c'est-à-dire pour certains d'entre eux à l'apparition des premières bactéries il y a environ 4 milliards d'années. Au moins à titre de culture générale, le géopoliticien se doit d'en être conscient. Prétendre prendre des décisions politiques qui contrediraient directement des déterminismes aussi anciens et aussi profonds conduit inévitablement à des échecs que le naïf ne s'explique pas.

En présentant dans la seconde partie les questions intéressant l'accès aux ressources et à leurs utilisations, nous avons nécessairement abordé l'économie dite aussi science économique. Devant les difficultés de celle-ci à rendre compte des crises contemporaines, certains en ont conclu qu'il ne s'agissait pas d'une science, mais plutôt d'un ensemble d'approches et de recettes relevant de l'idéologie politique. Il est vrai que la prétention des économistes libéraux (« laisser jouer librement les marchés de biens et services, pour le plus grand bénéfice de tous ») et de leurs successeurs néo-libéraux (laisser jouer librement les marchés financiers de la banque et de la monnaie, là encore pour le plus grand bénéfice de tous ») relève évidemment d'une volonté politique plus ou moins concertée. C'est celle des dominants visant à régir l'évolution économique du monde au bénéfice de leurs seuls intérêts, sans s'embarrasser des contraintes protectrices et des modes de production que par l'intermédiaire des régulations d'ordre public l'ensemble des populations, producteurs comme consommateurs, pourraient tenter de faire prévaloir.

Ceci admis, on ne pourra pas mettre en évidence les impasses auxquelles conduisent le libéralisme économique et son double prédateur, le néolibéralisme financier, sans mener des études économiques sérieuses. On pourra moins encore envisager des solutions politiques qui permettraient d'échapper à ces impasses. La géopolitique a besoin en permanence d'études relevant des sciences économiques, en relation plus particulièrement avec la géographie. Ces études sont très diverses. Elles supposent d'abord le recueil du plus grand nombre possible d'informations statistiques: où sont situées les ressources, où se trouvent les producteurs, les consommateurs et les épargnants? Mais elles exigent nécessairement aussi aujourd'hui de se tourner vers les sciences de l'ingénieur et plus généralement vers les sciences technologiques, en matière énergétique, agricole, industrielle et des transports: comment substituer le cas échéant, et à quel prix, des techniques de production et d'échange nouvelles à celles dont l'économie critique constate aujourd'hui les insuffisances? Peut-on véritablement compter, à court terme, sur les progrès des nouvelles sciences et technologies pour satisfaire les besoins économiques de populations dont la croissance démographique va encore se poursuivre pendant plusieurs décennies? .

De plus, dans la mesure où l'économie se devrait désormais d'être écologique ou environnementale, elle devrait nécessairement, comme le rappelle l'économiste Yann Moulier Boutang, entreprendre des études totalement négligées par l'économie productiviste, visant à évaluer ce que sont en termes de valeurs économiques les biens systématiquement détruits par la recherche du profit à court terme (l'espace, l'eau, la lumière, la biodiversité) ou totalement ignorés bien qu'ils contribuent à l'essentiel des équilibres sociétaux (apprentissages, coopérations et activités artistiques spontanés, productions bénévoles, multiples formes d'invention et d'adaptation relevant de l'imagination et du rêve, etc. …). Certes, postuler que telle activité non prise en compte par la comptabilité nationale et par la financiarisation présente une valeur économique constitue nécessairement un acte politique, que combattront les bénéficiaires de l'ordre économique dominant, mais ce travail, s'il était mené de façon scientifique, s'il proposait de nouvelles normes comptables et socio-économiques permettant de mesurer objectivement l'impact de ces activités non prises en compte, acquerrait ainsi un caractère scientifique qui le rendrait plus difficile à contester.

Enfin, l'économie associé à une géopolitique et plus particulièrement à des géostratégies modernes devra nécessairement suggérer les ressources matérielles et financières indispensables pour financer les reconversions et nouveaux investissement qu'elle proposera de réaliser. Il s' agira de mettre au point des prélèvements, notamment sous forme d'impôts, portant sur les activités à décourager, et des modes de financement n'encourageant pas le gaspillage et la corruption portant sur les activités à encourager. Plus généralement, elle devra étudier les grandes lignes de politiques, si possible au niveau mondial, favorisant la décroissance des consommations somptuaires ou dangereuses et la croissance des productions et consommations portant sur le domaine cognitif, dont nous avons vu qu'il n'était pas limité par des phénomènes de rareté.

3.2. Les sciences de la population

On conçoit aisément que la géopolitique ne puisse se passer d'études scientifiques aussi poussées que possible portant sur les populations. Celles-ci constituent le facteur sans doute le plus important de toute analyse ou de toute prospective intéressant les relations entre Etats et l'évolution de leurs institutions. D'une façon générale, c'est la démographie qui fournit les données les plus utilisées: effectifs, âges, sexes, natalité, morbidité, répartition géographique, mouvements de migration internes et externes. Pour bien faire, il faudrait y ajouter des informations sur l'état de santé, les qualifications professionnelles, le revenu des individus, etc.

Ces données devraient idéalement être recueillies à l'échelle mondiale, mais en fait seuls les pays les plus développés peuvent les fournir avec la précision nécessaire. Il faut en effet pour les obtenir mettre en place des opérations de recensement des individus, connues depuis l'antiquité, mais qui demeurent encore lourdes, lentes et coûteuses. Les pays très peuplés, Chine, Inde, Indonésie, Nigéria, sont aussi des pays qui faute de moyens d'enquête suffisant ont du mal à obtenir à obtenir des statistiques aussi précises que celles fournies par les pays développées.

Mais il existe un plus grand obstacle à la connaissance scientifique des populations: les données obtenues peuvent venir en contradiction avec les affirmations des pouvoirs publics, destinées à leurs ressortissants ou aux instances internationales, concernant par exemple la fécondité et par conséquent l'évolution de la natalité et des pressions migratoires. Plus gravement, elles peuvent servir à alimenter des campagnes internes ou externes dressant des catégories de population contre d'autres. Le souvenir du recensement des juifs par les nazis demeure encore, et à juste titre, très présent dans les mémoires. A cet égard, peu de pays (hormis les États-Unis) n'osent entreprendre de statistiques dites ethniques, qui fourniraient pourtant des éléments précieux aux analyses géopolitiques.

D'une façon générale, les données trop personnelles, comme celles concernant l'appartenance religieuse ou politique, les maladies contagieuses, le passé judiciaire, sont exclues des recensement, sauf dans les régimes autoritaires. Il est sans doute difficile de faire autrement, que ce soit au plan mondial ou aux divers plans nationaux, car de telles données sensibles pourraient entretenir des chasses aux minorités ou aux plus faibles. Mais les géopolitologues perdent ainsi des sources précieuses d'information, concernant par exemple l'historique et le devenir des migrations, l'avenir de la natalité, les risques de conflits inter-ethniques et inter-religieux. Il faut remplacer ces données de base par des enquêtes, estimations et modélisations moins fiables, mais néanmoins utiles.

Les sciences de la population ne se limitent pas à l'obtention et aux traitements de données démographiques. Elles concernent aussi les meilleurs méthodes permettant de stabiliser les effectifs, soit à la hausse, soit à la baisse. Dans la mesure où l'état d'équilibre entre naissances et décès, ce que l'on nomme la transition démographique, ne s'est pas encore établi partout dans le monde spontanément, le contrôle des naissances demeure une nécessité pour les grands pays très peuplés, Inde et Chine en premier lieu. Mais on sait que les méthodes pour y parvenir (dites politiques de l'enfant unique) présentent de nombreux inconvénients et sont de plus en plus mal ressenties. Comment en trouver de meilleures?. A l'inverse, il est des pays, le Japon et l'Europe notamment, qui se dépeuplent très rapidement et dont l'âge moyen ne cesse de s'élever. Comme la nature a horreur du vide, les sociétés et les gouvernements de ces pays ne pourront pas empêcher d'importantes migrations provenant des régions du monde disposant encore d'une forte natalité, celles du continent africain sub-saharien notamment, en ce qui concerne l'Europe. Les accepteront-ils, au risque de susciter à terme un rejet violent du métissage chez les populations autochtones. Pourront-ils à l'inverse relancer la natalité au sein de ces mêmes populations autochtones, jusqu'à des taux permettant leur stabilisation?

Les autres questions posées à la géopolitique par l'évolution des populations et leurs mouvements sont très nombreuses. Nous en pouvons pas les recenser ici. Bornons nous à signaler la question très importante et immédiate de la circulation des personnes diplômées ou disposant d'une bonne compétence professionnelle. Tous les pays développés cherchent à les attirer, faute de pouvoir former suffisamment de nationaux. Mais au delà d'un certain niveau, de nouveaux problèmes apparaîtront nécessairement. De quelle sécurité, par exemple, dans la perspective d'une relation conflictuelle avec la Chine, pourrait jouir la science américaine, puisque dès maintenant une majorité de ses chercheurs appartient à la diaspora asiatique?

A terme, avec le réchauffement climatique, la désertification ou les remontées océaniques en résultant, il ne faut pas se faire d'illusion. Ce seront non plus des millions de migrants mais des centaines de millions voir des milliards qui abandonneront leurs localisations actuelles en direction des pays préservés. Comme il s'agira par ailleurs de migrations provenant des pays pauvres surpeuplés et se dirigeant vers les pays encore riches sous-peuplés, on imagine les conflits violents qui en résulteront. Il serait temps de prévoir dès maintenant, si possible au plan international, la façon dont ces migrations pourraient être organisées de façon à ne pas déboucher sur des guerres de survie à grande échelle.

3.3. Les sciences socio-anthropologiques

Appelons ainsi les sciences sociologiques qui étudient les organisations et rapports sociaux contemporains en les mettant en relation avec les études de l'anthropologie évolutionnaire, celles-ci renseignant sur l'origine parfois lointaine des structures sociales actuelles. Il est évident que la sociologie, centrée sur les structures sociales, comme sa version centrée sur les individus, la psychologie sociale, sont aussi indispensables à la géopolitique que les sciences évoquées dans les sections précédentes. Ce ne sont pas en effet des individus en forme d'électrons libres qui se confrontent ou s'affrontent sur les terrains de la géopolitique, mais ce qu'il faut bien appeler des superorganismes regroupant ces individus sous la contrainte de déterminismes épigénétiques très anciens. Nous avons déjà indiqué que pour comprendre ces déterminismes, il fallait faire appel à l'anthropologie, sinon à la biologie, sous leurs formes dites évolutionnaires: celles qui cherchent à identifier les sources génético-culturelles et leurs évolutions à travers les siècles et les lieux.

Nous ne pouvons, à nouveau, tellement le sujet est riche, prétendre en donner une vision suffisamment complète. Indiquons seulement les grandes catégories de comportements, s'exerçant à travers des institutions, dont le poids sur les mécanismes étudiés par la géopolitique se fait constamment sentir. Il y a d'abord tout ce qui relève du pouvoir et de la domination. Chez la plupart des animaux sociaux, comme chez les humains, s'exercent des mécanismes par lesquels des minorités de dominants s'imposent à des majorités de dominés. Chez les humains cependant, les dominés ne se laissent plus aujourd'hui aussi passivement qu'auparavant contrôler par les dominants, mais ils disposent de peu de moyens pour s'opposer pacifiquement à ceux-ci. La tentation de la révolte violente, dite en termes militaires de la guerre du faible au fort ou guerre de 4e génération, s'offre alors à eux. Mais peu s'y engagent, compte tenu des risques. La sociologie, comme la géopolitique, ont évidemment intérêt à étudier scientifiquement ces phénomènes de domination, ainsi que la façon dont ils changent de forme mais non de nature, dans le cadre des évolutions technologiques et démographiques.

Une forme de domination différente, dont les racines remontent très haut dans l'histoire, est jugée à juste titre de plus en plus insupportable en Occident, mais est encore parfaitement admise dans d'autres parties du monde. Il s'agit du sexisme, plus précisément de la domination exercée par les hommes sur les femmes et accessoirement sur les enfants. La question est trop connue pour que nous nous y attardions ici. En termes géopolitiques, évoquons seulement deux points importants: les mouvements principalement occidentaux de libération de la femme pourraient-ils de l'extérieur promouvoir l'éducation et l'autonomie des femmes dans les pays qui ne l'acceptent pas encore ou auraient-ils l'effet contraire, en provoquant des réflexes de défense nationaliste? Et, seconde question, si le niveau de vie s'élevait spontanément suffisamment dans ces pays pour que de plus en plus de femmes puissent acquérir une autonomie suffisante pour s'émanciper, tandis que dans les pays riches s'établirait une véritable égalité hommes-femmes (ce qui est encore loin d'être le cas), verrait-on les tensions internationales s'apaiser du fait que les femmes seraient, comme le pensent certaines féministes, bien moins portées que les hommes aux affrontements violents? Si cet espoir se révélait fondé, beaucoup de foyers de conflits menaçant la paix pourraient disparaître. Mais le processus serait long et, de toutes façons, rien ne permet d'affirmer que les femmes soient en profondeur plus pacifiques et diplomates que les hommes.

Un autre thème qu'étudie la sociologie, s'appuyant sur l'anthropologie sociale et aujourd'hui les neurosciences, concerne la grande ancienneté et la permanence de la structuration des sociétés humaines en fonction des croyances religieuses des individus. Les structures ainsi formées sont loin d'être tolérantes les unes à l'égard des autres. Les guerres de religion, que certains occidentaux participant de la philosophie dite des Lumières avaient cru voir disparaître avec le progrès technique et l'internationalisation des cultures, paraissent en plein recrudescence.

Nous avons précédemment indiqué que les églises et les religions, celles-ci considérées comme des mouvements plus diffus mais non moins bien organisés regroupant les individus autour de chefs politico-religieux et de convictions profondément imbriquées dans les cerveaux, ont toujours constitué des facteurs d'affrontements géopolitiques puissants. L'histoire de l'Europe et celle des conflits entre Etats européens peut en grande partie être interprétée comme résultant de conflits politico-économiques entre catholiques romains, catholiques orthodoxes et protestants. Il en est de même des expéditions coloniales, dont la composante religieuse, présentée comme devant convertir des infidèles, n'étaient pas négligeable.

Aujourd'hui, il est très légitime de considérer que derrière les puissances politiques généralement reconnues par la diplomatie se trouvent des empires religieux plus ou moins en état de clash civilisationnel, pour reprendre l'expression de Samuel Huntington. On aurait ainsi un monde musulman, un monde chrétien lui-même divisé entre catholiques et protestants principalement évangéliques, un monde hindouiste et un monde asiatique que nous pourrions dire confucéen – sans mentionner d'autres blocs moins importants numériquement mais de plus en plus actifs : juifs, chrétiens orthodoxes, etc.

Les haines demeurent fortes, même si les représentants officiels de ces religions s'efforcent à la modération. N'entendait-on pas récemment un imam affirmer que les non-musulmans sont « pires que des animaux »  et méritent donc la mort. Les psychologues et neuroscientifiques ont encore beaucoup de travail à faire pour mettre en évidence les bases neurales de tels excès, heureusement non partagés – pour le moment – par la majorité des croyants de toutes obédiences.

Une exception notable à la violence générale doit être signalée, il s'agit du groupe démographiquement peu nombreux (peut-être quelques centaines de millions de personnes), inorganisé politiquement et aujourd'hui attaqué de toutes parts, qui rassemble les personnes de conviction matérialiste (naturaliste dans la langue anglaise) et athée. Ce groupe présente le caractère intéressant d'être présent dans toutes les parties du monde, bien que mieux représenté en Europe qu'ailleurs. Il rassemble aussi beaucoup de scientifiques et d'intellectuels, relativement tolérants les uns à l'égard des autres, malgré leurs différences. Il pourrait donc jouer un rôle plus important qu'actuellement en vue de prévenir les futurs conflits géopolitiques qui naîtront inévitablement, nous l'avons vu, de la future grande crise climatique et économique mondiale.

Nous pouvons inclure dans l'approche sociologique de la géostratégie les propositions d'une approche scientifique de plus en plus reconnue chez les spécialistes des systèmes de communication sociale, la mémétique. On sait que le généticien britannique Richard Dawkins avait proposé il y a trente ans de considérer les idées, images et comportements stéréotypés se diffusant dans les sociétés humaines comme des entités réplicantes et mutantes d'un nouveau genre, qu'il a nommé des mèmes. Ces mèmes, tels des organismes biologiques, contaminent les milieux leur offrant des ressources, mutent et, en évoluant, modifient de façon épigénétique les supports qui les hébergent.

Les mèmes, comme tous les réplicants de type viral, ne prennent absolument pas en considération le sort des supports et organismes leur offrant des ressources. Ils se multiplient jusqu'à épuisement de ces supports, dont les plus accueillants pour eux sont les cerveaux humains, les langages et les canaux de communication sociaux. Il est tout à fait possible d'expliquer par la mémétique la plus grande partie des évènements géopolitiques passés ou contemporains ne trouvant pas de raison d'être à la lumière des autres sciences: pourquoi par exemple des guerres entre humains pour des religions et idéologies politiques, faisant des millions de morts? Si ces guerres étaient justifiées par des conflits d'intérêts économiques, elles devraient aboutir rapidement à des accords de répartition d'influence. Pour les mèmes qui s'affrontent dans les cerveaux des combattants, au contraire, il n'y a pas d'autre issus que l'anéantissement de l'adversaire.

Divers auteurs, généralement anglo-saxons, ont entrepris de relire l'histoire géopolitique du monde à la lumière de la mémétique. C'est le cas du très prolifique Howard Bloom, dont les ouvrages sont souvent très éclairants, bien que, selon nous, parfois déformés par sa croyance dans les vertus du libéralisme économique jusqu'à aujourd'hui présenté aux Etats-Unis comme pouvant résoudre tous les problèmes de croissance. Nous avons pour notre part un peu élargi l'approche mémétique en essayant d'expliquer l'histoire des civilisations humaines par des compétitions darwiniennes entre superorganismes conjuguant des composantes anthropologiques (humaines) et des composantes technologiques, nommés par nous des systèmes anthropotechniques ( Baquiast. Le paradoxe du sapiens, JP. Bayol, 2010).

Ces considérations conduisent à évoquer un autre aspect de la structuration des sociétés en ensembles potentiellement conflictuels ayant une grande influence géopolitique. Il s'agit des réseaux numériques modernes de radiodiffusion, télévision et téléphones multimédias qui dorénavant couvrent pratiquement la globe tout entier, touchant directement ou indirectement tous les humains, sauf peut-être les plus démunis d'entre eux. Si la mégacrise que nous avons plusieurs fois évoquée se précisait, il est vraisemblable que les infrastructures terrestres et spatiales permettant à ces réseaux de fonctionner seraient conservées, car elles sont et seront de plus en plus des enjeux de pouvoir pour les acteurs de ce que nous avons désigné par le terme de capitalisme cognitif emprunté à Yann Moulier Boutang. Elles seront aussi et tout autant des enjeux de pouvoir pur et simple, au service des forces de domination dont nous venons de rappeler les racines anthropologiques profondes.

Il faut en effet se dépouiller de tout idéalisme. Les grands réseaux et les contenus de toutes sortes qui y circulent ont été au début de la révolution numérique présentés comme des facteurs d'internationalisation heureuse et pacifique. Il s'agissait, on le voit maintenant, d'un mensonge, propagé par les pouvoirs politiques, économiques et aussi religieux qui en profitaient. On sait que l'empire américain, en investissant des sommes considérables dans les industries dites culturelles, dont Hollywood a toujours été l'emblème, a cherché à étendre son pouvoir sur les esprits, le « softpower », dans le même temps qu'il fortifiait son pouvoir sur les choses et les gens en investissant des trillions de dollars dans les technologies militaires. L'imprégnation en découlant demeure très forte, notamment en Europe. L'atlantisme dont les Européens n'arrivent pas à se défaire, malgré les erreurs contagieuses croissantes de la politique américaine, est en grande partie un produit de l'influence que continuent à exercer des contenus culturels fort bien faits, mais pétris d'une idéologie d'aliénation.

Ceci étant, aujourd'hui, tous les grands blocs géopolitiques, Etats et religions, se sont saisis des réseaux numériques pour diffuser, soit dans leur propre sphère linguistique et culturelle, soit à destination du reste du monde, des thèmes et images favorisant à leur profit la conquête des esprits et le formatage des comportements. Il s'agit, par définition, d'influences transcendant les frontières politiques et les interdits éventuels. On le voit en Europe avec le succès, dans les banlieues à forte population musulmane, de chaînes de télévision financées très largement par les pétro-dollars du Golfe Persique et dont le moins que l'on puisse dire est qu'elles n'encouragent pas l'assimilation des émigrés par les pays d'accueil.

Les grandes entreprises mondialisées, dont nous avons précédemment souligné le rôle comme acteurs géopolitiques, utilisent elles-aussi les réseaux numériques pour propager leur image, leurs produits et plus généralement la culture de consommation docile dont elles voudraient que tous les citoyens deviennent des représentants. Elles le font d'autant plus facilement qu'elles sont elles-mêmes très souvent expertes en technologies de l'information. Elles offrent donc aux consommateurs des produits sans cesse nouveaux et attrayants, capables de capter leurs temps de cerveaux disponibles, selon l'expression de Patrick Le Lay. Mais elles ne s'engagent pas seulement au profit de leurs politiques commerciales. Elles soutiennent de façon plus ou moins visible les philosophies politiques des « élites dominantes » avec qui elles partagent le pouvoir. L'empire américain bénéficie encore pour l'essentiel de ces apports dits publicitaires, mais qui sont en fait fortement orientés politiquement. Cependant, dorénavant, en Asie, le relais est pris par les grandes entreprises mondialisées d'origine locale.

Si l'on considère enfin que la guerre, sous ses multiples formes, a toujours constitué un événement sociologique majeur à prendre en considération par la géopolitique, il conviendra que celle-ci s'interroge sur ses origines multimillénaires, ses formes récentes et ses perspectives, si l'on peut dire, d'avenir. La guerre de 4e génération et le terrorisme, associés de plus en plus souvent à l'engagement de jeunes enfants et ayant de beaux jours devant eux, ne devront pas être oubliés. Ce travail d'analyse est fait en permanence par les bureaux d'études et écoles participant du complexe militaro-politico-industriel des grands Etats. Il est absolument nécessaire de s'intéresser à leurs réflexions, dès lors du moins que celles-ci ne restent pas couvertes par le secret défense. Mais il existe aussi une science universitaire spécifique portant sur les guerres et conflits, désignée en France par le nom étrange de polémologie, dont les enseignements mériteraient d'être mieux connus.

3.4. Les sciences juridiques et politiques

Le géopolitologue averti, celui qui ne veut pas se laisser prendre aux pièges des évidences, tend à ne pas attacher beaucoup d'importance aux superstructures juridiques, dont Marx avait non sans raison montré qu'elles recouvraient des infrastructures économiques et sociales dont l'importance politique était bien supérieure. Au delà du droit, généralement affiché mais non respecté, le géopolitologue averti cherche à voir le dessous des cartes, selon l'expression consacrée. Ce serait cependant une erreur de penser que la géopolitique puisse négliger les enjeux s'attachant aux formes juridiques explicites adoptées par les grands acteurs. Une bonne connaissance des différents types de droits nationaux, droits privés civiles et commerciaux, droits criminels, droits constitutionnels et surtout, dans le domaine des relations diplomatiques, droit public international, s'impose en effet pour faire apparaître la façon dont les choix juridiques et institutionnels reflètent les conflits géopolitiques sous-jacents. Elle s'impose encore plus dès que l'on envisage les solutions permettant de porter remède aux dysfonctionnements actuels.

Mais à cette fin, l'étude du droit doit se compléter d'un appel à la science politique. Celle-ci, si elle cherche à voir au delà des apparences, est fort utile pour dissiper l'impression de sécurité donnée par une loi ou un traité jugé bien fait mais dont nul ne se préoccupe de la façon dont ils sont appliqués. La science politique est une science du réalisme. Elle peut montrer comment, derrière de fort belles coquilles juridiques, règnent parfois la corruption, le népotisme et le plus souvent l'inefficacité.

Ainsi, sans faire systématiquement appel au droit comparé approfondi, la géopolitique peut se servir des sciences juridiques et politiques pour comprendre pourquoi tel Etat, telle institution publique, telle grande entreprise adopte telle forme juridique, même si celle-ci ne correspond que de façon lointaine à ses pratiques effectives. Mais c'est surtout dans la perspective des futures institutions censées protéger le monde des dangers à venir que les sciences juridiques et politiques seront utiles. Il faudra éviter les erreurs résultant d'un juridisme naïf, telles celles nées après la création de la Société des Nations en 1920 ou même celles découlant aujourd'hui d'une mauvaise adéquation des traités européens aux besoins de l'Union.

Pour les Européens, une réflexion géostratégique approfondie sur les formes constitutionnelles et de droit communautaire que devrait adopter une Union européenne capable de survivre dans l'actuel monde multipolaire devrait être entreprise immédiatement. Il faudra choisir pensons-nous entre un Etat fédéral musclé associant tous les Etats-membres ou la création d'un Euroland dont un Etat binational mariant l'Allemagne et la France pourrait être le pôle et qui se doterait d'institutions et de réglementations communes.

Au plan mondial par ailleurs, à une époque où chacun perçoit les insuffisances de l'Organisation des Nations Unies et des structures qui lui sont rattachées, la même réflexion géostratégique s'imposerait, si l'on ne voulait pas que les institutions actuelles soient, plus encore qu'actuellement, prises en mains et détournées par des forces politiques, économiques et religieuses n'ayant rien de démocratique. Le besoin sera encore plus grand lorsque la grande crise qui se prépare rendra définitivement obsolètes les structures juridiques et politiques en place depuis 70 ans.


Quatrième partie. Deux scénarios proposés par deux interprétations différentes de la géopolitique

A quoi peut servir la géopolitique, nous sommes nous demandé en introduction? A mieux comprendre le monde actuel et son évolution, avions nous répondu, en évitant les simplifications abusives souvent répandues volontairement par des acteurs de la géopolitiques qui cachent leur jeu. Mais comprendre ne se limite pas à jeter un regard informé sur le monde. Comprendre doit servir à agir plus efficacement, plus intelligemment, dans le monde où l'on se trouve. Si, comme nous proposons de le faire, nous voulions établir des stratégies politiques intéressant l'avenir de l'Europe, il conviendrait de disposer de scénarios susceptibles d'éclairer ce même avenir. Ces scénarios, qui en l'état ne seraient que de simples hypothèses, permettraient cependant de tenir compte des contraintes géopolitiques paraissant les plus probables au moment où ces stratégies seraient élaborées.

Il n'y a rien de plus risqué, dit-on souvent à titre de plaisanterie, que vouloir prédire l'avenir, alors que la prédiction du passé est autrement plus facile. Nous n'allons pas cependant ici reculer devant la difficulté. Il nous faudra seulement rappeler que les scénarios retenus ci-dessous, que nous avons limité à deux pour ne pas excéder le cadre de cette étude, ne sont que de simples hypothèses. A titre de précaution d'ailleurs, nous avons choisi de proposer une hypothèse que nous qualifierons d'optimiste, et une autre que nous qualifierons de pessimiste. Les lecteurs, puis plus tard ceux qui prendraient en charge le projet de développement pour l'Europe présenté en fin d'ouvrage, choisiront le scénario qui leur paraitront le plus probable, sans exclure évidemment la gamme de propositions intermédiaires envisageables.

Mais, rappelons le, ces scénarios ne sont en l'état que des hypothèses. Comme nous l'avons indiqué précédemment, si la géopolitique se veut une science, elle doit à l'instar de toutes les sciences, respecter les protocoles de la recherche expérimentale: formulation d'hypothèses, sélection de « faits » d'observation, vérification expérimentale des hypothèses à la lumière de ces observations, élaboration de lois hypothétiques, discussion de ces lois au sein de la communauté scientifique, adoption finale... en attendant de nouvelles hypothèses. Chacun, même non scientifique, devrait respecter ces protocoles. Dans le cadre de cet essai, nous n'allons pas nous engager dans le détail de tels processus, mais nos scénarios, cependant, ne devraient en aucun cas y échapper.

Nous allons préciser ci-dessous le scénario optimiste et le scénario pessimiste. Nous ne nous situons évidemment pas à l'échelle de la seule Europe mais à l'échelle du monde. Aujourd'hui, aucune entité géopolitique, fut-elle de taille respectable, comme l'est l'Europe, ne peut espérer échapper aux contraintes s'exerçant au niveau mondial.
Pour le scénario optimiste, les conflits de type géopolitiques, se résoudront par le dialogue entre les civilisations, l'appel aux valeurs humanistes, le progrès technologique (Singularité). On devra choisir cependant dans cette perspective entre le libéralisme, consistant à laisser se dérouler les évènements sans intervention politique volontariste, et la régulation, faisant intervenir les puissances publiques pour compenser les excès du libre jeu des acteurs. Rechercher une synthèse des deux paraitra la meilleure solution. Dans ce scénario, l'Europe pourrait jouer, de par ses vertus propres, un rôle très important.

Pour le scénario pessimiste, les compétitions entre acteurs dans un monde aux ressources finies ne seront pas totalement contrôlables. L'ubris de la lutte pour le pouvoir et de la course aux technologies de puissances produiront des catastrophes. Il n'est pas certain que des régulations, fussent-elles énergiques, puissent les éviter. Qui en effet pourrait prendre la responsabilité de les décider et de les mettre en oeuvre, si les pouvoirs engagés dans des compétitions aveugles tiennent tous les leviers de commande, y compris au plan politique. Comme cependant le pire n'est jamais certain, ce scénario pourrait envisager certaines voies de sauvetage de type « désespéré », dans lesquelles l'Europe pourrait jouer un rôle.

Nous laisserons les lecteurs décider eux-mêmes lequel de ces deux scénarios aurait le plus de chances de se réaliser et, par conséquent, lequel devrait servir de cadre à une prospective géostratégique intéressant l'Europe.

4.1. Un scénario optimiste

Dans ce scénario, on ne nie pas l'existence des phénomènes d'aggravation des crises économiques et sociales qui se développent actuellement: accroissement des besoins de consommation du à l'augmentation de la natalité dans nombre de pays, ce au moins jusqu'à 2050, raréfaction des ressources naturelles, destruction de la biodiversité, réchauffement climatique diminuant les superficies cultivables et habitables... Cependant, le scénario postule (pose en principe) que l'homme a toujours su dans l'histoire échapper aux situations apparemment sans issues qui menaçaient sa survie, grâce à son intelligence, son inventivité et aussi grâce à ses qualités morales, lesquelles finissaient par l'emporter sur l'esprit de conquête et de destruction. L'exemple de la seconde guerre mondiale est souvent cité. Au moment où une partie du monde semblait sur le point de tomber sous la domination de dictatures impitoyables, un sursaut a fini par survenir de la part des démocraties et la paix mondiale, suivie d'une prospérité sans égale, s'est alors installée pendant quelques décennies. Examinons rapidement ici les deux facteurs de nature géostratégique susceptibles de crédibiliser ce scénario optimiste.

La Singularité

Le principal facteur susceptible de résoudre les crises qui s'annoncent a été depuis déjà quelques années décrit et annoncé par le futurologue Ray Kurzweil et l'Institut qu'il a contribué à créer, le Singularity Institute (http://singinst.org/). Il s'agit de ce que ces scientifiques ont nommé la Singularité, phénomène dont ils attendent la résolution des problèmes de rareté actuels. Selon eux les Etats-Unis, foyer incomparable de développement scientifique, pourrait en devenir le promoteur, au bénéfice à terme du monde tout entier. Nous avons souvent commenté ces perspectives dans la revue Automates Intelligents. Le terme de Singularité désigne une période, relativement proche, soit quelques décennies au plus, où les développements exponentiels et convergents de toutes les sciences et technologies émergentes permettront de remplacer les ressources naturelles en voie de disparition par des solutions artificielles considérablement plus performantes. Des voies de sortie inattendues, encore impossibles à prévoir pour le moment, apparaîtront alors dans tous les domaines, y compris là où aujourd'hui semblent se dessiner des impasses.

Ce seront d'abord les humains eux-mêmes qui seront transformés et augmentés, cérébralement et physiquement, donnant naissance à des entités que l'on n'hésite pas à qualifier de transhumains ou post-humains. Par ailleurs, l'intelligence artificielle et la robotique évolutionnaire multiplieront les robots capables d'accomplir dans les domaines de l'industrie, de la recherche et de l'exploration (notamment spatiale) tout ce que les humains, même augmentés, ne pourront pas encore faire. Des formes de vie synthétiques, conjuguant les produits de la génomique artificielle et ceux des nanotechnologies, viendront progressivement se substituer aux espèces vivantes actuelles en voie de disparition. Elles répondront notamment aux besoins en matière de production d'énergie (bio-énergie) et d'alimentation. L'installation durable des humains sur les planètes proches, la Lune, Mars ou ses satellites, pourra même à terme être envisagée.

Tout ceci paraît aujourd'hui à beaucoup relever de l'affabulation, sinon de la mauvaise foi. Des scientifiques et des économiste, bien qu'ayant confiance dans le progrès, font valoir que même si des produits émergents révolutionnaires apparaissaient en laboratoire, il faudrait disposer de ressources considérables, actuellement inexistantes, humaines et industrielles, pour les mettre à disposition de l'humanité toute entière. Or si seule une petite fraction des populations en bénéficiait, celle des pays les plus avancés, se créeraient alors des tensions révolutionnaires si fortes que les centres de recherche et de développement producteurs de la Singularité seraient balayés. Les défenseurs de la Singularité répondent il est vrai à ceux tenant ce discours pessimiste qu'ils tombent dans le défaut de tous les prospectivistes, c'est-à-dire s'imaginer que le futur prolongera à quelques différences près et sur le mode de la croissance linéaire les tendances du présent. Or le propre de la Singularité sera précisément de permettre des développements uniformément accélérés et convergents, se fécondant les uns les autres, qui ne sont pas prévisibles actuellement, mais qui selon eux se produiront inéluctablement.

La généralisation des valeurs humanistes

Outre la survenue de la Singularité ainsi décrite, le scénario optimiste fait valoir que la progression rapide des ressources devrait entraîner une progression radicale des valeurs morales, ceci au niveau de l'humanité toute entière. Si, même sans atteindre aux dimension que nous venons d'évoquer, l'explosion scientifique et technique enregistrée depuis quelques décennies se poursuivait en s'accélérant dans l'avenir, elle devrait rendre les humains moins belliqueux et destructeurs qu'ils ne le sont actuellement. Ceci parce que c'est la raréfaction des ressources au regard de la croissance des besoins qui a toujours constitué le moteur le plus important des conflits géopolitiques. La perspective de nouvelles ressources, fussent-elles artificielles, lesquelles pourraient aussi être mieux réparties, conduirait les différents blocs géopolitiques à coopérer au lieu de s'affronter, afin d'accélérer la production desdites ressources. La généralisation et la densification des réseaux de communication des connaissances soutiendrait ce processus bénéfique.

A cet espoir, beaucoup de sociologues répondront que les conflits pour la domination et le pouvoir ne sont pas uniquement provoqués, au moins chez les humains, par le besoin de s'approprier des biens de consommation. Ils tiennent à des racines plus profondes. En appui de cette thèse, ils feront valoir qu'aujourd'hui les recherches les plus innovantes sont menées dans des laboratoires travaillant pour la défense et la sécurité civile, contribuant non à l'enrichissement de tous mais à une accélération de la militarisation, du contrôle portant sur les individus et finalement des conflits. Aussi, pour être crédible, le scénario optimiste que nous esquissons ici se doit de démontrer que les guerres, les pillages et le terrorisme sont principalement les conséquences de la pauvreté et de l'inégalité des niveaux de vie, entraînant des difficultés d'accès aux valeurs intellectuelles et morales.

On peut effectivement donner de nombreux exemples montrant que, lorsque le progrès scientifique et technique se généralise, suivi d'une élévation des niveaux de vie et d'accès à la culture, les valeurs dites humanistes et les pratiques s'en inspirant gagnent du terrain. Ainsi les femmes accèdent à plus d'autonomie, les enfants à une meilleure éducation, les hommes à plus de tolérance et d'esprit coopératif. Rien ne pourrait empêcher que ce phénomène ne s'accélère dans les sociétés de demain lorsqu'elle bénéficieront des effets de la Singularité.

Même si les humains ne se dépouillaient pas subitement de toutes leurs tendances agressives et dominatrices, même si les religions ne renonçaient pas à s'affronter et se combattre, même si les ethnies et les castes ou classes sociales ne tombaient pas brutalement dans les bras les unes des autres, le niveau des affrontements diminuerait progressivement, jusqu'à peut-être se limiter à des guerres de symboles par jeux vidéo interposés. On verrait alors ressurgir le fonds d'humanisme et d'esprit de partage dont beaucoup de philosophes persistent à penser qu'il est inhérent à l'espèce humaine. Seule évidemment l'exemple pourrait monter que l'explosion des progrès scientifiques et techniques prédite par la Singularité aurait cet effet bénéfique. Mais il serait inadmissible de l'exclure a priori, en pronostiquant le pire.

Quels enseignements pour l'Europe?

Quel rôle pourrait avoir l'Europe dans ce scénario optimiste? Il pourrait être très grand. L'Europe est encore une puissance technologique et économique incontestable. Alliée à la Russie dont elle se rapprochera inévitablement face à des menaces géopolitiques communes, elle pourrait jouer un rôle important dans l'avènement de la Singularité telle que décrite ci-dessus. Certes, elle n'aurait pas l'avance considérable dont bénéficie encore les Etats-Unis, ni les ressources en effectifs de chercheurs qui seront celles de la Chine et de l'Inde, mais elle pourrait peser d'un poids non négligeable – ceci d'autant plus qu'elle accepterait de se réorganiser politiquement afin que ses efforts ne se dispersent pas du fait de concurrences stériles entre les Etats-membres de l'Union européenne.

Par ailleurs, au plan humain, dont nous venons de souligner le caractère essentiel pour le succès du scénario optimiste développé ici, l'Europe dispose d'atouts bien supérieurs à ceux du reste du monde, quelle que soit l'ancienneté et la vertu des grandes civilisations dont des empires comme la Chine et l'Inde peuvent se targuer. Elle est la patrie de la démocratie, des droits de l'homme, de l'émancipation des femmes, de la laïcité et des grandes philosophies naturalistes (matérialistes) donnant à la science un cadre moral lui permettant de se développer au moindre risque.

Dernier point, elle a toujours su maintenir en son sein un modèle de l'Etat protecteur et redistributif dont face à la crise et aux excès du néolibéralisme financier les autres parties du monde redécouvrent actuellement les vertus. Il lui suffirait seulement, pour valoriser ces qualités humaines et humanistes considérables, de mener en son sein la révolution institutionnelle lui permettant de s'unir pour devenir la puissance géopolitique qu'elle n'est pas encore.

4.2. Un scénario pessimiste

Nous avons construit ce second scénario, évidemment tout différent du précédent, en nous appuyant sur la logique de la compétition darwinienne entre organismes biologiques, dont il n'y a pas de raison de refuser l'application dans le domaine de l'évolution économico-politique. Nous reprenons aussi l'hypothèse, développée dans notre dernier livre ( Baquiast, Le paradoxe du Sapiens, op.cit) selon laquelle les entités géopolitiques en concurrence dans la société technologique actuelle sont des superorganismes de nature particulière que nous avons nommés des systèmes anthropotechniques.

Apparition des corporatocraties

En appliquant le modèle d'analyse proposé dans la Paradoxe du sapiens, convenons ici de nommer « corporatocraties » des systèmes anthropotechniques de grande taille conjuguant 1. les ressorts bioanthropologiques traditionnels (par exemple la tendance à se rassembler en groupes homogènes et excluant les étrangers, le herding , ou celle visant à construire des mythes structurants au service de ces groupes) le tout pour répondre aux besoins élémentaires de survie (s'approprier les ressources alimentaires et territoriales, s'y multiplier jusqu'aux limites de ces ressources, détruire les concurrents que l'on ne peut s'assimiler symbiotiquement, etc. ) et 2. les dynamiques de développement des technologies, consistant notamment à capter le plus possible de ressources naturelles et humaines à leur profit. Le terme de corporatocratie a été popularisé par les livres de John Perkins, notamment Les confessions d'un assassin financier 2004 et L'histoire secrète de l'empire américain, 2008.

Pourquoi le terme de corporatocratie plutôt qu'un autre désignant aussi une forte concentration de pouvoir (ploutocratie, autocratie, théocratie.)? Parce que les agents les plus actifs de cette compétition sont les grandes entreprises globalisées ou corporations au sens américain du terme. Chacune d'entre elle exerce dans sa sphère un pouvoir corporatocratique (corporate power). A elles toutes, elles génèrent un pouvoir corporatocratique global qui s'impose à l'ensemble de l'anthropocène, devenue depuis un ou deux siècles, selon notre vocabulaire, l'anthropotechnocène.

Nous proposons donc ici d'ajouter au concept de corporatocratie celui de système anthropotechnique, pour obtenir le concept de corporatocratie anthropotechnique. Ce terme ne brille pas par l'élégance, mais il est commode. La corporatocratie anthropotechnique conjugue les ressorts compétitifs des grandes entreprises ou corporations et ceux des diverses technologies, technologies traditionnelles et de plus en plus, technologies émergentes, avec lesquelles elles sont symbiotiquement associées. On voit que ces entités, les corporatocraties anthropotechniques, ne sont nouvelles que par leur taille. Elles sont en fait le développement évolutionnaire des nombreux systèmes anthropotechniques nés de la symbiose entre les hominiens et les outils, symbiose dont nous avons dressé une brève histoire dans le Paradoxe du sapiens.

Selon l'hypothèse darwinienne qui est la nôtre, les corporatocraties anthropotechnique sont en concurrence pour la survie. Cette concurrence découle naturellement de la compétition entre organismes biologiques. Les corporatocraties anthropotechniques se disputent l'accès aux ressources naturelles et humaines, ce qui provoque des conflits entre elles, au détriment de coopérations symbiotiques pouvant préserver des intérêts communs dans un monde dont les ressources sont de plus en plus rares. Les corporatocraties vivant de l'exploitation des technologies traditionnelles dominent encore celles tentant de se faire une place en développant des technologies nouvelles. Mais le rapport de force entre technologies pourra changer, au terme de crises d'adaptation plus ou moins violentes. L'évolution technoscientifique spontanée et incontrôlable sera le ressort principal de ces changements.

La compétition darwinienne entre corporatocraties anthropotechniques constitue le ressort de leur évolution adaptative. Celle-ci découle des processus darwiniens à l'oeuvre depuis les origines de l'évolution de la Terre (reproduction-mutation-sélection). Elle se déroule par conséquent sur le mode dit Hasard et Nécessité que l'on peut préciser par le concept de Hasard contraint. La compétition ne peut pour le moment être remplacée, car il n'existe encore aucun processus au monde capable d'organiser ni même de concevoir une évolution susceptible d'harmoniser les intérêts d'un monde global incluant sans conflits les forces en présence. L'omniprésence de la compétition est illustrée actuellement par le succès des idéologies libérales (laisser-faire) ou néo-libérales (laisser faire les acteurs financiers).

La compétition prend la forme de la lutte pour le contrôle de la monnaie, qui représente l'étalon commun liquide permettant d'évaluer et d'échanger les ressources matérielles et humaines dont les corporatocraties anthropotechniques se disputent la possession. Plus une activité rapporte de monnaie, plus elle est profitable, autrement dit plus elle permet de capter de ressources naturelles et humaines. Plus donc elle entretient la compétition. Le profit est ainsi l'étalon de la valeur des activités anthropotechniques.

La compétition s'exerce à l'échelle du monde global. Elle se traduit alors par des conflits géostratégiques, dans lesquels les stratégies des corporatocraties anthropotechniques s'expriment en partie sur le terrain géographique, pour la possession des espaces et ressources disponibles (continents, océans, espace). Ces compétitions géostratégiques s'expriment aujourd'hui sous forme de conflits darwiniens entre grands blocs économico-politique. L'empire américain y domine encore.

La destruction progressive des anciennes régulations


Mais la compétition entre corporatocraties anthropotechniques, aussi vive soit-elle, ne doit pas cacher un phénomène fondamental. C'est qu'elles s'allient, au delà de ces compétitions, pour détruire les résistances à leur conquête du pouvoir. Ces résistances proviennent principalement de la survivance d'anciennes structures bioanthropologiques (communautés et collectivités traditionnelles aux bases raciales, territoriales et mystiques) dont les nations et les religions représentent souvent encore des survivances. Ces structures reposaient sur des formes de contrôle des ressources matérielles et humaines faisant plus appel au patrimonial et au politico-administratif qu'au technologique. Elles ont longtemps pris la forme des régulations à l'échelle étatique, inspirées en partie des régulations de type féodal (féodalités religieuses, féodalités militaires).

Les anciennes régulations, si elles avaient été imposées par des pouvoirs bio-anthropologiques indiscutables (dominants, mâles, chefs) s'étaient maintenues dans la mesure où elles assuraient certains équilibres: entre catégories d'individus (égalitarisme social), entre pouvoirs locaux (démocratie), entre humains et milieux naturels (technocratie se voulant éclairée, voire scientifique). Elles ont été au 20e siècle prises en charge par les organisations étatiques, administratives et de service public, assurant, tout au moins en occident, un minimum de partage démocratique du pouvoir. Or pour les nouvelles corporatocraties anthropotechniques, les régulations demeurées en vigueur (lois et règlements nationaux, traités internationaux) représentent des obstacles à l'extension de leur propre pouvoir sur les choses et les hommes.

Les corporatocraties anthropotechniques visent donc à se substituer aux régulateurs qui pourraient vouloir continuer à s'imposer à elles, autorités gouvernementales, administratives ou liés à l'exercice des services publics. Elles visent pour cela à racheter dans le cadre d'un processus dit de privatisation les moyens dont disposent encore les administrations et les services publics. Elles se font fortes alors d'assurer elles-mêmes, plus efficacement et de façon moins coûteuse, les missions de ces services. Par ailleurs elles affirment pouvoir s'autodiscipliner spontanément pour respecter les déontologies et règles d'équité imposées par leurs statuts aux administrations et services publics.

L'expérience montre qu'il n'en est rien. Elles n'acceptent de ne faire que ce qui sert leurs intérêts corporatifs. Les privatisations génèrent de l'argent et des profits dont bénéficient les corporatocraties, notamment celles faisant appel à des technologies réputées de pointe (sécurité, défense, santé, éducation, etc). Partout dans le monde, sous cette pression de la concurrence pour le profit, la corporatocratie technologique remplace les anciennes structures reposant sur la démocratie ou la technocratie étatique. Elle génère aussi des effets négatifs croissants (destruction des cohésions sociales, de l'environnement) dont personne ne tient compte car pour le moment il s'agit de coûts induits non comptabilisés.

La faiblesse des régulations traditionnelles, notamment administrativo-étatiques, tient à ce qu'elles ne coïncident pas nécessairement avec des structures ou complexes anthropotechniques à base technologique forte, suffisamment soumises à la compétition darwinienne pour pouvoir s'imposer. Les Etats traditionnels sont en compétition darwinienne indiscutable. Ils utilisent dans ce but les ressources d'un certain nombre de technologies, notamment les technologies militaires et de défense. Mais, sauf dans les conflits ouverts permettant d'ailleurs à ces technologies de progresser rapidement, la pression compétitive provenant des autres Etats et qui s'exerce sur eux n'est pas suffisante pour qu'ils consacrent suffisamment de moyens aux technologies.

C'est ainsi que depuis plus d'un demi-siècle les Etats européens n'ont pas jugé bon d'investir sérieusement dans la défense. Les technologies militaires se développent mieux au sein des corporatocraties en concurrence économico-politique, par exemple les complexes politico-militaro-industriels existant dans les grands blocs en compétition géostratégique. Ces complexes rassemblent des moyens politico-diplomatiques et administratifs permettant de drainer des ressources naturelles et humaines. Mais ils comportent aussi de puissants potentiels industriels et scientifiques, détenus par les industries de l'armement ou d'autres analogues, qui sont en guerre économique les unes avec les autres.

Il n'est donc pas question pour de tels complexes de s'endormir sur leurs acquis. Les spécialistes des stratégies du monde de la défense ont pu ainsi mettre en évidence le combat mené sans relâche par le complexe politico-militaro-industriel américain représenté par le Pentagone et l'industriel Lockkeed Martin pour imposer au monde entier le programme dit du F-35 furtif, si ambitieux d'ailleurs qu'après plusieurs années et des dizaines de milliards dépensés, il n'a pas encore abouti. Mais peu importe au complexe. Il a vécu confortablement pendant ce temps. La dynamique transformationnelle des technologies de pointe auxquelles ces complexes militaro-industriel sont associés leur permet, même en temps de paix, de tenir la tête dans la course aux ressources et au pouvoir.

L ' empire américain , une corporatocratie anthropotechnique globale encore dominante

Dans toute compétition darwinienne, il y a des gagnants et des perdants, des dominants et des dominés. L'homo sapiens,  en quelques centaines de milliers d'années, s'est imposé à la plupart des autres espèces dites supérieures, qu'il est aujourd'hui en voie d'éliminer. Un mécanisme analogue a marqué la compétition darwinienne entre corporatocraties anthropotechniques. On sait que l'histoire du monde récente a vu s'affronter des corporatocraties européennes, britannique, allemande, française, jusqu'à ce que s'affirme, à partir des deux guerres mondiales, la corporatocratie américaine. Celle-ci s'est organisée, sous la contrainte de ses impératifs de croissance et de domination, en un véritable empire politique, diplomatique, militaire, industriel et scientifique. L'objectif, conscient ou non, était (et demeure) d'exercer une domination mondiale dans tous les registres du pouvoir (full spectrum dominance). Les premiers assujettis à cette domination ont été les pays latino-américains. Mais l'Europe, affaiblie par ses guerres internes et ses divisions, a vite été considérée par l'empire américain comme devant lui fournir la base arrière de sa puissance – ceci tout au moins jusqu'au moment où l'exploitation de l'Europe, de plus en plus affaiblie, a commencé à perdre de son intérêt au profit des perspectives offertes par les pays dits émergents.

On découvre seulement maintenant, à la suite de la crise américaine dite des subprimes, les techniques extrêmement subtiles par lesquels la corporatocratie anthropotechnique américaine s'est emparé d'une grande partie des ressources mondiales. Certes, la disposition d'un appareil militaire unique au monde lui a permis de neutraliser les résistances ouvertes, quand elles se manifestaient. Mais il lui suffisait de faire appel aux outils de la finance et des changes pour dépouiller les pays dits « alliés », en fait considérés comme des concurrents à éliminer, de leurs actifs (assets). Avant la crise financière de 2007, mais surtout après celle-ci, de nombreux auteurs ont décrits le mécanisme imposé par la corporatocratie anthropotechnique américaine au reste du monde.

Ce mécanisme conjugue plusieurs volets: le dollar, étalon de change imposé, dont la banque fédérale américaine (Fed) fixe les taux en fonction des intérêts soit des importateurs soit des exportateurs appartenant à la corporatocratie – les prêts consentis généreusement, directement ou via la Banque Mondiale, à des emprunteurs publics (Etats) ou privés dont l'on sait pertinemment qu'ils sont insolvables et ne pourront rembourser – le rachat à bas prix par les « marchés » (en fait des membres de la corporatocratie américaine) des actifs des emprunteurs, une fois acquise leur mise en liquidation - l'intervention du FMI pour imposer en dernier ressort des politiques de redressement se traduisant par la vente aux sociétés privées américaines des entreprises publiques et administrations, la liquidation des politiques sociales dites de l'Etat-providence, la mise en tutelle des gouvernements désormais incapables d'investir afin de reconquérir les bases économiques d'une indépendance nationale.

Les prêts eux-mêmes, consentis pour financer des investissements en infrastructures destinés à sortir le pays du sous-développement, permettent en fait, grâce à des routes, ports et aéroports dont la réalisation est confiée aux entreprises de travaux publics américaines, à d'autres entreprises américaines d'exploiter à leur profit les ressources forestières et minières des pays "aidés". Inutile d'ajouter que l'ensemble s'accompagne de pratiques de corruption généralisée et d'encouragements aux fraudes et trafics multiples, destinées à soumettre en douceur tous ceux pouvant avoir des velléités de résistance. Les agences spécialisées, de l'US Aid à la CIA, savent très bien comment multiplier les coups dits tordus pour s'acheter des complicités et liquider les réfractaires- avec la coopération bien entendu des mafias locales.

L'Europe occidentale a été confrontée dès après la 2e guerre mondiale aux assauts d'une telle politique, dont le plan Marshall, prisé de toutes parts par des gouvernements sous tutelle, a représenté la première vague. L'histoire de l'Union européenne jusqu'à nos jours peut être déchiffrée avec les clefs que nous venons d'énumérer. On y voit comment l'empire américain, s'appuyant en priorité sur le satellite docile que pour des raisons historiques le Royaume Uni avait accepté de jouer le rôle, a soumis à un pouvoir diffus mais néanmoins impitoyable, tous ceux qui en Europe, avaient tenté de résister à l'américanisme, ou atlantisme, présenté comme incontournable.

Les administrations publiques constituent l'obstacle à détruire en priorité, notamment en Europe où la tradition démocratique et technocratique reste forte. On a constaté avec l'offensive contre l'Etat grec menée durant l'été 2010 comment les « marchés », c'est-à-dire encore une fois principalement des émanations de la corporatocratie américaine, assistées du FMI, ont essayé d'éliminer les obstacles à l'exploitation coloniale d'un nouveau genre qu'ils veulent imposer à la Grèce. Ils y ont en grande partie réussi puisque la Grèce, pour répondre aux injonctions du FMI, est en train d'éliminer ce qui li restait d'administrations régaliennes et d'Etat-providence. Les autres Etats européens seront sans doute également attaqués les uns après les autres, avec là encore la complicité des couches dirigeantes de ces Etats.

Après l'Amérique, la Chine?

Mais il n'est pas de domination qui puisse durer toujours. L'empire américain, autrement dit la corporatocratie anthropotechnique américaine, s'est sans doute trop étendue pour pouvoir conserver l'ensemble de ses conquêtes. S'épuisant en Afghanistan, elle n'est plus capable de renverser Hugo Chavez, comme beaucoup de stratèges le voudraient. D'autres corporatocraties anthropotechniques, sur son modèle, sont en train de lui disputer le pouvoir. Nous ne parlons pas ici de l'Europe, dont il paraît vain à l'heure actuelle de pronostiquer le réveil, mais de la Chine et des autres BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine). Dans le cas de la Chine, si les formes juridiques et politiques de la corporatocratie y prennent des formes différentes de celles pratiquées en occident, les démarches globales sont très voisines. Pour le moment, l'emprise des corporatocraties anthropotechniques chinoises sur le monde reste moins importante que celle de leurs concurrentes américaines. Néanmoins, des continents ou parties de continents entiers, par exemple en Afrique, sont en train de passer sous leur contrôle.

Il est utile dans ces conditions de préciser les forces et faiblesses de ce que l'on peut nommer en simplifiant la corporatocratie chinoise. Il s'agit bien d'une corporatocratie en ce sens que les décisions économiques et politiques y sont, plus encore que dans les pays occidentaux, étroitement imbriquées. Ceci découle de l'héritage de la domination du parti communiste chinois. Aujourd'hui une couche d'entrepreneurs se développe rapidement, mais elle demeure contrôlée par des responsables politiques appartenant au parti, que ce soit dans les régions ou au plan national. De leur côté les responsables politiques ont développé une conscience économique remarquable, ce qui leur permet de faire des choix stratégiques s'inspirant, bien plus que ne le font leurs homologues en occident, des contraintes de l'économie et de la finance s'exerçant au plan mondial.

Pour reprendre notre terminologie, il s'agit d'une corporatocratie anthropotechnique, en ce sens que cette structure dirigeante doit tenir compte du poids (anthropologique) de plus d'un milliard d'humains vivant encore largement sur le mode traditionnel, très proche de la pauvreté. Mais dans le même temps, elle est tirée en avant par les pressions de croissance propres aux technologies émergentes, lesquelles trouvent en Chine, comme partout ailleurs en Asie, des conditions très favorables de développement.

L'opinion aux Etats-Unis et en Europe tend à considérer que la Chine constitue une puissance rivale de la puissance américaine, engagée avec elle dans une compétition féroce. Cela sera peut-être le cas lorsqu'une corporatocratie chinoise autonome se sera mise en place, capable de reprendre tous les attributs régaliens, notamment militaires et diplomatiques, d'un véritable empire. Ce n'est pas encore le cas, pour une raison simple mais que la non-transparence des circuits financiers et économiques mondiaux tend à occulter. Jusqu'à présent, une grande partie des investissements économiques en Chine a été faite par des entreprises certes mondialisées mais appartenant à la sphère d'influence américaine.

Ces entreprises, installées en Chine sous une identité chinoise, profitent largement des bas salaires et de l'absence de réglementation protectrice pour produire en masse des biens de consommation exportés dans les pays occidentaux. Les prix de vente dans ces pays sont suffisamment bas pour décourager toute concurrence de la part des industries occidentales natives, mais néanmoins suffisamment élevés pour apporter de considérables marges aux actionnaires et propriétaires des firmes occidentales ainsi délocalisées. Ceci explique que les corporatocraties américaines et européennes continuent à s'élever contre une protection aux frontières consistant à taxer les produits asiatiques au prorata des avantages indus dont ils bénéficient. Ceci redonnerait certes du travail aux entreprises locales (non délocalisées) mais tariraient les bénéfices des entreprises multinationales beaucoup plus puissantes jouant à fond la délocalisation et l'exploitation des avantages comparatifs résultant du travail dans des sociétés encore très sous-développées.

Ceci dit, comme nous l'indiquons plus haut, les corporatocraties occidentales ne bénéficieront sans doute pas très longtemps de cette possibilité d'exploiter le laxisme salariale et réglementaire qu'elles ont trouvé en Chine, souvent à l'invitation des autorités chinoises. Les décideurs économico-politiques chinois ont parfaitement compris qu'ils pouvaient, au fur et à mesure qu'augmentaient les compétences technologiques des travailleurs et cadres chinois, reprendre pour eux l'ensemble des responsabilités caractérisant une corporatocratie: maîtrise des investissements notamment de ceux comportant une forte valeur ajoutée scientifique et technique, maîtrise de l'accès aux sources de matières premières extérieures (énergie, minéraux, produtis agricoles), maîtrise des flux financiers et taux de change permettant l'importation, l'épargne, le profit et le réinvestissement, maîtrise des marchés par une confrontation directe sur leurs terrains avec les grands concurrents non chinois.

Dorénavant, on a remarqué que ces décideurs veulent doter l'économie de toutes les technologies de pointe permettant de mener de grands programmes stratégiques, dans l'énergie, l'aérospatiale, les biotechnologies, etc. La formation de chercheurs et d'ingénieurs par milliers, dorénavant devenue une priorité, fournira la base des nouveaux investissements. Par ailleurs, les « grands contrats » que recherchent encore pour leur part certains dirigeants occidentaux sont dorénavant accompagnés de clauses de transfert de technologies telles que les firmes occidentales qui y souscrivent se condamnent elles-mêmes à abandonner progressivement les marchés chinois et plus généralement asiatiques, sinon mondiaux. Ceci d'autant plus que la plupart des Etats occidentaux, même aux Etats-Unis, leur retirent les aides à la recherche dont elles auraient besoin pour continuer à progresser.

Les corporatocraties anthropotechniques en compétition darwinienne au plan mondial doivent cependant, dans leur course à la puissance impériale, tenir compte de l'ensemble des atouts dont elles peuvent disposer, comme à l'inverse des handicaps structuraux s'imposant à elles. L'un de ces facteurs est appelé à jouer un rôle croissant. Il s'agit des ressources fournies par le territoire, non seulement en matières premières mais en espace, eau, accès à la biodiversité...Sur ce plan les Etats-Unis ont toujours bénéficié et continueront à bénéficier d'avantages différentiels dont aucune autre puissance, pour le moment, ne possède l'équivalent, en proportion du nombre d'habitants. Seule le Canada et surtout la Russie pourraient venir en concurrence, mais leurs sols sont encore pour le moment soumis aux rigueurs du climat arctique qui les rendent peu exploitables. Or la Chine se trouve là confrontée à un véritable goulet d'étranglement. Même si son territoire est vaste, il est soumis à des contraintes climatiques qui avec le réchauffement et la surexploitation ne feront que s'aggraver. La corporatocratie chinoise devra, sinon dans la décennie, du moins avant la moitié du siècle, revoir radicalement ses modes de développement industriels, économiques et sociaux, pour faire face aux tensions qui ne manqueront pas de s'accumuler.

Quels enseignements pour l'Europe?

La compétition entre corporatocraties de taille mondiale décrite ici ne diminuera en rien la pression exercée sur les Etats et les sociétés qui auront renoncé à se battre. Elle augmentera par contre le risque civilisationnel majeur que nous avons souligné dans le « Paradoxe du Sapiens ». Les grands systèmes anthropotechniques, les yeux fixés sur leurs courses aux ressources et à la croissance à tous prix, seront de moins en moins capables de prendre en compte les intérêts globaux de la Terre et des espèces vivantes qu'elle abrite.

L'actualité immédiate, celle de l'été 2010, illustre de façon voyante un diagnostic qui devrait être fait dans de nombreux autres domaines, aussi importants mais dont on ne parle pas pour le moment. L'accident survenu à la plateforme de forage BP Deepwater Horizon, loin d'inciter les pétroliers et gouvernements du monde entier à renoncer progressivement non seulement aux forages profonds et ultraprofonds mais plus généralement au pétrole et au gaz, les pousse au contraire à intensifier les recherches, dans les pays trop pauvres pour protester et aux Etats-Unis eux-mêmes. Il est vrai que derrière le système anthropotechnique du pétrole se trouvent d'autres systèmes encore plus liées que lui aux cerveaux et corps de milliards d'individus faciles à influencer, acteurs et usagers des transports routiers et aériens.

Comment tout ceci finira-t-il? Pour le moment, beaucoup d'observateurs sérieux, même lorsqu'ils sont profondément influencés par l'idéologie du profit et de la croissance à tous prix, ne voient pas d'autres issues que des effondrements successifs et des crises en chaine, de plus en plus graves. Mais rappelons le, dans l'histoire de l'évolution, des catastrophes majeures ont déjà conduit les espèces vivantes du passé au bord de l'extinction, sans pourtant transformer la Terre de ces époques en un astre stérile à l'image de Mars et Vénus. De telles occurrences se reproduiront peut-être à l'avenir.

Si nous en venons aux perspectives géostratégiques pouvant s'offrir à l'Europe, dans le cadre du scénario pessimiste que nous venons de développer, que pourrions nous conclure? Nous n'avons aucune raison de supposer que les pouvoirs publics européens actuels puissent s'opposer au jeu des grandes corporatocraties mondiales, pour la raison très simple qu'ils en son tissus ou qu'ils leur sont soumis. Il suffit de considérer l'action déterminée et persévérante menée par le gouvernement français, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, pour s'en rendre compte. Tout est fait afin de détruire les services publics à la française, en refusant les investissements qui pourraient leur permettre de se moderniser. Parallèlement, tout est fait afin de détruire la recherche scientifique française, du moins celle qui est indépendante des objectifs productivistes des corporatocraties. A leur place, des entreprises capitalistes de service s'installent pour répondre aux seuls besoins des couches sociales disposant de revenus élevés. Les scientifiques du secteur public, qui pourraient être le fer de lance d'une résistance à cette privatisation, sont poussés par nécessité à s'expatrier ou à rejoindre le secteur privé, où ils deviennent de simples « experts » aux ordres des entreprises qui financent leurs recherches.

Il en est de même évidemment des autres pays européens. Dans ces conditions, les seules perspectives permettant à l'Europe de se distinguer des grands blocs économico-politique du monde entraînés dans la marche à la catastrophe esquissée par ce scénario viendraient d'une révolte de ses couches intellectuelles et populaires, sans doute moins aliénées que celles d'autres continents, de par une longue tradition d'indépendance sinon d'anarchie. Il s'agirait non se se révolter pour se révolter mais de faire de l'Europe un espace protégé où de nouvelles pratiques économiques, sociales et technologiques pourraient être expérimentées, en coopération avec des minorités de combat poursuivant le même objectif dans d'autres parties du monde. Mais peut-on raisonnablement y compter?


Dans l'esprit de ce dossier, on consultera l'article " Pour une vision géopolitique européenne" de Jean-Claude Empereur

 

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