Vers le site Automates Intelilgents
La Revue mensuelle n° 108
Robotique, vie artificielle, réalité virtuelle

Information, réflexion, discussion
logo admiroutes

Tous les numéros


Archives
(classement par rubriques)

Image animée
 Dans La Revue
 

Retour au sommaire

Automates Intelligents s'enrichit du logiciel Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront alors définitions, synonymes et expressions constituées de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi d'accéder à la définition du mot dans une autre langue (22 langues sont disponibles, dont le Japonais).

 

 

 

Dossier
La géopolitique. Un outil nécessaire à la définition des stratégies européennes
Jean-Paul Baquiast 24/07/2010

Nous présentons ici en quatre parties un dossier consacré à la géopolitique, considérée comme une science dont les citoyens européens devraient se servir plus fréquemment pour définir des stratégies européennes. Ci-dessous les deux premières parties Automates-Intelligents


Avant-propos. Pourquoi ce thème?

La géopolitique fait partie des sciences humaines. Elle étudie, selon une définition traditionnelle, les conséquences de la géographie sur les relations entre Etats et entre grands intérêts économiques et, inversement, celles de la politique sur la géographie, notamment en ce qui regarde la fixation des frontières et des populations. Mais il est difficile à l' heure de l'interdisciplinarité, c'est-à-dire des échanges entre les sciences, de considérer la géopolitique comme se suffisant à elle-même, au même titre que l'histoire, la géographie ou la science politique et, a fortiori, au même titre que la chimie ou la biologie. Il s'agit en fait d'une discipline récente qui conjugue plusieurs approches, celle des trois sciences humaines évoquées ci-dessus, mais aussi de plus en plus celles d'autres sciences que nous allons présenter dans la suite de cette étude.

Dire que la géopolitique est une science ne veut pas dire qu'elle doive être réservée à des spécialistes. Chaque citoyen soucieux de participer à l'histoire de son temps fait de la géopolitique, soit sans le savoir, soit sur le mode empirique. Il est donc important, vu les conséquences que peuvent avoir en termes géopolitique les choix proposés par les programmes politiques, de bien identifier les acteurs et les forces s'exprimant dans le champ géopolitique. Ils conditionnent en fait notre vie de tous les jours. Mais pour s'en apercevoir, il faut pouvoir analyser l'actualité et la façon dont les médias – et les hommes politiques - en rendent compte. Ceux-ci dissimulent souvent l'essentiel sous l'accessoire. Nous voudrions que ce dossier apporte au lecteur quelques points de repère.

Nous n'aurons pas cependant la prétention de déchiffrer un terrain vierge. Même si la géopolitique n'est pas un thème très pratiqué en France, il existe un certain nombre d'ouvrages et d'articles en langue française visant à en présenter et illustrer les enjeux. C'est le cas par exemple du livre de Philippe Moreau Defarge, « La géopolitique pour les nuls », paru en 2008 dans la collection Pour les Nuls. Nous ne pouvons que recommander la lecture de cet ouvrage fort bien fait. Nous citerons plus loin d'autres sources en français qu'il est indispensable de consulter. Nous pensons cependant que l'étude proposée ici ne fera pas double-emploi, dans la mesure où nous nous efforcerons d'établir, comme indiqué ci-dessus, des ponts entre la géopolitique et différentes façons d'interpréter l'évolution du monde global que nous avons rencontrées en tant qu'éditeur de la revue Automates Intelligents et que nous ne retrouvons pas dans des livres plus classiques.

Rappelons par ailleurs qu'il ne faut pas confondre la géopolitique avec la géostratégie. Celle-ci s'efforce d'appliquer les enseignements de la géopolitique à la définition de stratégies diplomatiques, militaires, économiques mettant en jeu les territoires et les populations qui y vivent. On désigne en général par stratégie une démarche s'efforçant de tenir compte du long terme et des causes agissant en profondeur, tandis que la tactique vise à tirer parti des évènements plus immédiats. On comprend bien que les stratégies des grands organismes, Etats, entreprises, associations, dans la mesure où elles sont réfléchies, doivent tenir compte des facteurs géographiques et humains étudiés par la géopolitique. D'où l'intérêt de mettre au point des géostratégies. Les géostratégies inspirent de façon plus ou moins évidentes la plupart des grandes décisions affectant le monde contemporain. Il s'agit d'une raison de plus justifiant de bien comprendre les éléments essentiels de la géopolitique dont elles cherchent à s'inspirer.

Mais auparavant, tentons de répondre à une question souvent posée: « A quoi peut servir la géopolitique? ». Nous dirons qu'elle doit nous aider à comprendre la vie politique, voire pour certains d'entre nous à y agir, le tout en tenant compte, répétons-le, des contraintes de la géographie. La géographie est divisée classiquement en trois branches, géographie physique, géographie humaine et au sein de cette dernière géographie politique. Au sens large la géographie étudie la Terre et les différents phénomènes naturels et humains qui s'y manifestent. Pour cette étude, elle s'appuie nécessairement sur l'histoire qui permet de mieux comprendre pourquoi les choses et les êtres ont acquis sur la planète la complexité que nous sommes bien obligés de constater. En quoi la géographie est-elle indispensable?

Le premier objectif de la science politique consiste à identifier des acteurs et des enjeux de pouvoir. Or il se trouve que la géographie offre, selon le terme d'une émission célèbre, des outils pour faire apparaître le « dessous des cartes ». Les acteurs de la vie politique dont les plus visibles, sinon les plus importants, sont les Etats, se déploient à travers les territoires géographiques, modélisés par des cartes et des statistiques. De même les enjeux ont toujours pris une dimension géographique. La plupart d'entre eux sont liés à la possession des territoires et des ressources qui leur sont attachées. Nous verrons à cet égard que la mondialisation et la dématérialisation n'ont pas changé l'importance du facteur géographique. Elles leur donnent seulement une nouvelle dimension. La géographie dans de nombreux de ses domaines doit dorénavant s'intéresser à ce qui se passe sur l'ensemble du globe terrestre. La géographie n'est pas une science capable de tout expliquer. Nous examinerons plus loin d' autres sciences pouvant permettre de comprendre la vie politique. A ce titre, elles participent au regard géopolitique. Cependant ignorer la dimension géographique des questions politiques conduit à un aveuglement, une véritable naïveté, à laquelle beaucoup d'analystes politiques n'échappent pas, notamment en France.

Ceci veut dire qu'il faudra entendre la géographie au sens large. Elle ne se limite pas à la prise en considération des cartes et de leurs contenus, que ce soit au dessus ou au dessous. Outre l'indispensable appel à l'histoire, elle suppose aussi et sans doute surtout la prise en considération de tout ce que l'on nomme désormais l'environnement: naturel et artificiel, qui détermine et que détermine en retour l'activité des humains.

La géopolitique, ainsi informée par la géographie, impose un regard indispensable pour compléter les analyses juridiques, psychologiques ou purement politiques. Autrement dit elle éclaire les grands événement de la vie politique d'une façon réaliste, ceci au plan international comme au plan national ou local. Pourquoi des conflits, des compétitions, des alliances? Pourquoi des successions d'expansion ou de crise? Comment juger de la pertinence des grands programmes politiques? Quels types de réformes envisager? La géopolitique oblige ainsi à se projeter dans le futur, rejoignant en cela la géostratégie.

On serait tenté de se demander, compte-tenu de ce qui précède, si tout phénomène ou événement ne mériterait pas une analyse géopolitique. De la même façon, dans les décennies précédentes, on pouvait prétendre que tout événement relevait de l'explication politique: « tout est politique! ». Il est bien évident que la connaissance scientifique étant une et la vie ne tenant pas compte des barrières académiques crées pour en simplifier l'étude, toute analyse relevant en général des sciences humaines et sociales devrait introduire le facteur géopolitique. Ce sera au chercheur ou à l'analyste de savoir où s'arrêter s'il ne veut pas passer en revue l'ensemble des connaissances.

Ainsi les conflits liés à la volonté d'accéder aux réserves pétrolières et gazières doivent nécessairement être éclairés par la géopolitique: où sont situées ces réserves, quelles sont les peuples qui possèdent le sous-sol où elles se trouvent, quels sont les Etats qui veulent s'en emparer et pour quelles raisons? A l'inverse, on pourra admettre, au moins en première approche, que les politiques de décroissance visant à réduire l'empreinte écologique de la croissance débridée des consommations ne relèvent pas a priori d'une analyse géopolitique, bien qu'elle concernent l'avenir de l'environnement terrestre. Elles relèvent d'analyses climatologiques, biologiques, politiques, économiques et technologiques. Mais très vite, il faut y réintroduire la géopolitique. On sait bien que les programmes de décroissance et de passage aux énergies vertes sont reçues différemment par les pays du Nord et ceux du Sud, compte tenu des contraintes géographiques qui pèsent sur eux, elles-mêmes liées à des histoires différentes.


Première partie. Histoire de la géopolitique

NB: cette première partie, largement reprise de Wikipedia (voir liens ci-dessous), pourra être complétée à partir d'autres sources

Le terme de géopolitique est apparue relativement récemment dans l'histoire des sciences. Le lecteur trouvera dans l'excellent wikipedia d'intéressantes informations concernant l'histoire de la géopolitique. Comme le rappelle ce site, le père de la géopolitique est le géographe allemand Friedrich Ratzel (1844-1904). Il analyse l’État dans ses rapports avec sa géographie, son espace, son milieu. Son ouvrage Politische Geographie oder die Geographie der Staaten, des Verkehrs und des Krieges, présente l'Etat comme un être vivant en interaction avec son environnement. Mais Ratzel ne parlait pas explicitement de géopolitique. Ce fut le professeur de science politique et géographe suédois Rudolf Kjellén qui a présenté le concept de géopolique dans un cours de 1905 consacré intitulé « les Grandes puissances du présent » puis dans l'ouvrage, Stormakterna de 1905. Pour Rudolf Kjellén, la géopolitique est « la science de l’État comme organisme géographique ou comme entité dans l’espace : c'est-à-dire l’État comme pays, territoire, domaine ...elle observe l’unité étatique et veut contribuer à la compréhension de la nature de l’État ». Il s'agit d'une définition restrictive qu'il faut connaître mais que nous nous efforcerons de compléter dans le présent essai.

Au début du 20e siècle, où l'opinion voyait s'affronter deux grandes puissances continentales, l'Allemagne et la France, ainsi qu'une grande puissance maritime, le Royaume-Uni, la question des territoires et des mers considérés par ces Etats comme la source de leur puissance avait tout de suite mobilisé l'attention des observateurs politiques. Les guerres des siècles précédents avaient été en partie justifiées par le désir de conquêtes territoriales au service de l'Etat qui prenait les armes. Ce fut particulièrement le cas avec les guerres de la Révolution et de l'Empire présentées par les Français comme devant étendre la République à toute l'Europe, afin de donner des fondements géographiques, par dessus les cultures nationales, aux idées de la révolution française. Mais le premier Empire napoléonien disparu, ce furent principalement les responsables de l'unification allemande et leurs continuateurs qui dès avant la 1e guerre mondiale, insistèrent sur la relation entre le territoire, le peuple et la culture afin de justifier la création du IIe Reich et son expansion au delà de frontières considérées comme trop étroites.

La géopolitique allemande – ou Geopolitik – repose sur les approches théoriques de Ratzel, qui donneront naissance à l'École de Berlin. Elle vise à démontrer que l'État, thème principal des travaux géopolitiques, est « comme un être vivant qui naît, grandit, atteint son plein développement, puis se dégrade et meurt ». L'État, pour vivre (ou survivre), doit s'étendre et fortifier son territoire. À travers cette idée, Ratzel défend l'idée que l'Allemagne pour vivre doit devenir un véritable empire et donc posséder un territoire à sa mesure. Pour cela, il faut que le politique mette en place une politique volontariste afin d'accroître la puissance de l'État. Ce dernier a donc besoin pour se développer de territoires, d'un espace, l'espace nourricier, le Lebensraum (terme inventé par Ratzel) ou espace de vie (souvent traduit par espace vital).

Les successeurs de Ratzel ont mis cette nouvelle discipline au service du IIIe Reich. Ils ont proposé au régime nazi une approche cartographique du monde où les « Grands Peuples » se partagent la planète en fonction d'alliances et d'une hiérarchie raciale entre les peuples. Cette Geopolitik active s'inscrit contre l'idée du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes émise par la SDN. Parmi les disciples de Ratzel, il faut citer le général bavarois Karl Haushofer (1869-1946) qui affine la notion d'espace de vie et la perception de l'espace dans un but hégémonique. Après la défaite de 1918, il devient l'un des chantres de la puissance allemande. Haushofer prévoit un partage du monde en quatre zones : une zone paneuropéenne recouvrant l'Afrique et dominant le Moyen-Orient , dominée par l'Allemagne - une zone panaméricaine dominée par les États-Unis - une zone panrusse incluant l'Asie centrale et l'Asie du Sud dominée par la Russie -une zone panasiatique dominée par le Japon, alliée de l'Allemagne, recouvrant l'Extrême-Orient (Chine), l'Asie du Sud-Est et le Pacifique Nord.

On remarquera que cette division du monde en zones d'influences dominées par de grands Etats ou super-Etats se retrouve avec il est vrai d'importants changements concernant les centres de gravité, dans la plupart des analyses politiques d'aujourd'hui. Cependant, les désastres provoqués par les ambitions à prétentions géopolitiques de l'Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale ont provoqué au sortir de la guerre un véritable mis au ban de la géopolitique d'inspiration « ratzelienne » , tant dans les milieux universitaires que dans les discours gouvernementaux. L'heure était, tout au moins avant que ne s'établisse la « guerre froide » entre l'Occident piloté par les Etats Unis et le bloc de l'Est piloté par l'URSS, à la coopération entre nations pacifiques dans le cadre de l'ONU. La géopolitique n'a repris vie, tout au moins officiellement, que dans les années 1960/1970, à la suite de l'antagonisme USA-URSS et consécutivement, en conséquence de la dénonciation dans une partie du tiers monde, notamment l'Amérique latine, de l' « impérialisme nord-américain ».

Il paraît difficile d'identifier, en dehors de la geopolitik allemande, que ce soit avant la première guerre mondiale ou dans la première moitié du 20e siècle, de véritables thèses géopolitiques organisées en tant que telles et développées par les grandes puissances, Néanmoins, aujourd'hui, les historiens considèrent que se sont mises en place durant cette période, dans la monde anglo-saxon tout au moins (Grande Bretagne/Etats-Unis), les fondements d'une véritable géopolitique moderne, encore évoqués de nos jours.

Il y eut d'abord l'école anglaise. Cette école définit la puissance britannique par la domination des mers, déjà théorisée du temps des guerres avec la France napoléonienne et des conquêtes coloniales. Elle y ajoute la domination de l'ensemble Europe-Moyen-Orient-Afrique. C'est ainsi que l'amiral britannique Halford Mackinder (1861-1947) conçoit la planète comme un ensemble composé par un océan mondial (9/12e), une île mondiale (2/12e - Afrique, Asie, Europe) et de grandes îles périphériques ou Outlyings Islands (1/12e - Amérique, Australie). Afin de dominer le monde, il faut dominer l'île mondiale et principalement le cœur de cette île, le heartland, véritable pivot géographique du monde (allant de la plaine de l'Europe centrale à la Sibérie occidentale et en direction de la Méditerranée, du Moyen-Orient et de l'Asie du Sud). En conséquence, l'Empire britannique, qui s'était construit sur la domination des océans, doit désormais, pour rester une grande puissance mondiale, s'attacher à se positionner sur terre en maîtrisant les moyens de transport ferroviaires.

L'approche géopoliticienne anglaise renvoie à cette volonté de domination du monde via le commerce, en contrôlant les mers, puis désormais les terres, le tout au profit non seulement de la Couronne britannique en tant qu'institution, mais des industries et des maisons de commerce sur le succès desquelles reposait la puissance britannique. Le navigateur et homme politique anglais Walter Raleigh l'avait fort bien dit au début du 17e siècle: « Qui tient la mer tient le commerce du monde ; qui tient le commerce tient la richesse ; qui tient la richesse du monde tient le monde lui-même ».

Les historiens de la géopolitique évoquent généralement aussi une école américaine, ainsi l'Ecole de Berkeley. Mais nous pensons que dès l'émergence de la puissance américaine à la fin du 19e siècle, la dimension géopolitique fut, consciemment ou inconsciemment, évoquée par les chantres de cette puissance. Elle est, si l'on puis dire, sous-jacente à la construction de l'empire américain. Dès les origines, ce fut en insistant sur un facteur que nous retrouverons tout au long de ce document, les relations entre les développements technologiques (industriels, scientifiques) et les sources du pouvoir que s'est fondée la société américaine et l'american way of life.

Un historien et politologue attentif comme Philippe Grasset (www.dedefensa.org) évoque à cette occasion le concept d' « idéal de puissance », repris de l'Allemagne impériale et radicalement modernisé et renforcé à l'occasion de la 2e guerre mondiale puis de la guerre froide et de ses suites. C'est ainsi que les premiers géopoliticiens américains - l'amiral Alfred Mahan (1840-1914) ou le journaliste et professeur de science politique Nicholas Spykman (1893-1943) - se sont intéressés aux relations entre le développement technologique des civilisations et la domination de l'espace par les États. L'École américaine a aussi expliqué comment les grands empires d'Asie avaient réussi à se stabiliser dans le temps en se basant seulement sur l'administration très hiérarchisée de l'irrigation dans les territoires soumis au régime des moussons.

Beaucoup plus explicitement qu'en Europe, la mise en place des chemins de fer et des grands réseaux routiers, entraînant la généralisation de l'automobile, ont structuré la construction de la société américaine. Concernant la puissance maritime, les hommes politiques américains ont compris qu'ils ne pourraient au début du 20e siècle assurer seuls la maîtrise des océans et qu'ils devaient s'associer pour ce faire avec leurs « cousins » britanniques. Ce fut le début des « special relationships » qui lient encore de nos jours, bien que très fragilisées, l'empire britannique et l'empire américain.

On doit regretter qu'en France, la géopolitique eut le plus grand mal à se faire une place au soleil, tant politique qu'universitaire. Certes, les conquêtes coloniales avaient montré qu'en pratique, gouvernements et entreprises ne dédaignaient pas l'expansion territoriale. Mais il ne s'agissait pas, au moins explicitement, d'étendre le champ de l'Etat. Par ailleurs, le concept de « puissance, appliqué l'Etat, sur lequel nous reviendrons ultérieurement, était pratiquement ignoré. Tout au plus prônait-on l'apport des « bénéfices de la civilisation » au sein de peuples demeurés primitifs. En fait il n'existait pas de géopolitique à la française, sinon dans la contestation de l'approche géopolitique allemande et des légitimations fournies par elle à l'expansion territoriale du Reich.

Avec l'instauration de la guerre froide entre deux mondes présentés comme inconciliables, le monde occidental et le monde soviétique, les historiens et géographes français ont été conduits à adopter avec peu de variantes les points de vue géopolitiques diffusés abondamment par les médias soumis à l'influence de la pensée américaine. Il s'était cependant progressivement fait jour un effort pour définir en termes géopolitiques l'avenir de l'Union européenne, conçue comme un ensemble original d'Etats condamnés à se faire une place originale entre les grands blocs. Malheureusement, l'idéologie de la mondialisation ou globalisation posant en postulat que les frontières entre Etats vont disparaître au profit de la liberté des échanges était peu compatible avec la volonté de construire une puissance européenne. Mais aujourd'hui la volonté de renoncer à la puissance se trouve quelque peu combattue par la thèse dite du monde multipolaire. Si l'Europe doit survivre dans un monde multipolaire, elle doit étudier les conditions, y compris géopolitiques, lui permettant d'atteindre à cette fin un minimum de puissance.

Les auteurs français s'intéressant à la géopolitique, que soit sous l'angle des géostratégies européennes ou de la compréhension des grands affrontements mondiaux, restent assez rares. Il faut évidemment citer les différents ouvrages de Yves Lacoste et l'Institut français de géopolitique (IFG) de Saint-Denis (Université Paris 8), qu'il a contribué à fonder. Par ailleurs, un disciple de Yves Lacoste, Pascal Lorot travaille sur les relations entre géopolitique et économie , sous le terme de géoéconomie. Mais ceci ne suffit pas à encourager chez les citoyens français la prise en compte des grands enjeux géoéconomiques en vue de comprendre les multiples évènements, importants ou en apparence anecdotiques, faisant l'actualité.

Il en est un peu de même dans les autres pays européens, où domine encore le regard géopolitique américain, caractérisé par ce que ses opposants nomment l'atlantisme. Or s''il devait exister un « européanisme » susceptible d'être opposé à l'atlantisme, il devrait être fondé sur un effort européen original visant à définir une ou plusieurs géostratégies à l'usage des européens. Les bases politiques et même méthodologiques en manquent encore. D'où la nécessité de diffuser des réflexes, fussent-ils élémentaires de géopolitique.

Notes
* Sur Yves Lacoste, voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Yves_Lacoste
http://fr.wikipedia.org/wiki/Institut_fran%C3%A7ais_de_g%C3%A9opolitique
* La géopolitique pour les nuls http://www.scienceshumaines.com/la-geopolitique-pour-les-nuls_fr_22710.html Voir aussi http://www.amazon.fr/G%C3%A9opolitique-pour-Philippe-Moreau-Defarges/dp/2754006230
* L'émission d'ARTE Le dessous des cartes . Voir http://animal-penseur.blogspot.com/2008/06/la-gopilitique-pour-les-nuls.html
*Sur la géopolitique hier et aujourd'hui: voir http://www.techno-science.net/?onglet=glossaire&definition=2612
ainsi que http://fr.wikipedia.org/wiki/G%C3%A9opolitique
* Le site Realpolitik.tv , se présentant aussi comme "la géopolique sur le Net", permet d'obtenir les points de vue de divers auteurs, en français, relatifs à l'actualité géopolitique. Ces points de vue ne doivent évidemment pas être reçus sans un regard critique. http://www.realpolitik.tv/



Deuxième partie. Premiers regards sur la géopolitique


Appelons géopolitique l'étude des relations s'établissant entre groupes humains, que nous appelons ici les acteurs, pour la possession des territoires, des ressources et des technologies de puissance. Ces relations sont généralement conflictuelles mais elles sont aussi souvent fondées sur l'alliance et la coopération. Elles sont généralement visibles, mais de plus en plus, dans un monde où le pouvoir se dématérialise et se mondialise, elles prennent des formes occultes ou souterraines.

Nous allons ci-dessous préciser ce que peuvent recouvrir ces divers termes: les acteurs, les territoires, les ressources, les technologies de puissance, les conflits et finalement la géopolitique souterraine.

2.1. Les acteurs de la géopolitique

Traditionnellement, les fondateurs de la géopolitique en faisaient un instrument aux mains des Etats ou mieux encore des Empires, notamment pour leur permettre d'agrandir leurs territoires et leurs zones géographiques d'influence. Nous avons vu que les fondateurs de la geopolitik allemande avaient eu (après le philosophe anglais Hobbes il est vrai) l'intuition qu'il fallait considérer les Etats comme des organismes vivants étendant des pseudopodes là où ils rencontraient de moindres résistances. Cette vision que nous pourrions qualifier d'organiciste était très originale, à une époque où le juridisme inspiré du droit romain et très en vogue en France n'attachait d'importance qu'aux règles de droit, censées s'imposer à tous les acteurs politiques. Vu la force que conservent encore de par le monde les structures politiques particulières répondant à la définition donnée en droit international au concept d'Etat, elle demeure particulièrement pertinente. Nous devons la retenir mais il n'y a pas de raisons interdisant de l'étendre avec des nuances à l'ensemble des organismes sociaux disposant d'une structure plus ou moins permanente.

Chacun de ceux-ci peut être considéré comme un organisme en lutte pour la vie. On connait le succès du concept de superorganisme qui permet d'observer les organismes sociaux avec le regard du biologiste ou de l'écologiste, lequel impose la prise en considération des relations de l'organisme avec son milieu naturel. On parle de superorganisme car celui-ci réunit des individus isolés en leur imposant des comportements de groupe. L'essaim d'abeille est un superorganisme, de même que le banc de poissons. L'Etat, superorganisme politique, réunit des citoyens à qui il impose différentes contraintes nécessaires au maintien de sa cohésion.

Il est évident, si l'on accepte cette façon de voir la vie politique, que l'Etat n'a jamais été et sera peut-être de moins en moins le seul type de superorganisme social susceptible d'intervenir en termes d'acteur géopolitique. Il est certain que l'Etat national, sous ses différentes formes, reste un agent géopolitique essentiel, du fait qu'il dispose, de fait et surtout de droit, du pouvoir régalien, usage de la force armée, droit à lever l'impôt, à prendre des lois contraignantes, etc. Ce pouvoir s'exerce à l'intérieur de frontières physiques et juridiques bien déterminées. On peut reprendre le terme de jus soli, droit du sol. Dans beaucoup de pays, l'Etat national se renforce du fait qu'il s'affirme, à juste titre ou non, Etat-nation: il prétend coïncider avec un sentiment national ou nationaliste plus ou moins clairement ressenti par les citoyens. Lorsque l'Etat-nation se veut aussi le représentant d'une religion d'Etat, d'une classe sociale ou d'une ethnie, il n'est pas loin de devenir un Etat totalitaire. Les Etats plus ou moins totalitaires ont pour le moment disparu en Europe, mais il en existe de nombreux représentants dans le reste du monde. Les Etats qui se veulent explicitement au service ou inspiré par une religion unique sont les plus redoutables, en termes de respect de ce que l'on nomme en Europe les libertés démocratiques. Il s'agit aujourd'hui essentiellement des Etats islamiques et d'Israël.

En dehors ou à l'intérieur des Etats nationaux, s'expriment de nombreux superorganismes jouant un rôle important dans des relations géopolitiques. Citons d'abord les organismes dont le ciment est le partage de croyances religieuses communes et qui jugent nécessaire d'intervenir dans le siècle (dans la société) pour les faire triompher à l'aide de différents moyens politiques, des plus légaux aux plus subversifs. On pensera aux Eglises, organisées sur le modèle des Etats, ou aux communautés religieuses moins organisées en termes séculiers mais dont le dynamisme pour recruter des adeptes et des soutiens, afin de s'étendre à la surface du globe, n'est pas moins fort. Pour elles conquérir de nouveaux territoires d'influence afin d'en convertir les habitants représente la première des priorités. D'où des guerres de religion, multiformes, ouvertes ou dissimulées, dont la pratique semble devoir se développer inexorablement aujourd'hui. Ces guerres dépassent le plus souvent les frontières nationales en s'instaurant à l'échelle régionale et le plus souvent mondiale.

Les religions sont en compétition les unes avec les autres pour l'accès aux ressources et aux esprits. Le succès vient couronner celles qui savent s'adapter en mutant à des milieux eux-mêmes en transformation. La géopolitique des relations généralement conflictuelles entre religions représente aujourd'hui un éléments essentiel pour comprendre l'évolution du monde. On a prétendu qu'avec le développement des sciences, les religions perdront une partie de leurs clientèles. Cela ne semble pas être le cas, pour une raison simple: il nait aujourd'hui bien plus d'enfants dans les sociétés à forte imprégnation religieuse que dans celles en voie de sécularisation ou laïcisation.

Une analyse plus approfondies des forces sociales profondes qui sous-tendent les affrontement entre religions, comme leurs affrontements avec les sociétés luttant pour conserver une forme laïque, montre que ces affrontements servent souvent d'alibi à des luttes pour le pouvoir politique et économique. La foi n'est qu'un prétexte permettant à des intérêts très matériels de mobiliser des esprits et des corps. Ceci nous oblige à réintroduire le facteur géopolitique. Si par exemple les Etats pétroliers du Golfe Persique financent généreusement des mouvements islamistes de combat de par le monde, c'est pour des raisons « bassement » géostratégiques dont les princes, en privé, ne se cachent pas. Il en est de même du soutien qu'apportent à Israël les éléments constituant ce que l'on nomme le lobby juif américain. Face à cela, les mouvements dits athées ou libre-penseurs, n'étant absolument pas organisés en superorganisme au plan mondial, quoique l'on puisse penser de la franc-maçonnerie, sont en recul sur tous les fronts de la géostratégie.

Les entreprises économiques constituent une autre vaste catégorie d'organismes ou superorganismes, eux aussi en compétition pour la survie et obligés de se livrer à une adaptation continue. On peut les classer en grands secteurs, selon leurs domaines d'activités: l'agriculture, l'industrie, les services, incluant le commerce et la finance. On peut aussi les identifier par leur taille, grande, moyenne ou petite. Les petites et moyennes entreprises, surtout si elles exercent leur activité dans des secteurs homogènes, constituent de véritables forces géopolitiques, notamment du fait, dans le secteur agricole ou dans celui des transports terrestres, qu'elles ont besoin du territoire pour survivre. Les plus visibles, celles qui concentrent l'attention, sont cependant les grandes entreprises, notamment lorsqu'elles atteignent une taille internationale. Leur influence géopolitique est considérable, du fait qu'elles ont besoin de conquérir des sources de matières premières, des clientèles de plus en plus fidélisées par la publicité et finalement des appuis politique provenant des Etats. Dans le cadre de ce que l'on nomme désormais des complexes politico-industriels (nous parlerons ici de corporatocratie, terme un peu plus barbare qui commence à se répandre) elles reprennent à leur profit les attributs des Etats dont elles émanent, c'est-à-dire ceux de la puissance publique s'exerçant dans le champ géopolitique.

Les associations, notamment les grandes Fondations et les associations internationales dites ONG (Organisations non gouvernementales) semblent actuellement prendre une importance croissante dans la vie géopolitique mondiale. Le public tend à penser qu'elles sont désintéressées ou ne recherchent que de nobles buts. C'est parfois le cas. Sans des associations fortes, les citoyens n'auraient aucun moyen légal de s'exprimer et à plus forte raison de jouer un rôle géopolitique. Mais de ce fait elles sont souvent aussi récupérées. Elles deviennent des masques financés par des religions, des entreprises et des Etats pour faire de la politique par d'autres moyens. C'est particulièrement le cas des Fondations. Si elles disposent de moyens financiers, il n'est pas toujours facile d'identifier leur provenance.

Pour compléter cette énumération, nous devons mentionner d'autres organismes de droit public pouvant jouer un rôle géopolitique parallèlement ou parfois en conflit avec les Etats Il s'agit des collectivités publiques territoriales résultant soit de la décentralisation des Etats: communes, régions, soit à l'opposé de leur fédération en Unions plus ou moins solides. Les premières sont apparues dans l'histoire bien avant les premiers Etats nationaux, à partir des villes-Etats de l'Antiquité puis des structures féodales et communales. Les Etats modernes ont résulté de leurs regroupements, mais des conflits concernant la propriété du territoire subsistent encore entre beaucoup de collectivités locales quel que soit leur statut et les Etats. Dans les grands Etats, qu'ils soient centralisateurs comme en Chine ou fédérateurs comme aux Etats-Unis, des géostratégies assez différentes peuvent opposer les différentes composantes du système étatique global, non sans conséquences pouvant affecter le monde tout entier.

Les Unions d'Etats s'établissent généralement encore sur des bases juridiques assez souples, vu la force des Etats nationaux, notamment lorsque les frontières étatiques politiques recouvrent plus ou moins les traditions nationales. Elles deviennent aujourd'hui cependant des acteurs géopolitiques d'une influence grandissante. On pourra distinguer les organisations internationales, telle l'Organisation des Nations Unies, créées explicitement pour apaiser les tensions entre Etats et négocier des consensus juridiques jugées indispensables à la survie du monde globale, et les fédérations d'Etats ayant un but différent, voire opposé: regrouper des Etats trop petits pour acquérir seuls une puissance suffisante au plan international. La plus connue de ces fédérations est l'Union européenne, dont nous aurons souvent l'occasion de reparler. Mais l'exemple sera sans doute suivi par d'autres groupes d'Etats, voisins ou non au plan territorial.

Concernant les Nations-Unies et les organisations internationales relevant de leur autorité, dans les domaines de la santé, de la culture, du travail, de l'alimentation, de la banque, de l'économie et plus récemment de la lutte contre le réchauffement climatique, le géopoliticien se gardera de porter sur elles un regard naïf. Il s'agit de structures indispensables si l'on veut prévenir les affrontements bilatéraux ou multilatéraux excluant une partie des Etats, notamment les plus faibles. Mais à l'inverse la règle démocratique attribuant en général une voix à chaque Etat-membre peut se révéler dangereuse. D'une part, elle rend les consensus généraux très difficiles à établir. D'autre part, elle peut dans certains cas favoriser des alliances entre petits Etats poussés à se rassembler pour des raisons relevant soit de l'intérêt unilatéral d'un Etat puissant qui « achète » leurs voix, soit de la volonté d'expansion d'une idéologie ou d'une religion de combat. Cela s'était vu du temps du communisme. C'est de plus en plus le cas aujourd'hui en matière philosophico-religieuse.  Le Conseil des Droits de l’Homme des Nations Unies a été créé en 2006 pour prendre la place d’une défunte Commission des Droits de l’Homme, morte de son mauvais fonctionnement, les pays ne respectant pas les droits de l’homme y étant majoritaires. Mais il présente les mêmes défauts. Les pays islamistes y ont pris le pouvoir et y ont fait passer de dangereuses résolutions condamnant le blasphème. Certains envisagent la possibilité de le punir de mort. Ils s’apprêtent à récidiver dans le domaine des droits de la femme, puisque ce sujet a été confié à l’Iran dont on connait l'esprit de mission concernant l'autonomie féminine.

Faut-il limiter le concept de groupes humains aux organisations prenant une forme juridique bien définie? Certainement pas. L'ethnographie a montré l'importance prise, aux époques préhistoriques, par les différentes structures tribales coïncidant ou non avec des caractéristiques ethniques différentes. Ce furent leur expansion, leurs migrations et leurs conflits éventuels au sein des territoires composant aujourd'hui une partie de l'Afrique, du Moyen-Orient et de l'Europe qui ont posé les bases des premiers empires. Aujourd'hui, l'étude des différentes formes de migration affectant particulièrement les populations pauvres du tiers-monde à la recherche de ressources dans les pays plus riches, constitue un élément essentiel des analyses géopolitiques. L'attitude des populations sédentarisées à l'égard de ces migrants: accueil et assimilation ou rejet plus ou moins agressif, fonde une grande partie des stratégies politiques adoptées par les Etats et les autres collectivités territoriales.

2.2. Les territoires

On convoite généralement un territoire pour lui-même, avant même les ressources matérielles que recèle ou que fait espérer ce territoire. Toute espèce, y compris l'espèce humaine, est territoriale. Depuis l'expansion des premiers hominiens hors d'Afrique, le peuplement puis la conquête de nouveaux territoires ont, nous l'avons rappelé en introduction, été considérés par les géopoliticiens comme le fondement même des stratégies de puissance mises en oeuvre inconsciemment ou consciemment par les organisations humaines. Bornons nous à indiquer que le concept de territoire ne se limite pas à celui d'espaces terrestres: terres émergées susceptibles de fournir des zones de chasse, des ressources agricoles et des lieux de vie. Les espaces maritimes, à commencer évidemment par les zones d'estuaires et de littoraux, ont été également, dès les temps paléolithiques, exploitées, d'abord comme sources de nourriture, puis comme moyen de déplacement d'une terre à l'autre. Aujourd'hui, si malheureusement la surexploitation des ressources halieutiques menace la survie des espèces vivant au sein des océans, et donc leur intérêt pour l'alimentation, ces derniers permettent l'accès à des matières premières de plus en plus convoitées. Les mers et océans, aujourd'hui accessibles ou susceptibles de s'ouvrir avec le réchauffement des pôles, demeurent donc des enjeux de pouvoir civils et militaires plus que jamais disputés.

Depuis enfin la seconde partie du 20e siècle, l'espace au sens cosmologique du terme est devenu vital pour les grandes puissances en compétition. On distinguera: - l'espace aérien de basse altitude, principalement occupé par les engins militaires et civils à propulsion mécanique – l'espace occupé par des satellites en orbite terrestre, depuis les orbites basses jusqu'aux points dits de Lagrange permettant de positionner des engins géostationnaires – l'espace interplanétaire enfin, dédié jusqu'à présent aux observations scientifiques mais qui deviendra dans quelques décennies un espace possible de peuplement ponctuel – l'espace enfin des télécommunications, liées aux réseaux terrestres et aux satellites, mais qui se développe avec l'expansion exponentielle de l'informatique et du virtuel comme une immense infosphère qui est elle aussi l'objet d'enjeux de pouvoir considérables. Toutes ces subdivisions de l'espace sont exploitées parallèlement par les Etats et les entreprises, en termes militaires d'abord, économiques et finalement culturels ensuite.

Il faut dorénavant associer à l'étude des territoires considérés comme des facteurs essentiels de lutte pour la puissance l'étude des conditions climatiques rendant ces territoires plus ou moins exploitables. Il est désormais avéré que le réchauffement des températures observé actuellement tient autant à des facteurs géothermiques ou héliothermiques naturels évoluant lentement qu'à l'influence de la production de gaz à effets de serre par les activités humaines. Ce réchauffement et son accélération plus que probable provoqueront vraisemblablement de nombreuses crises économiques et politiques, sous forme notamment de l'appauvrissement de populations déjà à la limite de la survie et du développement de migrations de masse pouvant en résulter. Il faudra compter aussi avec les extinctions à grande échelle des espèces vivantes actuelles qui en découleront. Mais il pourra avoir d'autres conséquences moins dramatiques. L'étude des climats et de leurs conséquences, par les divers réseaux terrestres, océaniques et satellitaires adéquats, constitue donc désormais une arme de puissance fondamentale, à la disposition des organisations capables de prendre en charge de telles études.

2.3. Les ressources

La possession politique ou économique des divers territoires énumérés ci-dessus est recherchée par les puissances géopolitiques compte tenu des ressources que recèlent ces territoires. Il n'est pas inutile de préciser les aspects particuliers de certaines de ces ressources, dont l'importance géopolitique apparaît tous les jours plus grandes. La géographie traditionnelle,distinguait trois grands secteurs producteurs de ressources: le secteur primaire (agriculture et mines), le secteur secondaire (énergie et industrie), le secteur tertiaire regroupant une grande quantité d'activités, notamment les services financiers et commerciaux. Nous pouvons avec le français Jean Fourastié qui l'avait popularisée, reprendre cette classification. Mais nous proposons d'associer au terme de secteur tertiaire celui plus explicite de cognosphère. Cette dernière, pour l'essentiel, produit et exploite l'ensemble des connaissances et savoir-faire distribués sur les réseaux numériques. L'économiste Yann Moulier Boutang y voit une des formes de ce qu'il nomme le capitalisme cognitif.

Un phénomène essentiel, qui concerne les ressources, est fondamental pour les études géopolitiques. Il s'agit de la raréfaction croissante sinon la disparition probable de beaucoup des ressources primaires. Cette raréfaction retentit sur les autres secteurs, sauf sur celui des activités immatérielles, qui peuvent au contraire être développées sans limites prévisibles, compte tenu du progrès incessant des technologies du numérique. Nous sommes entrés, comme cela a été souvent dit mais pas encore clairement compris de tous, dans un monde aux ressources de base finies sinon rapidement décroissantes. Sous un forme ou une autre, des décroissances de consommation s'imposeront à tous les acteurs, quels qu'ils soient. Mais ils en supporteront très inégalement la charge, selon leur capacité à s'approprier les sources.

Ressources du secteur primaire

Les ressources agricoles constituent la part encore la plus convoitée des ressources du secteur primaire, du fait que pour longtemps encore elles seront inférieures en quantité et en qualité aux besoins alimentaires d'une population mondiale dont la croissance ne ralentira pas avant la moitié du siècle. Depuis la nuit des temps, les groupes humains poussés par la faim, elle-même conséquence directe d'une natalité non contrôlée, ont convoité de nouveaux territoires compte tenu des ressources alimentaires qu'ils pouvaient offrir, en gibier du temps de la chasse (paléolithique), en produits de culture et d'élevage à partir du néolithique. Aujourd'hui, malgré les progrès de productivité apportés par l'agriculture intensive, elle-même d'ailleurs fortement destructrice de l'environnement naturel, les ressources agricoles demeurent rares et font l'objet d'une spéculation financière permanente. Il en est de même des terres agricoles ou susceptibles d'être mises en culture.

On sait par exemple que les Chinois, pauvres en terres arables, achètent aujourd'hui à grande échelle les terres présentées comme mal exploitées par les agriculteurs traditionnels, d'Afrique ou d'Amérique latine. Mais ces agriculteurs en seront réduits à émigrer dans des mégapoles misérables où ils souffriront de famines bien pires que celles vécues sur place. L'accès à l'eau, qui reste indispensable pour la plupart des productions, fait l'objet de spéculations identiques. L'agriculture hors-sol, souvent présentée comme offrant des solutions de remplacement, est encore très coûteuse et très discutée en ce qui concerne la qualité des produits. Ainsi les pays pouvant de par leur situation géographique bénéficier de la suffisance alimentaire, voire dans les cas les plus favorables exporter certaines de ces ressources, jouissent d'avantages compétitifs que les autres leur envient. Encore faut-il qu'ils aient la puissance nécessaire pour les défendre. Ils seront en effet inexorablement soumis à des pressions migratoires ou politiques susceptibles de créer des guerres aux frontières.

Il faut bien voir en effet que, contrairement aux prévisions optimistes de la FAO (Organisation mondiale de l'alimentation et de l'agriculture) les 9 à 10 milliards d'humains prévus pour 2050 ne pourront pas être convenablement nourris, faute de terres, à moins de supprimer toute autre forme d'utilisation des territoires (et de renoncer aux protéines animales). Dans l'état actuel des techniques agroalimentaires, aucun substitut d'une certaine importance aux formes actuelles de production ne peut en effet être espéré. Il est donc difficile de prévoir ce qui se produira – ceci d'autant plus que le réchauffement climatique diminuera inexorablement la superficie des terres actuellement cultivées et l'accès aux eaux d'irrigation. De nouveaux territoires susceptibles d'être mis en culture apparaîtront en contrepartie, par exemple dans les toundras sub-arctiques. Mais une ruée sur ces territoires ne sera pas acceptée par les pays y exerçant actuellement leur souveraineté, Russie, Canada notamment.

Concernant la pêche, dont les produits contribuent actuellement encore à nourrir des effectifs humains importants, notamment dans le tiers-monde, la gestion inconséquente, sinon criminelle de la ressources entraînera une disparition à échéance de 10 à 20 ans des formes d'exploitation traditionnelles. L'aquaculture ne pourra pas y suppléer, à moins d'apprendre à consommer les méduses et autres formes primitives océaniques qui vont remplacer progressivement les poissons nobles.

Les ressources minières constituent la seconde catégorie de productions primaires indispensables aux sociétés humaines. Malgré le développement de techniques industrielles faisant moins appel qu'auparavant aux métallurgie traditionnelles, les mines de fer, de cuivre, de bauxite, de plomb et d'étain demeurent très convoitées. Aujourd'hui s'y ajoutent les métaux et terres dites rares, dont l'industrie électronique fait un usage immodéré, car gaspilleur. Comme nul produit de substitution, même les plastiques issus d'un pétrole lui-même de plus en plus rare et cher, ne pourront les remplacer, les pays détenteur des gisements correspondants, bénéficient d'avantages compétitifs importants. Mais ce sont généralement des pays pauvres, n 'ayant pas toujours les moyens de la prospection, de l'extraction et du raffinage.

Les grands pays industriels se disputent donc le privilège de les y aider, non sans rivalités entre eux pouvant donner naissance à des conflits. C'est ce qui commence à se faire jour entre l'Australie, grand pays minier et la Chine, grande consommatrice de minerais. Pour leur part, victimes de la corruption généralisée résultant de la chasse aux concessions, les autorités politiques des pays pauvres sont de plus en plus confrontées à des mouvements insurrectionnels locaux qui revendiquent pour eux aussi une juste part des bénéfices. On ajoutera qu'il n'y a pas plus destructeur des équilibres naturels que les exploitations minières, visant au plus économique et donc au plus profitable.

En évoquant la question de la rareté, on peut penser que l'épuisement des réserves actuelles, prévisible à court terme dans certains cas, ne tient pas compte des immenses réserves non prospectées ou non identifiées mais exploitables se trouvant dans les zones désertiques constituant encore une part importante de la superficie terrestre (pour ne pas mentionner les sous-sols océaniques). Encore faudra-t-il aller les chercher. On vient d'en avoir un exemple avec la découverte, selon des géologues américains, de très importantes réserves de minerais rares en Afghanistan. Ceci ne contribuera sans doute pas à la pacification de cette région, vu les convoitises armées que suscitent déjà cette découverte.

Les ressources énergétiques sont généralement considérées comme relevant du secteur primaire. Ceci se justifie quand il s'agit des gisements de charbon, pétrole et gaz qui nécessitent, comme les ressources minières, des équipements de recherche et d'exploitation liés plus au moins directement aux territoires. On ne fera pas ici l'histoire des conflits liés à l'accès à ces gisements, ainsi qu'à la maîtrise des voies de transport conduisant le produit de la source jusqu'au consommateur final. Ce serait toute la géopolitique mondiale qu'il faudrait examiner, tant pour les décennies passées que pour les décennies à venir. Aussi longtemps que demeureront des tonnages exploitables, c'est-à-dire au moins un demi-siècle encore, ces conflits se poursuivront. Par contre, nous proposons de considérer que la production d'énergies provenant de sources non fossiles, nucléaires ou « vertes », relève du secteur industriel, c'est-à-dire secondaire. Se pose alors à ce sujet les questions d'industrialisation, de désindustrialisation ou de réindustrialisation que nous allons évoquer.

Faut-il inclure la population parmi les ressources primaires enjeux de la géopolitique? Nous proposons de le faire. Les populations, envisagées soit sous l'angle de leurs effectifs absolus à un moment donné, soit sous l'angle des mouvements de croissance ou décroissance affectant ces effectifs, constituent en effet ce que l'on pourrait appeler le premier facteur géopolitique à prendre en considération. Elles justifient de plus en plus de ce fait des politiques démographiques volontaristes, relevant de géostratégies plus ou moins explicites. Les populations et leurs mouvements démographiques sont encore liées étroitement aux territoires: continents, Etats, régions et zones de peuplement (campagnes et villes). Elles sont donc peu mobiles à divers égards et supposent en matière d'action politique la prise en considération du moyen ou long terme. Mais il a toujours existé des franges de mobilité rassemblant des individus généralement explorateurs sinon conquérant, désireux d'échapper aux limites de leurs territoires d'origine. Ces migrations, qui ne sont jamais reçues facilement par les sédentaires, se multiplieront sans doute avec le réchauffement climatique et la désertification l'accompagnant.

Les politiques démographiques, explicites ou implicites, sont elles-mêmes très différentes. On a beaucoup mis l'accent sur les politiques de contrôle des naissances engagées avec plus oumoins de succès par les pays fortement peuplés et à forte natalité, Inde et surtout Chine. On dit moins que pour certains régimes politiques ou certaines religions, encourager la natalité de leurs ressortissants est plus que jamais une arme de combat. L'Europe offre un bon exemple d'une entité géopolitique directement soumise aux mouvements de population et n'ayant pas encore arrêté de politique déterminée: vieillissement rapide de la population résidente, flux croissant d'immigration, officiels et clandestins.

Les populations sont également considérées par les grands acteurs de la géopolitiques comme composées de « cerveaux » à conquérir et domestiquer au service de leurs intérêts. Ceci a toujours été le cas. Les Empires puis les Etats nationaux ont toujours fait effort, par l'intermédiaire de campagnes patriotiques, pour mobiliser les esprits des sujets et des citoyens au service de leurs buts expansionnistes. Les religions se sont battues et continuent à se battre pour la conquête de territoire peuplés d'humains à convertir et transformer le plus souvent en militants fanatiques. C'est le cas aujourd'hui en ce qui concerne les églises évangéliques et bien entendu l'islam. Parallèlement et souvent en conjonction, l'extension mondiale des publicités commerciales provenant des grandes entreprises et diffusées par les divers médias et les réseaux Internet constitue un aspect essentiel de ce que l'on continue cependant non sans naïveté à nommer la culture.

Ressources du secteur secondaire

Le secteur secondaire correspond classiquement à l'industrie. L'industrie, lourde ou même légère, qui avait fait la fortune et la puissance des grands empires du 19e et du 20e siècles, Angleterre, Allemagne, Amérique puis Russie soviétique, est généralement considérée aujourd'hui au sein des anciens pays industriels, dont les susnommés et aussi la France, comme pouvant être abandonnée aux pays à bas salaires et aux normes environnementales laxistes. Les anciens pays industriels se réserveraient les activités du secteur tertiaire (services financiers) ou à la rigueur les activités industrielles supposant un grand apport en matière grise, dites « à forte valeur ajoutée ». Ces anciens pays industriels n'ayant cependant pas l'intention de se passer de produits industriels, ils les achèteront aux pays à bas salaires à des prix aussi réduits que possible, voire à crédit quand leur offres de biens et services à l'exportation ne permettront pas de compenser les importations.

Mais on voit tout de suite que cette répartition du travail n'est pas viable. Les pays émergents, Chine, Inde, n'ont aucune intention de rester les usines du monde, produisant à bas salaires et dans des conditions sociales et environnementales désastreuses. Ceci moins encore si ce sont des filiales d'entreprises occidentales, installées chez eux, ou des sous-traitants locaux durement exploités, qui assurent la production à faible valeur ajoutée. Ils voudront récupérer l'ensemble des filières de production industrielles. Ils sont en passe de le faire, d'autant plus qu'ils consentent un grand effort de formation des ingénieurs et chercheurs nécessaires aux nouvelles technologies industrielles.

Les anciens pays industriels, en Amérique du Nord et en Europe, ne pourraient récupérer les compétences qu'ils ont perdues sans un effort considérable et long de relocalisation et de protection. Voudront-ils le faire? Les représentants des services et intérêts financiers, composant l'essentiel de la cognosphère et plus précisément du capitalisme cognitif, selon le terme de Yann Moulier Boutang, expliquent qu'ils n'en ont pas besoin. Ils pourrait gagner bien plus d'argent en spéculant avec des produits financiers sophistiqués sur les échanges et sur les monnaies qu'en produisant directement. Mais les économies nationales ne tireront pas indéfiniment leurs revenus des spéculations financières. Les richesses de connaissances et savoir-faire associées aux techniques productives modernes sont certes bien plus fluides et mobiles que les équipements industriels lourds, mais elles leurs demeurent cependant liées. Nous reviendrons sur cette question importante. Disons ici que dans des domaines véritablement stratégiques, énergies nucléaires et énergies nouvelles, grands équipements d'infrastructure, programmes aéronautiques et spatiaux – ainsi bien entendu qu'en matière de défense, on voit mal les pays soucieux de se conserver les moyens d'un minimum de puissance envisager d'abandonner à d'autres les investissements industriels correspondants– ceci quels que soient les coûts de tels investissements.

Les conflits pour localiser chez soi ou protéger les équipements et la matière grise associés à ces domaines stratégiques, dont la liste est en fait fort longue, ne sont donc pas prêts de s'amortir. La mondialisation des échanges n'y fera pas grand chose. C'est ce que malheureusement pour leur part les gouvernements européens, manipulés par les corporatocraties, n'ont pas encore compris.

Les ressources du secteur tertiaire ou de la cognosphère

Ce secteur est proliférant, pour diverses raisons. La première raison est que, lorsque l'on emploie le terme de cognosphère, on fait obligatoirement allusion aux cerveaux humains et aujourd'hui, à la façon dont ils s'expriment dans l'intelligence artificielle. Les cerveaux de la plupart des 6 à 7 milliards d'humains vivant aujourd'hui sont dramatiquement laissés en friche par des pouvoirs craignant par dessus tout d'être obligés de coopérer avec eux. Cependant, toute source de développement, notamment dans les domaines technologiques et scientifiques, repose sur la valorisation du capital intellectuel des citoyens.

Les grands acteurs de la géopolitique, que nous avons évoqués dans la section précédente (cf. 2.2.) ont bien compris qu'attirer dans leur orbite et mieux encore former directement la matière grise compétente du monde constitue une source de puissance incontournable. Les compétitions pour ce faire sont incessantes: entre pays et zones géographique, entre secteur public (universités...) et entreprises privées, entre militaires et civils. On ne comprend pas grand chose à la géopolitique si l'on ne voit pas qu'elle repose en grande partie sur un effort général de captation des intelligences (brain drain). Ceci pourrait donner aux individus « bénéficiant » de tels efforts de formation et d'appropriation un pouvoir politique et social plus grand que n'est le leur aujourd'hui. Mais, sans doute faute de la culture géopolitique suffisante, ils ne savent pas l'exercer et se contentent de servir les intérêts directs de leurs employeurs.

Une autre raison favorisant la prolifération de la cognosphère est que les activités qui s'y exercent ne subissent pas directement les effets de la rareté tenant à la disparition inéluctable des ressources naturelles. Elles sont certes fragiles, car elles ne peuvent se développer sans des supports technologiques (serveurs et réseaux) qui pourraient s'effondrer en cas de guerre de grande intensité ou, plus dramatiquement encore, sous l'effet d'un éventuel flash ionisant venant du Soleil (perspective peu probable à court terme mais qu'il conviendrait cependant de prévoir). Mais en bonne logique, au fur et à mesure que seront satisfaits les besoins primaires (à supposer qu'ils puissent l'être compte tenu de la raréfaction des ressources matérielles), on devrait voir se développer, et peut-être exploser, les activités liées au capital cognitif, sans lequel les sociétés actuelles ne pourraient survivre. On rangera dans cette catégorie les moyens d'éducation, de la maternelle au supérieur, ainsi que le vaste domaine des entreprises et laboratoires en charge des recherches fondamentales et appliquées imposées par la maîtrise des technologies modernes. On y comprendra aussi toutes les activités culturelles et intellectuelles, au sens le plus large.

Dans une définition élargie du capital cognitif, beaucoup d'économistes proposent aujourd'hui d'inclure les services de santé et d'assistance indispensables au bon état physique et moral des populations de tous âges – ce qu'il est devenu courant de désigner du terme anglo-saxon de « care ». Il s'agit d'investissement indéniablement productifs, malgré les apparences. A moins de laisser mourir les malades et les vieillards (ce qui est déjà le cas dans les pays pauvres et le deviendra peut-être dans les actuels pays riches lorsqu'ils s'appauvriront), il paraît à certains économistes beaucoup plus rentable de voir la société prendre soin des individus, au plan collectif et pas seulement individuel, plutôt que les laisser se dégrader non sans coûts induits que les intérêts financiers ne veulent pas mesurer aujourd'hui.

Le cas particuliers des ressources financières

La troisième raison justifiant et soutenant l'expansion des activités de la cognosphère est que celles-ci permettent des profits rapides et considérables. Il ne s'agit évidemment pas de celles attachées à la formation ou au care, mais de celles relevant du commerce et de la finance. De tous temps, ces deux activités ont mobilisé les énergies, les moyens et aussi les conflits. Elles ont toujours fait appel aux technologies les plus sophistiquées du moment. La matière première en est l'argent, autrement dit les différentes formes monétaires permettant d'évaluer grâce à un étalon commun et donc d'échanger les produits des activités primaires, secondaires et de service.

On oppose généralement l'économie réelle, celle portant sur ces produits matériels, et l'économie virtuelle ou financière portant sur les échanges d'argent. Aux origines de la banque et des bourses, cette distinction n'avait pas lieu d'être. Il était normal qu'un producteur, quel qu'il soit, reçoive de l'argent en échange des produits de son travail et l'utilise pour acheter les biens de consommation qu'il ne pouvait produire. De même, il était normal que ce même producteur, s'il ne consommait pas immédiatement la totalité des produits de son travail, puisse l'épargner, soit pour investir plus tard soit pour le prêter contre intérêt à d'autres producteurs. Les commerçants, faisant métier d'acheter, stocker, transporter et vendre les produits, y compris à l'occasion de foires ou au travers de bourses de matières confrontant l'offre et la demande, rendaient un véritable service économique.

De même, les banques, lorsqu'elles se bornaient à collecter les épargnes ou dépôts des producteurs et à les prêter à d'autres producteurs ayant besoin de ressources pour investir, jouaient un rôle indispensable. Toutes ces activités, à supposer qu'elles soient régulées pour en éloigner les tricheurs et escrocs, pourraient parfaitement se poursuivre sans générer de crises économiques, en utilisant les technologies modernes du transport, de la distribution et de la monnaie virtuelle. Nous restons bien là dans l'économie réelle. Elle génère des profits et des pertes, mais du fait qu'elle reste liée à des producteurs bien définis et finalement à des territoires, aussi marqués d'inégalités soient-ils, elle ne menace pas l'équilibre du monde.

Les choses ont changé lorsque se sont généralisées les spéculations sur les mouvements de monnaie. Les commerçants et banquiers ont toujours spéculé, y compris à terme, par exemple en achetant des grains en période d'abondance avec l'espoir de les revendre plus cher en période de disette. Ils ont aussi toujours été tentés de manipuler les cours, en faisant par exemple courir le bruit d'une disette prochaine afin de faire monter les cours, ou en procédant à des stocks spéculatifs. Mais ces diverses spéculations reposaient cependant sur la base matérielle des biens produits, échangés puis finalement consommés. La spéculation sur l'argent repose sur un principe différent.

Une des formes les plus souvent dénoncées prend la forme du prêt fait à un consommateur dont on sait par avance qu'il ne pourra rembourser. Le prêteur est un banquier utilisant à cette fin les dépôts faits par de petits épargnants espérant ainsi contribuer à des investissements productifs au profit de divers producteurs. Mais les prêts faits par le banquier ne servent pas à investir directement. Ils permettent à l'emprunteur d'acheter des biens de consommation (par exemple un logement) au delà de ses capacités de remboursement. Ces achats entraînent une hausse des prix de l'immobilier grâce à laquelle l'emprunteur croit pouvoir grâce à cette hausse revendre son bien avec une plus value, ce qui lui permettra d'acheter un autre logement de qualité supérieure. On dit que se crée ainsi une bulle immobilière. Dès que, pour une raison ou une autre, la hausse des prix de l'immobilier se ralentit, les emprunteurs ne peuvent plus rembourser leurs emprunts et les immeubles sont saisis et revendus à perte. Le banquier ne perd pas d'argent. Soit il rachète à bon marché  les immeubles non remboursés dans l'espoir de les revendre plus tard lorsque les cours auront remontés. Soit, plus vicieusement, il spécule à la baisse à terme.

Les marchés à terme supposent la rencontre de deux séries de spéculateurs, les uns supposant que les cours vont monter et les autres qu'ils vont descendre. Celui qui spécule à la hausse achète aujourd'hui un bien au prix du jour, avec promesse de ne régler cet achat qu'à terme. Le jour venu, si le cours a effectivement monté, il revend son bien et peut ainsi rembourser son achat au prix convenu dans le contrat initial, tout en encaissant un bénéfice. Celui qui spécule à la baisse fait le pari inverse. Il vend aujourd'hui un bien au cours du jour, avec promesse de ne le livrer qu'à terme. Si les cours baissent, il pourra acheter le bien à un prix inférieur à celui auquel il a été vendu, et le livrer à l'acheteur en encaissant un bénéfice résultant de la différence entre le prix de l'achat fait aujourd'hui et le prix de vente convenu dans le contrat. Dans les deux cas, les bénéfices obtenus ne correspondent pas à une production de biens et services réels, mais à des jeux d'argent. Par contre, comme au casino, ils peuvent être très importants et rapides. C'est l'informatisation des échanges financiers qui a permis l'explosion de ce genre de spéculation.

Ceci explique qu'aujourd'hui la plupart des banquiers ou des actionnaires d'entreprise, au lieu d'utiliser leurs épargnes à financer des investissements réels, qui rapportent peu et après de longs délais, préfèrent les risquer au profit des marchés financiers. Ils vont plus loin en ce sens, revendant quand ils le peuvent des actifs industriels afin de se rendre liquides au profit de la spéculation. Au niveau de l'économie globalisée permise par les réseaux numériques, ce sont alors des sommes considérables, pouvant dépasser de plusieurs centaines de fois les capitaux investis dans la production effective, qui circulent ainsi. Mais on conçoit aussi que les marchés étant non prévisibles et amplificateurs des mouvements, se produisent des crises où préteurs et emprunteurs perdent leurs mises. Cependant, les grandes banques, qui se sont rendues indispensables à la vie économiques, sont trop grandes pour être abandonnées par les pouvoirs publics. Les Etats leur consentent alors des avances financées par les budgets publics, c'est-à-dire par l'impôt et finalement par les contribuables. Les Etats néanmoins ne peuvent pas le faire indéfiniment car leurs capacités propres d'emprunt sont elles-mêmes limitées. Ce sont alors des crises non seulement financières mais économiques, sociales et politiques qui s'installent. On parle volontiers d'un enchaînement crisique, de crises globales ou de crises systémiques

Le monde de la finance a jusqu'ici été dominé par les grandes banques de Wall Street (USA) et de la City (Royaume-Uni). Ceci revient à dire qu'il est encore dominé par les puissances géopolitiques anglo-saxonnes. Mais, outre les producteurs de pétrole du Moyen-Orient, d'autres Etats commencent à entre en jeu. Il s'agit notamment de la Chine, qui utilise pour racheter des valeurs industrielles et financières « occidentales » les milliards de dollars résultant de la place qu'elle a prise, comme indiqué ci-dessus, dans les processus industriels de l'économie réelle.

Comment en termes géopolitiques se représenter l'action des détenteurs de capitaux financiers? Nous pouvons considérer qu'il s'agit d'un prélèvement exercé sur les valeurs économiques du travail et de l'entreprise réelle (celle qui produit des biens matériels) au profit de couches de non-producteurs les affectant à des dépenses destinées à assurer leur domination sociale, politique et militaire sur les autres. On considère généralement que ces non-producteurs composent ce que l'on nomme de façon imagée les « actionnaires » ou les « marchés ». Mais il faut y inclure aussi les Etats et les entreprises du secteur financier, notamment banques et compagnies d'assurances, qui dorénavant tirent une partie de leur revenus de la captation des produits du travail. Les gains que la spéculation financière permettent sont toujours en dernier ressort conservés par les spéculateurs, puisque désormais les Etats avec lesquels ils ont généralement partie liée répercutent les pertes inévitables sur les contribuables, c'est-à-dire sur les travailleurs. Ceci fait que la spéculation financière attire de plus en plus de détenteurs d'épargne, au détriment du secteur productif.

Les détenteurs du pouvoir financier, même s'ils peuvent être en compétition les uns avec les autres localement, finissent toujours par s'accorder au niveau mondial puisque leurs activités sont mondialisées et que leurs intérêts se recoupent au niveau international. Il s'agit pour eux de généraliser l'exploitation des travailleurs, en imposant à ceux qui conservaient quelques situations privilégiées ou protections légales, le statut des plus démunis et des moins protégés. Ils constituent pourrait-on dire une géosphère de nouveaux féodaux qui tentent de dominer la terre entière au profit de leur pouvoir mondialisé. Inutile de préciser que ces détenteurs des nouveaux pouvoirs sont férocement attachés à la conservation des avantages qu'ils ont conquis et les défendront par tous moyens, y compris par la guerre ou la répression civile, si ceux qui en supportent le coût s'avisaient de se révolter vraiment.

Il est clair que les enjeux de pouvoir géopolitiques découlant de la volonté d'accaparer les ressources financières sont tout aussi importants que ceux liés à l'exploitation des secteurs primaires et secondaires. Mais ils sont bien moins liés aux frontières et aux territoires que ces derniers. La mondialisation des réseaux de la finance internationale et de la spéculation portent en grande partie les affrontements au niveau du monde. Les grands acteurs des affrontement géopolitiques, Etats et états-majors d'entreprises mondialisées, ce que nous nommons les corporatocraties (voir ci dessous, 3e partie…) ne s'y diluent pas, mais ils s'y anonymisent, rendant plus difficiles les résistances à leur volonté de conquête.

2.4. Les technologies de puissance

Dans la nature comme dans la vie politique, les acteurs qui s'affrontent pour la survie et a fortiori pour la domination développent nécessairement des armes leur permettant de s'imposer. La biologie nous montre qu'à toutes les échelles de la vie, ces armes sont multiples et généralement très efficaces, tout au moins au sein des écosystèmes particuliers dans lesquels l'évolution leur a permis de s'adapter. Chez les humains, ces armes ont pris dès les origines la forme des équipements offensifs et défensifs dont étaient dotés les individus spécialisés dans la guerre. La production des armes, la recherche continue d'armes plus efficaces a constitué et constitue encore le principal ressort et aussi le principal attribut de la puissance, autrement dit de la survie.

Affirmer cela aujourd'hui paraît digne d'un thuriféraire éhonté des industries de l'armement. On ne voit pas cependant comment un organisme géopolitique d'une certaine taille ne pourrait se priver sans disparaître d'un minimum de forces armées – l'idéal restant évidemment si faire se pouvait de ne pas s'en servir. Au moment où les pays européens sont plus que jamais tentés de désarmer, sous la pression de leur grand allié américain, l'exemple de la Suisse reste plus que jamais à méditer, qui entretient quel qu'en soit le coût des forces de défense significatives. Quitte alors à s'armer, il vaut mieux disposer des technologies militaires les plus efficaces.

Il faut voir que, dans ces conditions, pour les grands acteurs géopolitiques, les armements proprement dits, terrestres, navals, aérospatiaux, ne sont que la partie émergée d'un effort considérable d'investissements dans ce qu'il convient d'appeler les technologies de puissance. Ces technologies, elles-mêmes, poussées en amont par un effort continu de recherches scientifiques fondamentales et appliquées, portent sur ce que l'on nomme désormais les sciences émergentes et convergentes: infotechnologies ou sciences du calcul et des réseaux, biotechnologies, nanotechnologies, cognotechnologies ou sciences des systèmes intelligents biologiques et artificiels.

Les technologies de puissance sont en général conçues comme duales. Autrement dit, elles peuvent aussi bien soutenir des industries d'armement que des industries civiles. Ces dernières, dotées ainsi des meilleures outils du moment, poursuivent la guerre par d'autres moyens en attirant à elles, comme nous l'avons rappelé précédemment, la matière grise et les ressources industrielles des pays et économies n'ayant pas compris que, dans le monde de la compétition pour la puissance, il n'existe de salut que pour ceux capables de préférer l'investissement à la consommation.

Les technologies de puissance, ainsi conçues comme duales, s'investissent en priorité dans les équipements militaires et de sécurité civile (ces derniers visant à quadriller les « démocraties » afin d'y pourchasser les « ennemis de l'intérieur »). Mais elles s'illustrent aussi, d'une façon capable de susciter une moins grande méfiance, sinon une plus grande adhésion des populations, dans de grands programmes d'exploration spatiale et maritime, dans de grands réseaux de transport physiques et numériques, dans les industries dites culturelles, films, télévisions, jeux vidéo, dont aux Etats-Unis Hollywood a toujours représenté le fer de lance. Il s'agit là de ce que l'on appelle aussi le « softpower », largement utilisé par les empires géopolitiques et par les grandes entreprises commerciales orbitant autour d'eux, pour conquérir l'attention et la sympathie de centaines de millions de cerveaux au sein des sociétés de consommation.

Nous défendons pour notre part, avec quelques autres, la thèse selon laquelle le développement apparemment exponentiel des technologies de puissance, s'associant de fait avec des humains qu'elles formatent à leur empreinte, est en train de faire apparaître de nouvelles catégories d'entités vivantes, que nous avons nommées des systèmes anthropotechniques. Les compétitions entre ces systèmes, que certains chercheurs associent aux transhumains ou posthumains, pourraient changer à brève échéance la face du monde, pour le meilleur comme pour le pire. Il s'agit là d'une raison forte condamnant la volonté de s'en tenir éloigné, au prétexte d'un impossible retour au « monde d'avant ».

Les technologies de puissance au service de l'idéal de puissance des Etats-Unis

Il ne faut pas chercher loin d'exemples montrant comment les grandes empires géopolitiques ont utilisé les technologies de puissance modernes pour s'imposer. L'exemple le plus accompli d'une telle démarche est fourni par les Etats-Unis depuis la crise de 1929 et plus explicitement encore après la 2e guerre mondiale et ce encore jusqu'à nos jours. La Russie soviétique s'y était efforcé, mais elle a échoué faute de disposer de suffisamment de ressources. La Chine s'y essaye actuellement mais il n'est pas certain que, malgré les apparences, elle vise un idéal de puissance à l'américaine, supposant un partage du monde entre elle et l'Amérique, sinon le remplacement pur et simple de cette dernière.

C'est en privilégiant les investissements militaires que les Etats-Unis ont pris la tête dans la course aux technologies de puissance. Il n'a jamais été question pour eux de se limiter à mettre au point des armes. Ils les ont utilisées sur de nombreux théâtres, en les perfectionnant à cette occasion. On a pu dire qu'à cet égard, ils n'ont cessé de s'inventer des ennemis, en grossissant à l'excès des adversaires déclarés ou potentiels. La stratégie du choc, bien dépeinte par Naomi Klein, leur permet encore aujourd'hui de consacrer aux budgets militaires et aux recherches scientifiques financées pas ces derniers des sommes largement supérieures aux possibilités contributives spontanées des citoyens.

Certains observateurs prétendent que les Etats-Unis, aujourd'hui en voie d'appauvrissement par différents facteurs, dont des guerres impossibles à gagner, entretiennent un potentiel militaire hors de proportion avec leurs exigences réelles: armes atomiques de toutes catégories, puissance aérienne et navale unique au monde, armes spatiales et d'observation-communication leur assurant une « full spatial dominance » sans faille. Ont-ils besoin de tout ceci, sinon pour faire la fortune des différentes corporatocraties composant le lobby politico-industriel de l'armement? La réponse nous paraît claire. Cet arsenal leur permet encore d'instrumentaliser suffisamment le reste du monde (faire peur aux adversaires potentiels, rassurer les amis en leur garantissant une apparence de protection) pour que les autres nations industrielles acceptent de travailler à crédit afin de satisfaire leurs besoins vitaux. Sans le Pentagone et les industries et laboratoires qu'il entretient, sans les forces armées qu'il mobilise, l'Empire américain s'effondrerait rapidement.

Une question se pose cependant aujourd'hui: dans le cadre de la guerre de 4e génération, dite aussi du faible au fort: de petites puissances ne vont-elles pas commencer à maîtriser suffisamment les technologies émergentes pour en faire des armes de type terroriste susceptibles de porter la guerre sur le territoire américain ou sur ses dépendances? Le risque existe, comme en toutes choses. Mais beaucoup d'observateurs voient là un nouveau fantasme destiné, comme les attentats du 11 septembre 2001, à maintenir mobilisée la société américaine au service de sa nébuleuse politico-militaro-industrielle.

De toutes façons, même si l'empire américain s'affaiblissait, du fait de la diminution de ses ressources face à l'extension géographique de ses entreprises militaires, il n'en serait que plus dangereux, car il affecterait à sa défense de plus en plus de technologies de puissance, celles-ci faisant la fortune des intérêts militaro-industriels. Beaucoup d'observateurs craignent aujourd'hui le développement de ce que l'on nomme une montée aux extrêmes. Le phénomène n'intéresse d'ailleurs pas seulement les classes dominantes américaines. On le constate aussi en Europe. Ceux qui exercent le pouvoir politique et qui sont associés aux détenteurs du pouvoir financier et militaro industriel n'ont pas vraiment intérêt à ce que s'instaure la paix sociale et la démocratie. La radicalisation de leurs opposants, prenant la forme d'un militantisme de plus en plus armé, ou même de pratiques quasi-suicidaires de guerre de 4e génération, ne les inquiète pas vraiment, car ils pensent pouvoir se construire des bunkers ou abris de plus en plus fortifiés, au sein desquels ils continueront à jouir de leurs avantages.

2.5. La géopolitique, science des conflits?

Nous indiquons dans le définition de la géopolitique proposée au début de cette seconde partie que les relations entre acteurs pour la possession des diverses ressources sont généralement conflictuelles, mais qu'elles aboutissent parfois à des alliances et des coopérations. Il n'y a rien là qui soit surprenant. Il s'agit de l'illustration d'une règle générale concernant l'évolution des êtres vivants. Ceux-ci se multiplient jusqu'à épuisement des ressources dont ils disposent. Ceci est vrai en général à l'intérieur des espèces, mais l'est surtout dans les relations entre espèces conduites à partager des milieux communs. De ce fait les conflits sont inévitables. Ces conflits aboutissent généralement au succès des mieux armés et à la disparition des plus faibles ou de ceux qui sont moins bien adaptés.

Cependant, au hasard de l'évolution, il arrive que certaines des espèces trouvent avantage à passer des alliances avec d'autres, donnant éventuellement lieu à des symbioses. L'exemple le plus évident est proposé par les milliers d'espèces bactériennes, dont certaines peuvent être individuellement pathogènes, qui coopèrent et contribuent au bon fonctionnement des organismes de grande taille, tel le corps humain.

On ne considérera donc pas systématiquement que la géopolitique soit la science des conflits et des guerres (dite aussi polémologie), interprétés au regard de la géographie. Elle est plus que cela et, de toutes façons n'aboutit pas nécessairement à des conflits. Cependant, il est difficile de penser que la bonne volonté et la compréhension régissent les relations entre les acteurs, notamment lorsque ceux-ci, Etats et grandes entreprises, disposent de moyens d'attaque et de défense importants. Ce n'est généralement que lorsque les conflits menacent gravement l'intégrité des plus puissants que ceux-ci se résolvent à des traités ou accords par lesquels ils se partagent les ressources ou les zones d'influence.

A la suite des deux dernières guerres mondiales, les juristes occidentaux ont proposé d'établir des organisations internationales, Société des Nations puis Organisation des Nations Unies, officiellement chargées d'éviter les guerres et de répartir au mieux les pouvoirs nationaux dans la gestion des grands intérêts du monde global. Il s'agit d'un idéal qui demeure tout à fait actuel, puisque, aujourd'hui plus que jamais, guerres ou compétions ouvertes aboutiraient certainement à des catastrophes globales. Mais il faut bien se rendre compte qu'à travers l'affichage d'un tel idéal, les compétitions pour la puissance se poursuivent plus que jamais. Ce sera sans doute de plus en plus le cas lorsque, avec l'augmentation de la population et la diminution accélérée des ressources naturelles, la survie de beaucoup d'humains deviendra problématique.

2.6. Une géopolitique du monde souterrain

Faire de la géopolitique suppose, sauf à faire montre d'une grande naïveté, la prise en compte de forces qui ne s'expriment pas ouvertement. Celles-ci jouent un rôle au moins aussi grands que les forces reconnues. Il s'agit d'abord des actions de la diplomatie clandestine, espionnage et contre-espionnage, en principe confidentielles auxquelles se livrent systématiquement tous les Etats. Dans le domaine économique, intéressant les entreprises, ces actions d'attaque et de défense sont généralement qualifiées aujourd'hui d' « intelligence économique » pouvant évidemment aller jusqu'à mort d'hommes. Elles sont conduites par les entreprises elles-mêmes pour leur compte. Mais dans la plupart des Etats, elles s'allient avec celles des « agences » publiques chargées de la guerre de l'ombre. Qui est alors le chef d'orchestre? Sont-ce les intérêts de l'Etat ou ceux de l'entreprise qui prévalent?

La réponse est difficile. On dira qu'en général, aujourd'hui tout au moins, à une époque où les Etats voient leur influence diminuer au profit de celle des grandes entreprises, se sont dans de nombreux cas les intérêts de celles-ci qui l'emportent. Les géopoliticiens avertis ont d'ailleurs pour désigner cette symbiose intime entre les intérêts des Etats ou de leurs gouvernements et ceux des grandes entreprises, dites en anglais corporations, le terme de « corporatocratie » que nous utilisons volontiers pour notre part. Les corporatocraties disposent d'instances de directions, généralement officieuses, voire secrètes, où se rassemblent des représentants tant des Etats que des entreprises . Elles pourraient en principe vouloir faire, de façon très générale, prévaloir l'intérêt public commun. Mais l'exemple montre qu'elles servent en priorité les ambitions des corporations participantes. De plus, au sein des corporations, ce sont de plus en plus les intérêts des actionnaires et des financiers, autrement dit des spéculateurs, dont nous avons montré plus haut le rôle délétère, qui se font écouter. Il peut en résulter des conséquences désastreuses pour les Etats et les nations acceptant de s'impliquer dans de telles symbioses.

La géopolitique du monde souterrain ne se limite pas à des actions provenant des Etats et des entreprises dites honnêtes, c'est-à-dire respectant en principe les traités et lois proscrivant la fraude et le crime. On sait aujourd'hui (sans pouvoir le prouver car les chiffres comme on le conçoit manquent) qu'entre 20 à 30% du produit des activités économiques mondiales, se fait dans un cadre illégal. Dans les cas les moins dangereux, leurs auteurs profitent des lacunes des lois nationales ou internationales, en échappant aux réglementations nationales et à leurs contrôles. C'est le cas par exemple des activités financières hébergées dans les « paradis fiscaux », petits Etats ou territoires dont les réglementation internes sont peu exigeantes et qui font métier d'attirer les détenteurs de capitaux et entreprises de toutes natures voulant échapper aux contraintes nationales des droits fiscaux, sociaux et de protection de l'environnement.

Les grands Etats, se donnant le luxe de réglementations sévères, comme les Etats-Unis ou les Etats européens, font mine de s'en indigner. Mais ils protègent sciemment des paradis fiscaux pouvant accueillir des intérêts qu'ils estiment importants pour eux. De ce fait, ils ne cherchent pas sérieusement à lutter contre les fraudes et évasions alimentant ces trafics. En contrepartie de leur laxisme, les gouvernements et les administrations qui ferment les yeux sont « récompensés » par des « cadeaux » divers provenant des fraudeurs. Une source importante de la corruption dont souffrent les Etats réputés les plus intégrés provient de tels comportements.

Ceci étant, ces activités paraissent anodines au regard de celles des organisations criminelles multiples qui prolifèrent en contrevenant ouvertement aux lois pénales interdisant certaines activités jugées contraires à l'ordre public et aux bonnes moeurs. On sait depuis longtemps, du fait notamment que ce sont là de bons thèmes à exploiter par les auteurs de romans policiers, qu'il s'agit des maffias et gangs vivant de la prostitution, du commerce des drogues, des trafics d'armes et objets volés. Dans les Etats ou régions vraiment atteints par le mal, comme c'est le cas en Italie du sud et dans d'autres régions européennes, ces mafias ne vivent pas seulement des trafics d'êtres humains ou de produits prohibés. Elles exercent un véritable chantage sur les activités économiques et sociales ordinaires, ainsi d'ailleurs, par le biais de la corruption, que sur les actes administratifs les plus courants. Il est inquiétant de voir qu'avec le temps, et en dépit des protestations de retour à la légalité, ces organisations criminelles et leurs complices dans les organismes publics, voire au niveau même des gouvernements, ne perdent pas de terrain. Au contraire, crise aidant, elles en gagnent. L'Europe ne se distingue pas à cet égard d'autres Etats maffieux, sinon par plus d'hypocrisie.

On n'étonnera personne en disant que dans les pays en développement, de telles activités frauduleuses ou criminelles, s'accompagnant d'une corruption généralisée, sont encore plus nombreuses que dans les pays dits riches. De plus, aujourd'hui, les organisations d'insurgés se parant généralement du titre de militants de la foi ou des minorités opprimées recourent eux aussi à ces méthodes de financement et d'intimidation. Il faudrait des armées d'observateurs intrépides pour mettre en évidence les courants de la géopolitique souterraine s'exerçant au niveau international et relevant de ce type de motivation.

La magistrat français Jean de Maillard a montré dans ses ouvrages, et notamment le dernier, l'Arnaque, la complicité délibérée mais généralement secrète qui lie les spéculateurs et fraudeurs de la vie économique et les Etats et gouvernements notamment européens chargés de lutter contre eux . Ces Etats, tout en rassurant les électeurs en affirmant combattre les fraudes et crimes, les tolèrent, parfois les encouragent et, en tous cas, bénéficient de leurs appuis. Il s'agit d'une mécanique infernale qui correspond bien au concept de corporatocratie présenté ci dessus. (voir http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2010/104/maillard.htm)

A suivre:
* Troisième et quatrième parties
- Les sciences contribuant à compléter les analyses de la géopolitique.
- Deux scénarios proposés par deux interprétations différentes de la géopolitique



Retour au sommaire