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Article
A
propos du livre de Lionel Naccache" Le Nouvel
Inconscient. Freud,
le Christophe Colomb des neurosciences "
Par Xavier Saint Martin
|

NDLR: L'auteur nous écrit:
" Cela
faisait longtemps que je travaillais à une note de
lecture sur le livre en objet. C'est enfin fait. Comme vous
le verrez, elle vient s'opposer assez nettement à
une bonne partie de la
fiche de lecture présentée sur votre site,
quoique vos commentaires se rapprochent beaucoup de mes
points de vue ".
Xavier
Saint Martin a publié : "L'appareil psychique
dans la théorie de Freud. Essai de psychanalyse cognitive
" Nous en avons rendu compte ici http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2009/nov/psychanalisecognitive.html
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Il ne mappartient pas de porter un jugement, fût-il
positif, sur les travaux de Lionel Naccache. Ce serait juger
également la reconnaissance de ses pairs, et lampleur
et limmense intérêt de ses travaux en
neurologie et en neurosciences cognitives. Dans son ouvrage
« Le Nouvel Inconscient », Lionel
Naccache exprime ladmiration quil éprouve
pour le courage intellectuel de Sigmund Freud. Cela mérite
dêtre souligné, de même que son
humanisme à légard de tous les patients
qui, porteurs de leur souffrance, participent volontairement
aux progrès des neurosciences. Il assume ainsi le
propos de Montaigne : science sans conscience nest
que ruine de lâme.
Interpellé par luvre de Freud, dont il
est un lecteur de longue date, Lionel Naccache sest
donc proposé de comparer linconscient cognitif
avec linconscient freudien, en tentant de ne tomber
ni dans le Charybde de linvective mutuelle, ni dans
le Scylla de laplanissement systématique des
oppositions radicales. Nous sommes donc prévenus :
lobjectif nest nullement de juger de la pertinence
de luvre freudienne à la lumière
des neurosciences. Linverse serait dailleurs
tout aussi douteux, car il sagit là dun
problème épistémologique interdisciplinaire
particulièrement complexe, et qui, peut-être,
est indécidable au sens de Karl Popper.
Lionel Naccache nous livre donc, dans une première
partie, un état des lieux de linconscient cognitif
tel que les neurosciences ont pu le révéler
expérimentalement depuis quarante ans. Il délimite
ensuite ce qui distinguerait la conscience de linconscient.
Enfin, dans la dernière partie de louvrage,
il sagit de comparer linconscient cognitif avec
linconscient freudien.
Les données expérimentales exposées
dans la première et la deuxième partie de
louvrage sont une mine dinformations quaucun
psychologue, aucun psychanalyste ne sauraient ignorer, ne
serait-ce que parce que Freud avait clairement énoncé :
[
] car pour le psychique, le biologique joue véritablement
le rôle du roc d'origine sous-jacent. (réf.
1 p. 268), en 1937, vers la fin de sa vie.
La troisième partie, cependant, surprend par la vigueur
avec laquelle Lionel Naccache tente de prouver que Freud
sétait trompé. Le processus de la démonstration
est hélas entaché dune impasse méthodologique.
Lionel Naccache, en effet, sappuie sur de nombreuses
expérimentations et observations cliniques dont lobjectivité
nest nullement sujette à caution, mais qui
ne lui offraient aucune chance de pouvoir rencontrer de
façon manifeste linconscient freudien. Certes,
Lionel Naccache a rencontré linconscient cognitif,
et avec quel brio ! Mais, constatant à
juste titre que cet inconscient cognitif ne coïncide
pas avec ce que Freud avait conjecturé de linconscient,
il commet lerreur méthodologique de conclure
que cet inconscient freudien nexiste pas, faute de
lavoir rencontré.
Pire
encore, ayant détecté lexistence de
processus cognitifs inconscients mais influençables
par la conscience, Lionel Naccache termine en assénant
que linconscient freudien, tout compte fait, nétait
que le conscient.
Il est désolant de voir ainsi loutrecuidance
des sciences dures porter un jugement de recevabilité
de luvre de Freud à laune des neurosciences,
bafouant ainsi le vu de respect interdisciplinaire
affiché au début de louvrage.
Encore faut-il comprendre les causes de cette erreur. La
première, déjà indiquée, réside
dans le fait que les expérimentations et observations
cliniques que Lionel Naccache nous offre ne lui offraient
aucune chance de pouvoir rencontrer de façon manifeste
linconscient freudien. Pourquoi ? Parce que toutes
les expérimentations quil rapporte portent
sur du matériel dénué dimportance
affective pour les sujets soumis à lexpérimentation.
Or, les processus et représentations dénués
daffects nont rien à voir avec linconscient
freudien, et noffrent aucune chance de lapprocher.
Dautres écueils doivent être relevés.
Ils prennent leur origine dans des erreurs mineures dinterprétation
de la théorie freudienne. Que de telles erreurs aient
été commises nest pas critiquable :
fussent-elles bénignes, il se trouverait toujours
des puristes pour dénoncer le dévoiement de
la pensée « du maître »
(celui qui est censé savoir, aux dires de Lacan),
et tel nest pas mon propos. Hélas, au regard
de lobjectif que Lionel Naccache sétait
fixé, ces erreurs mineures lont conduit, in
fine, à croire que voir linconscient cognitif,
cétait voir aussi linconscient freudien.
Enfin, il ny a pas que des comptes-rendus expérimentaux
ou observationnels dans louvrage de Lionel Naccache.
Il sy trouve également des hypothèses
et des conjectures qui vont au-delà de ce que lexpérimentalisme
autorise, mais qui viennent étayer les erreurs mineures
dinterprétation de ce que Freud a dit de linconscient.
Jai donc jugé nécessaire de relever,
ci-dessous, quelques exemples de ces erreurs.
Quel dommage, quel gâchis pour le progrès de
la connaissance de ce que Freud appelait lappareil
psychique ! Mais je veux croire que la raison première
de cet échec prend son origine dans le fait que la
communauté psychanalytique na pas su offrir
à Lionel Naccache le support critique qui lui aurait
été nécessaire pour aller plus avant
dans ses investigations. Investigations qui, en tant que
telles, ne perdent rien de leur immense intérêt,
et dont Freud, jen suis convaincu, aurait été
extrêmement friand.
(Citations
de LN en italiques).
Les processus et représentations
dénués daffects nont rien à
voir avec linconscient freudien
D'autre part, seul le mode de traitement
conscient est associé aux capacités de contrôle
stratégique et d'innovation mentale qui sous-tendent
l'invention et l'élaboration de nouvelles formes
de représentations mentales. (p. 260)
Les processus inconscients qui président aux « actes
manqués » et à la formation des
rêves sont pourtant bien des élaborations de
nouvelles formes de représentations mentales. Et,
du point de vue de la défense contre des idées
inacceptables, il sagit bien de contrôle stratégique.
L'ensemble des processus mentaux
inconscients étudiés par les neurosciences
cognitives partagent ainsi cette troisième propriété
fondamentale : ils ne peuvent tout simplement pas donner
lieu à des comportements spontanés et volontaires.
(p. 262)
Cest exact, car les processus mentaux inconscients
étudiés par les neurosciences cognitives sont
dénués daffects. Mais quen est-il
de ceux ayant une valeur affective ? La fuite devant
un objet phobique ne serait donc pas spontanée et
volontaire ?
Lorsque nous discutons avec un
individu dans un contexte de brouhaha important où
de multiples discussions parallèles et bruyantes
coexistent, il nous arrive de prendre brutalement conscience
de l'une d'entre elles dès lors que notre prénom
est prononcé. (p. 277)
Si une information possède une valeur émotionnelle,
si elle signalise un danger ou si elle est en relation avec
des représentations mentales qui nous ont personnellement
marqué, alors cette représentation parviendra
plus facilement à notre conscience que ses concurrentes.
(p. 277)
Dont acte : linconscient peut donc agir sur le
conscient. Noter que, précisément dans ces
cas, ce qui agit sur le conscient est bien de linconscient
ayant une valeur affective.
Bref, le déclenchement stratégique de ces
mécanismes de contrôle cognitif qui gouvernent
les processus de rejet actif d'une représentation,
est nécessairement et exclusivement conscient. (p.
347)
Cest exact, cest même ce qui assure la
pertinence de la pensée (rejet des associations didées
non pertinentes). Sauf que les exemples expérimentaux
invoqués ne concernent, encore une fois, que du matériel
subliminal émotionnellement neutre. Pour dautres
matériaux, quelle expérimentation autorise
Lionel Naccache à exclure que de tels processus aient
lieu dans linconscient ?
Ces patients [atteints damnésie
antérograde, dans les formes les plus sévères
du syndrome de Korsakov] ne sont pas conscients de leur
état mnésique. Lorsque vous les interrogez
sur ce qu'ils ont fait la veille au soir, [
] confabulent,
c'est-à-dire qu'ils se mettent à vous raconter,
et à se raconter à eux-mêmes, des histoires
vraisemblables : « Hier soir, je suis allé
dîner dans ce bon restaurant près du palais
Garnier avec quelques amis. » Ces narrations n'ont
qu'une faille : elles sont totalement fictives. (p. 389)
En réalité, on peut retrouver des formes plus
ou moins claires de ces productions mentales conscientes
fictives dans la plupart sinon l'ensemble des syndromes
neuropsychologiques. Il serait stupide de ne pas faire attention
à toutes ces manifestations conscientes qui « fictionnalisent
» systématiquement le réel, au seul
titre qu'elles sont inexactes ou qu'elles n'identifient
pas les vraies causes des comportements que ces patients
manifestent. (p. 395)
En effet. Freud naurait eu de cesse de rechercher
pourquoi ils inventent telle histoire, et pas telle autre.
Quel déterminisme préside au choix de la fiction ?
Lintérêt dune telle question pour
les sciences cognitives me semble majeur, et Freud a tout
fait pour y répondre.
Plutôt que de douter, ou
de nuancer nos opinions, nous continuons à accorder
une croyance, souvent forte, à ces interprétations
que rien ne vient contredire de manière irrévocable.
Il est symptomatique de considérer que les échanges
rationnels sur de telles questions, ou les tentatives de
résolution de conflits interpersonnels par l'argumentation
raisonnée, sont souvent sans effets sur la force
de conviction des croyances considérées. (p.
399)
Cette simple constatation interdit de considérer
que les sources de ces interprétations sont conscientes.
Généralement,
prétendre traiter de linconscient sans parler
du pulsionnel na aucun sens. Ce serait comme faire
de la chimie sans sintéresser à ce que
contiennent les éprouvettes. Le problème,
cest que le matériel expérimental de
Lionel Naccache na rien avoir avec le pulsionnel,
car il sagit de matériel indifférent
pour le sujet.
Quelques contresens sur la théorie
de Freud
Si le rôle du langage dans
l'explosion combinatoire et la richesse des nuances de nos
représentations mentales est parfaitement reconnu
par les neurosciences de la cognition, le caractère
exclusivement verbal d'une représentation consciente
est davantage problématique. (p. 326)
Freud na jamais dit « exclusivement ».
Inversement, une connaissance,
même non experte, des théories freudiennes
ne peut manquer de lever ici où là des obstacles
en puissance : le contenu exclusivement affectif, infantile
de surcroît, de l'inconscient théorisé
à travers les différentes périodes
de Freud détonne avec la vision extrêmement
large de l'inconscient cognitif. (p. 223)
Laffectif nest pas un contenu : cest
un attribut de contenus (conscients ou inconscients) en
rapport avec le plaisir ou le déplaisir dont ils
peuvent être la source. Or, ce versant affectif est
un des fondamentaux de la théorie freudienne. Inutile
de sétonner, après une telle mise à
lécart, que linconscient cognitif détonne
avec linconscient freudien.
Nous avons déjà eu
l'occasion de citer quelques-unes des formules [de Freud]
les plus éloquentes à ce sujet, comme par
exemple : « L'inconscient de la vie psychique est
l'infantile » (Freud, 2004), ou « L'infantile
est [...] la source de l'inconscient, les processus de pensée
inconscients ne sont rien d'autre que ceux qui se trouvent
mis en place dans la prime enfance, à l'exclusion
de tout autre » (Freud, 1990), et l'inconscient, c'est
l'« infantile refoulé » (Freud,
1998). (p. 410)
La précision simpose : Lionel Naccache
fait constamment une confusion entre les contenus inconscients
et les processus inconscients. Il confond également
laffect et la représentation. Pour Freud, linconscient
na pas des contenus exclusivement infantiles :
cest seulement que linfantile aura un impact
important sur tout le devenir de linconscient, y-compris
sur ce qui deviendra inconscient à lâge
adulte. Mais il ne sagit pas seulement de contenus ;
il sagit de structure et de processus inconscients.
Si Freud avait compris l'origine
fantasmatique et reconstruite des récits de ses patients
relatifs à leur petite enfance, pourquoi ne modifia-t-il
pas sa position sur l'enfance en déclarant par exemple
que davantage que la petite enfance biographique, ce sont
les constructions fantasmatiques de toutes sortes élaborées
par le patient qui doivent être mises en valeur pendant
le travail analytique ? Pourquoi ne pas privilégier
cette dimension fantasmatique sans la réduire exclusivement
à la seule période de la petite enfance ?
(p. 412)
Freud
ne réduit pas du tout la fantasmatique à la
petite enfance. Il est bien placé pour savoir que
ladulte lui aussi « reconstruit »
avec conviction consciente. Mais il a détecté
une relation causale qui échappe à Lionel
Naccache : la cause du choix du fantasme de ladulte,
quand il reconstruit, est à rechercher dans son enfance.
Nous reviendrons bientôt
sur le problème que nous posent ces « instances
de refoulement », mais le point que je voudrais ici
particulièrement souligner, est la totale incompatibilité
entre la réponse freudienne et la réponse
neuro-cognitiviste quant à la question de l'identité
de ce « facteur supplémentaire ».
Là où nous le concevons comme les contraintes
imposées par la mise en relation d'une représentation
inconsciente avec notre espace mental conscient, Freud imagine
l'intervention d'un acteur additionnel qui n'est autre qu'un
mécanisme inconscient de refoulement. (p. 332)
Il ny a pas dacteur additionnel : Freud
conçoit lui aussi, exactement, que le refoulement
est dû à des contraintes imposées par
la mise en relation d'une représentation inconsciente
avec notre espace mental conscient. Lionel Naccache identifie
parfaitement la cause, mais voit, chez Freud, un acteur
là où Freud postule un processus automatique.
Lorsque Freud formule l'idée
du statut originairement inconscient de toute représentation
mentale, il fait appel à un mécanisme de refoulement
inconscient qui, lui, nous est apparu là encore comme
une discordance majeure entre les deux discours étudiés.
(p. 333)
Freud na jamais postulé cela. Il ne faut pas
confondre linconscient et le refoulé :
Tout ce qui est refoulé
est inconscient, mais nous ne pouvons affirmer que tout
inconscient est refoulé. (Sigmund Freud, réf.
3 p. 190)
Autrement dit, contrairement à la position apparente
de Freud, une pensée peut être consciente,
c'est-à-dire rapportable à soi ou à
d'autres, sans pour autant être associée à
des représentations de mots. (p. 339)
Freud na jamais dit le contraire. Il était
bien placé pour recueillir les multiples messages
non langagiers de ses patients ! Il sintéresse
au cas inverse : comment rapporter les effets conscients
dune pensée inconsciente ? Il a estimé
quon ne peut le faire que par des mots. Exemple typique :
comment rapporter un rêve autrement que par des mots ?
Lorsque nous nous sommes penchés
sur les propriétés exclusives du fonctionnement
mental conscient, nous avons isolé un résultat
important : le fonctionnement intentionnel et stratégique
est l'apanage exclusif de notre activité mentale
consciente. Cette découverte de la psychologie cognitive
nous a servi à critiquer le modèle freudien
qui attribue des intentions et des stratégies à
notre fonctionnement mental inconscient. (p. 423)
Freud nattribue aucune intention et aucune stratégie
à linconscient. Linconscient, pour Freud,
est le lieu de processus automatiques. Cest de façon
purement métaphorique que Freud a personnifié
linconscient, dans un but strictement pédagogique.
Ce mécanisme, que je propose
d'appeler « blanchiment sous les topiques »,
me semble être à l'origine de cette aberration
théorique que sont les idées freudiennes d'intention
inconsciente ou de stratégie inconsciente. (p. 425)
Il sagit dune métaphore pour illustrer
laspect dynamique des processus de linconscient,
qui na ni intentions, ni stratégie. Rappelons
ici que Freud déclarait « Les analystes
sont au fond d'incorrigibles mécanistes et matérialistes,
même s'ils se gardent bien de dépouiller ce
qui concerne l'âme et l'esprit de ses particularités
encore inconnues. » (Sigmund Freud, réf.
4 p. 9)
Penser que tout ce qui procède
inconsciemment dans notre mental n'est pas contrôlable
revient de fait à considérer que l'ensemble
de cette composante psychique est figée, rigide,
incapable d'être modifiée ou complexifiée
par notre action consciente. (p. 185)
Pourquoi une chose non contrôlable serait-elle figée ?
Indépendamment, pourquoi linconscient serait-il
non contrôlable ? Si la psychanalyse avait soutenu
cela, elle aurait déclaré impossible la cure
psychanalytique.
Y aurait-il matière à
isoler une sous-partie de notre inconscient cognitif qui
pourrait correspondre à celui décrit par Freud ?
(p. 223)
Hélas, linconscient freudien ne peut pas être
une sous-partie de linconscient cognitif, puisque
linconscient freudien se définit justement
par :
- ce qui nest pas naturellement modifiable par les
processus conscients.
- et qui a une forte valeur affective.
Des conjectures infondées
expérimentalement
Les apprentissages ou les expériences
émotionnelles traumatiques sont des exemples de telles
circonstances dans lesquelles notre cerveau est durablement
affecté dans sa structure par les informations de
toutes sortes. En ce sens, cette forme d'inconscient ne
montre pas l'évanescence des représentations
mentales inconscientes, et il parvient à conserver
certaines informations durablement. Ces informations ne
sont cependant pas représentées par nos réseaux
neuronaux et elles ne participent pas explicitement à
notre vie mentale. D'une certaine façon, cet inconscient
affranchi du temps n'est que celui du réflexe aveugle
stéréotypé et non différencié
qui est ancré dans la structure anatomique d'une
voie nerveuse. Cette échappée hors de la contingence
temporelle n'est pas celle d'une pensée ou d'une
représentation singularisée et comparable
à nulle autre. (p. 304-305)
Lidée que les expériences émotionnelles
traumatiques inconscientes ne sont pas évanescentes
est en accord complet avec Freud. Mais quest-ce qui
autorise Lionel Naccache à postuler quelles
ne sont cependant pas représentées par nos
réseaux neuronaux ? Comment a-t-il pu observer,
prouver, labsence dun réseau neuronal ?
Quelle différence fait-il entre la structure anatomique
d'une voie nerveuse et un réseau neuronal ?
Il a parlé ailleurs de représentations mentales
inconscientes. Soutient-il quun traumatisme ne serait
pas une représentation mentale ?
On voit là une tentative désespérée,
et expérimentalement infondée, dexclure
tout ce qui pourrait ressembler à des représentations
inconscientes durables à long terme. Evidemment,
puisque cest exactement cela qui fait linconscient
freudien !
Il est désolant de constater que Lionel Naccache
ne fait rien de ce quil qualifie, sans preuve, de
structure anatomique d'une voie nerveuse, alors que cest
précisément là quil aurait rencontré
linconscient freudien, et les fondements de la théorie
de Freud !
Par exemple, ils répondaient plus rapidement au
rectangle vert lorsqu'il était précédé
du mot « vert » que lorsqu'il était
précédé du mot « rouge ».
Cette influence du mot sur la réponse était
présente même lorsqu'il était présenté
de manière subliminale à l'insu des sujets.
(p. 248)
Comment peut-on être sûr quon a rencontré
une représentation inconsciente de mot, et non pas
la représentation inconsciente de la chose représentée
par le mot ?
Dès les années 1980,
Benjamin Libet avait astucieusement montré à
travers une série d'expériences qu'au moment
où nous pensons prendre une décision aussi
élémentaire que celle d'appuyer volontairement
sur un bouton, les régions de notre cerveau impliquées
dans la genèse des ordres moteurs sont quant à
elles déjà à l'uvre depuis plusieurs
dixièmes de seconde (Libet, Gleason, Wright et Pearl,
1983 ; Libet, Wright et Gleason, 1982). Il existe donc préalablement
à notre volonté consciente une représentation
mentale inconsciente de cette « intention »
à venir ! [
]. Il s'agit là d'une découverte
profondément contre-intuitive à propos de
ce qu'est en réalité notre « libre arbitre ».
Cette découverte ne signifie cependant pas que nous
ne serions que des pantins dont les actions seraient gouvernées
par des mécanismes cachés à notre conscience,
et qui échapperaient à toute influence de
cette dernière. Les travaux de Libet signifient plutôt
que, lorsque nous décidons consciemment d'une action,
nous sélectionnons parmi les innombrables actions
potentielles qui sont inconsciemment représentées
en permanence dans notre esprit celle qui répond
à nos attentes et motivations conscientes. (p. 320-321)
Dont acte : on peut donc représenter
inconsciemment des actions, et ces représentations
inconscientes ont des liens avec les décisions conscientes.
Quand à sauver le libre-arbitre en soutenant, sans
preuve expérimentale, que cest le conscient
qui trie les actions potentielles inconscientes, cest
douteux : il faudrait pour cela avoir détecté
plusieurs actions inconscientes potentielles avant le déclenchement
de laction consciente.
Ainsi, la résistance à l'oubli passif qui
est associé au simple écoulement du temps,
constitue une véritable propriété de
nos représentations mentales conscientes, dont sont
dépourvues nos représentations mentales inconscientes.
Notre inconscient rencontre donc bien une première
limite dans ce que l'on pourrait appeler son inéluctable
évanescence. (p. 247)
Tous les exemples de représentations mentales inconscientes
rencontrés nous ont en effet permis d'affirmer que
le propre de l'inconscient est son éminente évanescence.
(p. 353)
Les
représentations mentales inconscientes seraient donc
évanescentes.
L'un des aspects les plus surprenants
de ces processus d'apprentissage réside dans la transition
progressive qui transforme ces nouvelles représentations
mentales acquises au prix d'efforts conscients soutenus
en procédures réalisables de manière
assez largement automatique. (p. 250)
Or, elles sont conservées à
long terme, et peuvent se dérouler de façon
inconsciente. Comment soutenir alors que linconscient
est évanescent ? Et pourtant, il ne sagit
là que de linconscient cognitif de Lionel Naccache.
[
] nulle représentation mentale inconsciente
ne peut résister à l'évanescence qui
la caractérise, nulle représentation mentale
[inconsciente] ne peut être directement le support
d'un processus de contrôle mental, [
]. (p. 318)
Contre-exemple : la conduite automobile.
Il existe en particulier un effet dénommé
Mere exposure effect, découvert par le psychologue
Zajonc, qui se traduit dans certaines situations expérimentales
par un jugement de préférence pour des stimuli
perçus inconsciemment parfois plusieurs jours auparavant.
L'interprétation de cet effet repose sur l'idée
que l'architecture fonctionnelle de notre cerveau (pondérations
synaptiques...) a été durablement affectée
par ce stimulus. Dès lors, lorsque nous percevons
consciemment ce même stimulus plusieurs jours plus
tard, nous prenons conscience d'une facilitation perceptive
par comparaison avec la perception de nouveaux stimuli jamais
encore perçus. Cette « facilitation perceptive
» servirait à orienter notre préférence
vers ce stimulus plutôt que vers un nouveau stimulus.
Cet effet à long terme tout comme certains effets
à long terme de perception subliminale reposerait
ainsi sur cet « inconscient de structure »
et non pas sur des informations explicitement représentées
(Bar et Biedemnan, 1999 ; Monahan, Murphy et Zajonc. 2000).
(note de bas de p. 293)
Voilà donc de linconscient qui nest plus
évanescent, alors que la non-évanescence a
été précédemment déclarée
comme réservée aux représentations
conscientes ! Après avoir tenté de distinguer
les « réseaux neuronaux » de
« la structure anatomique d'une voie nerveuse »
pour sauver cette assertion de lévanescence,
Lionel Naccache invente un « inconscient de structure »,
qui serait hypothétiquement distinct des « informations
explicitement représentées ». On
voudrait bien savoir ce qui décide, expérimentalement,
de lévanescence ou non de contenus inconscients.
[
] Une paralysie hystérique,
ou paralysie de conversion, entendue comme la conséquence
inconsciente d'une intention consciente. Cette perspective
explicative permettrait peut-être d'ouvrir certaines
pistes de psychothérapie orientées vers la
mise au jour des intentions conscientes du sujet, et de
leurs traductions corporelles et comportementales. (p. 426)
Que peut donc vouloir dire « mise au jour dintentions
conscientes » ? Sont-elles conscientes,
ou pas ? Une telle proposition thérapeutique
renvoie à la technique de « suggestion »
de la fin de 19ème siècle, et même pas
sous hypnose. Freud en constata léchec patent.
Je suggère de tenter de trouver lintention
consciente dun anorexique, dun obsessionnel,
ou dun phobique. Ce qui est proposé par Lionel
Naccache ne peut que finir en ce que les praticiens en psychiatrie
appellent de façon moqueuse la « botte-aux-fesses-thérapie ».
En conclusion
L'inconscient freudien est largement incompatible avec l'inconscient
cognitif. (p. 360)
Cest
évident. Cela implique til que linconscient
freudien nexiste pas ?
Linconscient de Freud na en effet rien à
voir avec linconscient cognitif. Il en résulte
donc naturellement que :
Ce dont nous devons faire le deuil, ce n'est pas nécessairement
de la validité et de la pertinence du contenu des
théories freudiennes, mais plutôt de la possibilité
de les confronter à nos théories neuroscientifiques
de la conscience et de l'inconscient. (p. 337)
La psychanalyse na en effet rien à dire de
linconscient cognitif. Pour autant, abandonner le
vu de confronter les théories freudiennes aux
théories neuroscientifiques, cest abandonner
lidée de rechercher linconscient freudien.
Posture hélas bien naturelle, quand on énonce
quil nexiste pas sous le prétexte quon
ne la pas trouvé.
Il est en cela possible d'évoquer un certain échec
du projet freudien : la conscience de Freud n'a pas découvert
l'inconscient, elle l'a inventé. (p. 438)
En effet, cest une conjecture. Quel scientifique a
vu le spin du noyau dhydrogène ? Sciences
cognitives et psychanalyse sont des sciences descriptives
(par opposition aux sciences exactes). La neurobiologie,
si elle prétend faire des sciences cognitives une
science exacte, a encore beaucoup de chemin à faire.
A l'image de Colomb qui explorait
les Amériques en étant persuadé de
découvrir les Indes, Freud commit lui aussi une erreur.
L'« erreur de Freud » fut de croire découvrir
l'« inconscient », alors qu'il nous
dévoilait l'essence profonde de notre conscience
! (p. 14)
L « erreur de Lionel Naccache »
fut de croire quil pouvait vérifier lexistence
de linconscient freudien, « alors quil
nous dévoilait lessence profonde de »
linconscient cognitif.
Notes bibliographiques
1 Freud.S, L'analyse avec fin et l'analyse sans fin, traduction
J.Altounian, A.Bourguignon, P.Cotet, A.Rauzy, in "Résultats,
idées, problèmes II", PARIS, PUF 1985
2 Freud.S, Etudes sur l'hystérie (en collaboration
avec J.Breuer), traduction A.Berman, PUF 1975
3 Freud.S, Le délire et les rêves dans La Gradiva
de W.Jensen, traduction P.Arbex et R-M.Zeitlin, GALLIMARD
1986
4 Freud.S, Psychanalyse et télépathie, traduction
B.Chabot, in "Résultats, idées, problèmes
II", PARIS, PUF 1985