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Article
A l'heure des compétitions mondiales entre corporatocraties anthropotechniques
Jean-Paul Baquiast 11/06/2010

Les observateurs s'intéressant à l'évolution du monde actuel manquent souvent d'outils intellectuels pour en décrypter les arcanes. A plus forte raison ne savent-ils pas que conseiller à ceux qui se tournent vers eux. Nous n'avons pas la prétention d'avoir de tels outils intellectuels, tout au moins pour répondre à la majorité des questions qui se posent. Voici cependant un petit diagnostic condensé qui pourrait être utile à quelques uns de ceux qui s'interrogent et qui, à travers ce site, nous font l'honneur de nous interroger.

L'évolution darwinienne récente a donné naissance à des corporatocraties

En appliquant le modèle d'analyse proposé dans notre dernier essai (cf Baquiast, Le paradoxe du Sapiens), convenons ici de nommer « corporatocraties » des systèmes anthropotechniques de grande taille conjuguant 1. les ressorts bioanthropologiques traditionnels (par exemple la tendance à se rassembler en groupes homogènes et excluants, ou herding, celle visant à construire des mythes structurants au service de ces groupes excluants, etc.) le tout pour répondre aux besoins élémentaires de survie (s'approprier les ressources alimentaires et territoriales, s'y multiplier jusqu'aux limites de ces ressources, détruire les concurrents que l'on ne peut s'assimiler symbiotiquement, etc. ) et 2. les dynamiques de développement des technologies, consistant notamment à capter le plus possible de ressources naturelles et humaines à leur profit.1).

Pourquoi le terme de corporatocratie plutôt qu'un autre désignant aussi une forte concentration de pouvoir (ploutocratie, autocratie, théocratie.)? Parce que les agents les plus actifs de cette compétition sont les grandes entreprises globalisées ou corporations au sens américain du terme. Chacune d'entre elle exerce dans sa sphère un pouvoir corporatocratique (corporate power). A elles toutes, elles génèrent un pouvoir corporatocratique global qui s'impose à l'ensemble de l'anthropocène, devenue depuis un ou deux siècles, selon notre vocabulaire, l'anthropotechnocène.

Nous proposons donc ici d'ajouter au concept de corporatocratie celui de système anthropotechnique, pour obtenir le concept de corporatocratie anthropotechnique. Celle-ci conjugue les ressorts compétitifs des grandes entreprises ou corporations et des diverses technologies, technologies traditionnelles et de plus en plus, technologies émergentes, avec lesquelles elles sont symbiotiquement associées. On voit que ces entités, que nous nommerons dorénavant des corporatocraties anthropotechniques, ne sont nouvelles que par leur taille. Elles sont en fait le développement évolutionnaire des nombreux systèmes anthropotechniques nés de la symbiose entre les hominiens et les outils, symbiose dont nous avons dressé une brève histoire dans le Paradoxe du sapiens

Les corporatocraties anthropotechniques sont en concurrence les unes avec les autres

Cette concurrence découle naturellement de la compétition darwinienne entre organismes biologiques. Les corporatocraties anthropotechniques se disputent l'accès aux ressources naturelles et humaines, ce qui provoque des conflits entre elles, au détriment de coopérations symbiotiques pouvant préserver des intérêts communs dans un monde dont les ressources sont de plus en plus rares. Les corporatocraties vivant de l'exploitation des technologies traditionnelles dominent encore celles tentant de se faire une place en développant des technologies nouvelles. Mais le rapport de force entre technologies pourra changer, au terme de crises d'adaptation plus ou moins violentes. L'évolution technoscientifique spontanée et incontrôlable sera le ressort principal de ces changements.

La compétition darwinienne entre corporatocraties anthropotechniques constitue le ressort de leur évolution adaptative. Celle-ci découle des processus darwiniens à l'oeuvre depuis les origines de l'évolution de la Terre (reproduction-mutation-sélection). Elle se déroule par conséquent sur le mode dit Hasard et Nécessité que l'on peut préciser par le concept de Hasard contraint. La compétition ne peut pour le moment être remplacée, car il n'existe encore aucun processus au monde capable d'organiser ni même de concevoir une évolution susceptible d'harmoniser les intérêts d'un monde global incluant sans conflits les forces en présence. L'omniprésence de la compétition est illustrée actuellement par le succès des idéologies libérales (laisser-faire) ou néo-libérales (laisser faire les acteurs financiers).

La compétition prend la forme de la lutte pour le contrôle de la monnaie, qui représente l'étalon commun liquide permettant d'évaluer et d'échanger les ressources matérielles et humaines dont les corporatocraties anthropotechniques se disputent la possession. Plus une activité rapporte de monnaie, plus elle est profitable, autrement dit plus elle permet de capter de ressources naturelles et humaines. Plus donc elle entretient la compétition. Le profit est ainsi l'étalon de la valeur des activités anthropotechniques.

La compétition s'exerce à l'échelle du monde global. Elle se traduit alors par des conflits géostratégiques, dans lesquels les stratégies des corporatocraties anthropotechniques s'expriment en partie sur le terrain géographique, pour la possession des espaces et ressources disponibles (continents, océans, espace). Nous verrons dans la suite de cet article la façon dont ces compétitions géostratégiques s'expriment aujourd'hui, sous forme de conflits darwiniens entre grands blocs, au sein desquels domine encore ce que l'on a pu nommer à juste titre l' « empire américain ».

Les corporatocraties anthropotechniques, au delà de leurs compétitions, s'allient pour détruire les résistances à leur conquête du pouvoir

Ces résistances proviennent principalement de la survivance d'anciennes structures bioanthropologiques (communautés et collectivités traditionnelles aux bases raciales, territoriales et mystiques) dont les Nations et les religions représentent souvent encore des survivances. Ces structures reposaient sur des formes de contrôle des ressources matérielles et humaines faisant plus appel au patrimonial et au politico-administratif qu'au technologique. Elles ont longtemps pris la forme des régulations à l'échelle étatique, inspirées en partie des régulations de type féodal (féodalités religieuses, féodalités militaires).

Ces anciennes régulations, si elles avaient été imposées par des pouvoirs bio-anthropologiques indiscutables (dominant, mâle, chef) s'étaient maintenues dans la mesure où elles assuraient certains équilibres: entre catégories d'individus (égalitarisme social), entre pouvoirs locaux (démocratie), entre humains et milieux naturels (technocratie se voulant éclairée, voire scientifique). Elles ont été au 20e siècle prises en charge par les organisations étatiques, administratives et de service public, assurant, tout au moins en occident, un minimum de partage démocratique du pouvoir. Pour les nouvelles corporatocraties anthropotechniques, les régulations demeurées en vigueur (lois et règlements nationaux, traités internationaux) représentent des obstacles à l'extension de leur propre pouvoir sur les choses et les hommes.

Les corporatocraties anthropotechniques visent donc à se substituer aux régulateurs s'imposant à elles, étatiques, administratifs ou liés à l'exercice des services publics. Elles visent pour cela à racheter dans le cadre d'un processus dit de privatisation les moyens dont disposent encore les services publics. Elles se font fortes alors d'assurer elles-mêmes, plus efficacement et de façon moins coûteuse, les missions de ces services. Par ailleurs elles affirment pouvoir s'autodiscipliner spontanément pour respecter les déontologies et règles d'équité imposées par leurs statuts aux administrations et services publics.

L'expérience montre qu'il n'en est rien. Elles n'acceptent de ne faire que ce qui sert leurs intérêts corporatifs. Les privatisations génèrent de l'argent et des profits dont bénéficient les corporatocraties, notamment celles faisant appel à des technologies réputées de pointe (sécurité, défense, santé, éducation, etc). Partout dans le monde, sous cette pression de la concurrence pour le profit, la corporatocratie technologique remplace les anciennes structures reposant sur la démocratie ou la technocratie étatique. Elle génère aussi des effets négatifs croissants (destruction des cohésions sociales, de l'environnement) dont personne ne tient compte car pour le moment il s'agit de coûts induits non comptabilisés.

La faiblesse des régulations traditionnelles, notamment administrativo-étatiques, tient à ce qu'elles ne coïncident pas nécessairement avec des structures ou complexes anthropotechniques à base technologique forte, suffisamment soumises à la compétition darwinienne pour pouvoir s'imposer. Les Etats traditionnels sont en compétition darwinienne indiscutable. Ils utilisent dans ce but les ressources d'un certain nombre de technologies, notamment les technologies militaires et de défense. Mais, sauf dans les conflits ouverts permettant d'ailleurs à ces technologies de progresser rapidement, la pression compétitive provenant des autres Etats et qui s'exerce sur eux n'est pas suffisante pour qu'ils consacrent suffisamment de moyens aux technologies.

C'est ainsi que depuis plus d'un demi-siècle les Etats européens n'ont pas jugé bon d'investir sérieusement dans la défense. Les technologies militaires se développent mieux au sein des corporatocraties en concurrence économico-politique, par exemple les complexes politico-militaro-industriels existant dans les grands blocs en compétition géostratégique. Ces complexes rassemblent des moyens politico-diplomatique et administratif permettant de drainer des ressources naturelles et humaines. Mais ils comportent aussi de puissants potentiels industriels et scientifiques, détenus par les industries de l'armement ou d'autres analogues, qui sont en guerre économique les unes avec les autres.

Il n'est donc pas question pour de tels complexes de s'endormir sur leurs acquis. Notre ami Philippe Grasset, excellent connaisseur des stratégies du monde de la défense, a pu ainsi mettre en évidence le combat mené sans relâche par le complexe politico-militaro-industriel américain représenté par le Pentagone et l'industriel Lockkeed Martin pour imposer au monde entier le programme dit du F-35 furtif, si ambitieux d'ailleurs qu'après plusieurs années et des dizaines de milliards dépensés, il n'a pas encore abouti. Mais peu importe au complexe. Il a vécu confortablement pendant ce temps. La dynamique transformationnelle des technologies de pointe auxquelles ces complexes militaro-industriel sont associés leur permet, même en temps de paix, de tenir la tête dans la course aux ressources et au pouvoir.

L '« Empire américain » une corporatocratie anthropotechnique globale encore dominante

Dans toute compétition darwinienne, il y a des gagnants et des perdants, des dominants et des dominés. L'homo sapiens,  en quelques centaines de milliers d'années, s'est imposé à la plupart des autres espèces dites supérieures, qu'il est aujourd'hui en voie d'éliminer. Un mécanisme analogue a marqué la compétition darwinienne entre corporatocraties anthropotechniques. On sait que l'histoire du monde récente a vu s'affronter des corporatocraties européennes, britannique, allemande, française, jusqu'à ce que s'affirme, à partir des deux guerres mondiales, la corporatocratie américaine. Celle-ci s'est organisée, sous la contrainte de ses impératifs de croissance et de domination, en un véritable empire politique, diplomatique, militaire, industriel et scientifique. L'objectif, conscient ou non, était (et demeure) d'exercer une domination mondiale dans tous les registres du pouvoir (full spectrum dominance). Les premiers assujettis à cette domination ont été les pays latino-américains. Mais l'Europe, affaiblie par ses guerres internes et ses divisions, a vite été considérée par l'empire américain comme devant lui fournir la base arrière de sa puissance – ceci tout au moins jusqu'au moment où l'exploitation de l'Europe, de plus en plus affaiblie, a commencé à perdre de son intérêt au profit des perspectives offertes par les pays dits émergents.

On découvre seulement maintenant, à la suite de la crise américaine dite des subprimes, les techniques extrêmement subtiles par lesquels la corporatocratie anthropotechnique américaine s'est emparé d'une grande partie des ressources mondiales. Certes, la disposition d'un appareil militaire unique au monde lui a permis de neutraliser les résistances ouvertes, quand elles se manifestaient. Mais il lui suffisait de faire appel aux outils de la finance et des changes pour dépouiller les pays dits « alliés », en fait considérés comme des concurrents à éliminer, de leurs actifs (assets). Avant la crise financière de 2007, mais surtout après celle-ci, de nombreux auteurs ont décrits le mécanisme imposé par la corporatocratie anthropotechnique américaine au reste du monde.

Ce mécanisme conjugue plusieurs volets: le dollar, étalon de change imposé, dont la banque fédérale américaine (Fed) fixe les taux en fonction des intérêts soit des importateurs soit des exportateurs appartenant à la corporatocratie – les prêts consentis généreusement, directement ou via la Banque Mondiale, à des emprunteurs publics (Etats) ou privés dont l'on sait pertinemment qu'ils sont insolvables et ne pourront rembourser – le rachat à bas prix par les « marchés » (en fait des membres de la corporatocratie américaine) des actifs des emprunteurs, une fois acquise leur mise en liquidation - l'intervention du FMI pour imposer en dernier ressort des politiques de redressement se traduisant par la vente aux sociétés privées américaines des entreprises publiques et administrations, la liquidation des politiques sociales dites de l'Etat-providence, la mise en tutelle des gouvernements désormais incapables d'investir afin de reconquérir les bases économiques d'une indépendance nationale.

Les prêts eux-mêmes, consentis pour financer des investissements en infrastructures destinés à sortir le pays du sous-développement, permettent en fait, grâce à des routes, ports et aéroports dont la réalisation est confiée aux entreprises de travaux publics américaines, à d'autres entreprises américaines d'exploiter à leur profit les ressources forestières et minières des pays "aidés". Inutile d'ajouter que l'ensemble s'accompagne de pratiques de corruption généralisée et d'encouragements aux fraudes et trafics multiples, destinées à soumettre en douceur tous ceux pouvant avoir des velléités de résistance. Les agences spécialisées, de l'US Aid à la CIA, savent très bien comment mltiplier les coups dits tordus pour s'acheter des complicités et liquider les réfractaires- avec la coopération bien entendu des mafias locales.

L'Europe occidentale a été confrontée dès après la 2e guerre mondiale aux assauts d'une telle politique, dont le plan Marshall, prisé de toutes parts par des gouvernements sous tutelle, a représenté la première vague. L'histoire de l'Union européenne jusqu'à nos jours peut être déchiffrée avec les clefs que nous venons d'énumérer. On y voit comment l'empire américain, s'appuyant en priorité sur le satellite docile que pour des raisons historiques le Royaume Uni avait accepté d'être pour lui, a soumis à un pouvoir doux (soft) mais néanmoins impitoyable, tous ceux qui en Europe, avaient tenté de résister à l'américanisme, ou atlantisme, présenté comme incontournable.

Les administrations publiques constituent l'obstacle à détruire en priorité, notamment en Europe où la tradition démocratique et technocratique reste forte. On constate avec l'offensive actuelle contre l'Etat grec comment les « marchés », c'est-à-dire encore une fois principalement des émanations de la corporatocratie américaine, assistées du FMI, sont en train d'éliminer les obstacles à l'exploitation coloniale d'un nouveau genre qu'ils veulent imposer à la Grèce. Les autres Etats européens seront également attaqués les uns après les autres, avec là encore la complicité des couches dirigeantes de ces Etats.

Good bye America, Hello China et consorts ?

Mais il n'est pas de domination qui puisse durer toujours. L'empire américain, autrement dit la corporatocratie anthropotechnique américaine, s'est sans doute trop étendue pour pouvoir conserver l'ensemble de ses conquêtes. S'épuisant par exemple en Afghanistan, elle n'est plus capable de renverser Hugo Chavez, comme beaucoup de stratèges le voudraient. D'autres corporatocraties anthropotechniques, sur son modèle, sont en train de lui disputer le pouvoir. Nous ne parlons pas ici de l'Europe, dont il paraît vain à l'heure actuelle de pronostiquer le réveil, mais de la Chine et des autres BRIC. Dans le cas de la Chine, si les formes juridiques et politiques de la corporatocratie y prennent des formes différentes de celles pratiquées en occident, les démarches globales sont très voisines. Pour le moment, l'emprise des corporatocraties anthropotechniques chinoises sur le monde reste moins importante que celle de leurs concurrentes américaines. Néanmoins, des continents ou parties de continents entiers, par exemple en Afrique, sont en train de passer sous leur contrôle.

Il est utile dans ces conditions de préciser les forces et faiblesses de ce que l'on peut nommer en simplifiant la corporatocratie chinoise. Il s'agit bien d'une corporatocratie en ce sens que les décisions économiques et politiques y sont, bien plus que dans les pays occidentaux, étroitement imbriquées. Ceci découle de l'héritage de la domination du parti communiste chinois. Aujourd'hui une couche d'entrepreneurs se développe rapidement, mais elle demeure encore contrôlée par des responsables politiques appartenant au parti, que ce soit dans les régions ou au plan national. De leur côté les responsables politiques ont développé une conscience économique remarquable, ce qui leur permet de faire des choix stratégiques tenant compte, bien plus que ne le font leurs homologues en occident, des contraintes de l'économie et de la finance s'exerçant au plan mondial. Pour reprendre notre terminologie, il s'agit bien d'une corporatocratie anthropotechnique, en ce sens que cette structure dirigeante doit tenir compte du poids de plus d'un milliard d'humains vivant encore largement sur le mode traditionnel, très proche de la pauvreté. Mais dans le même temps, elle est tirée en avant par les pressions de croissance propres aux technologies émergentes, lesquelles trouvent en Chine, comme partout ailleurs en Asie, des conditions très favorables de développement.

L'opinion aux Etats-Unis et en Europe tend à considérer que la Chine constitue une puissance rivale de la puissance américaine, engagée avec elle dans une compétition féroce. Cela sera peut-être le cas lorsqu'une corporatocratie chinoise autonome se sera mise en place, capable de reprendre tous les attributs régaliens, notamment militaires et diplomatiques, d'un véritable empire. Ce n'est pas encore le cas, pour une raison simple mais que la non-transparence des circuits financiers et économiques mondiaux tend à occulter. Jusqu'à présent, une grande partie des investissements économiques en Chine a été faite par des entreprises certes mondialisées mais appartenant à la sphère d'influence américaine.

Ces entreprises, installées en Chine sous une identité chinoise, profitent largement des bas salaires et de l'absence de réglementation protectrice pour produire en masse des biens de consommation exportés dans les pays occidentaux. Les prix de vente dans ces pays sont suffisamment bas pour décourager toute concurrence de la part des industries occidentales natives, mais néanmoins suffisamment élevés pour apporter de considérables marges aux actionnaires et propriétaires des firmes occidentales ainsi délocalisées. Ceci explique que les corporatocraties américaines et européennes continuent à s'élever contre une protection aux frontières consistant à taxer les produits asiatiques au prorata des avantages indus dont ils bénéficient. Ceci redonnerait certes du travail aux entreprises locales (non délocalisées) mais tariraient les bénéfices des entreprises multinationales beaucoup plus puissantes jouant à fond la délocalisation et l'exploitation des avantages comparatifs résultant du travail dans des sociétés encore très sous-développées.

Ceci dit, comme nous l'indiquons plus haut, les corporatocraties occidentales ne bénéficieront sans doute pas très longtemps de cette possibilité d'exploiter le laxisme salariale et réglementaire qu'elles ont trouvé en Chine, souvent à l'invitation des autorités chinoises. Les décideurs économico-politiques chinois ont parfaitement compris qu'ils pouvaient, au fur et à mesure qu'augmentaient les compétences technologiques des travailleurs et cadres chinois, reprendre à leur compte l'ensemble des responsabilités caractérisant une corporatocratie: maîtrise des investissements notamment de ceux comportant une forte valeur ajoutée scientifique et technique, maîtrise de l'accès aux sources de matières premières extérieures (énergie, minéraux, produtis agricoles), maîtrise des flux financiers et taux de change permettant l'importation, l'épargne, le profit et le réinvestissement, maîtrise des marchés par une confrontation directe sur leurs terrains avec les grands concurrents non chinois.

Dorénavant, on a remarqué que ces décideurs veulent doter l'économie de toutes les technologies de pointe permettant de mener de grands programmes stratégiques, dans l'énergie, l'aérospatiale, les biotechnologies, etc. La formation de chercheurs et d'ingénieurs par milliers, dorénavant devenue une priorité, fournira la base des nouveaux investissements. Par ailleurs, les « grands contrats » que recherchent encore pour leur part certains dirigeants occidentaux sont dorénavant accompagnés de clauses de transfert de technologies telles que les firmes occidentales qui y souscrivent se condamnent elles-mêmes à abandonner progressivement les marchés chinois et plus généralement asiatiques, sinon mondiaux. Ceci d'autant plus que la plupart des Etats occidentaux, même aux Etats-Unis, leur retirent les aides à la recherche dont elles auraient besoin.

Les corporatocraties anthropotechniques en compétition darwinienne au plan mondial doivent cependant, dans leur course à la puissance impériale, tenir compte de l'ensemble des atouts dont elles peuvent disposer, comme à l'inverse des handicaps structuraux s'imposant à elles. L'un de ces facteurs est appelé à jouer un rôle croissant. Il s'agit des ressources fournies par le territoire, non seulement en matières premières mais en espace, eau, accès à la biodiversité...Sur ce plan les Etats-Unis ont toujours bénéficié et continueront à bénéficier d'avantages différentiels dont aucune autre puissance, pour le moment, ne possède l'équivalent, en proportion du nombre d'habitants. Seule le Canada et surtout la Russie pourraient venir en concurrence, mais leurs territoires sont encore pour le moment soumis aux rigueurs du climat arctique qui les rendent peu exploitables. Or la Chine se trouve là confrontée à un véritable goulet d'étranglement. Même si son territoire est vaste, il est soumis à des contraintes climatiques qui avec le réchauffement et la surexploitation ne feront que s'aggraver. La corporatocratie chinoise devra, sinon dans la décennie, du moins avant la moitié du siècle, revoir radicalement ses modes de développement industriels, économiques et sociaux, pour faire face aux tensions qui ne manqueront pas de s'accumuler.

Conclusion

La compétition entre corporatocraties de taille mondiale décrite dans cet article ne diminuera en rien la pression exercée sur les Etats et les sociétés qui auront renoncé à se battre. Elle augmentera par contre le risque civilisationnel majeur que nous avons souligné dans le « Paradoxe du Sapiens ». Les grands systèmes anthropotechniques, les yeux fixés sur leurs courses aux ressources et à la croissance à tous prix, seront de moins en moins capables de prendre en compte les intérêts globaux de la Terre et des espèces vivantes qu'elle abrite.

L'actualité immédiate, en ce mois de juin 2010, illustre de façon voyante un diagnostic qui devrait être fait dans de nombreux autres domaines aussi importants mais dont on ne parle pas pour le moment. L'accident survenu à la plateforme de forage BP Deepwater Horizon, loin d'inciter les pétroliers et gouvernements du monde entier à renoncer progressivement non seulement aux forages profonds et ultraprofonds mais plus généralement au pétrole et au gaz, les pousse au contraire à intensifier les recherches, dans les pays trop pauvres pour protester et aux Etats-Unis eux-mêmes. Il est vrai que derrière le système anthropotechnique du pétrole se trouvent d'autres systèmes encore plus liées que lui aux cerveaux et corps de milliards d'individus faciles à influencer, acteurs et usagers des transports routiers et aériens 2)..

Comment tout ceci finira-t-il? Pour le moment, beaucoup d'experts sérieux, même lorsqu'ils sont profondément influencés par l'idéologie du profit et de la croissance à tous prix, ne voient pas d'autres issues que des effondrements successifs et des crises en chaine, de plus en plus graves. 3) Mais rappelons le, dans l'histoire de l'évolution, des catastrophes majeures ont déjà conduit les espèces vivantes du passé au bord de l'extinction, sans pourtant transformer la Terre de ces époques en un astre stérile à l'image de Mars et Vénus. De telles occurrences se reproduiront peut-être à l'avenir. Mais peut-être ne le feront-elles pas? A l'échelle cosmologique, il s'agira quoiqu'il en soit d'évènements infimes.

Notes
1) Le terme de corporatocratie a été popularisé par les livres de John Perkins, notamment Les confessions d'un assassin financier 2004 et L'histoire secrète de l'empire américain, 2008. Voir sur ce point notre éditorial "L'"oil spill" dans le golfe du Mexique. John Perkins. Actualité d'un imprécateur"
2) On commence à s'interroger sur la légitimité des entreprises par actions, telles BP, à assumer des responsabilités majeures sans autre contrôle que celui des actionnaires. Dans un interview récent, proposé par le site Realpolitik (que nous recommandons) l'économiste Hervé Juvin met en avant le concept de coopérative. D'autres rappelleraient que les entreprises publiques à la française (sur l'ancien modèle) étaient mieux garantes des intérêts collectifs que les firmes privées. Mais si la structure juridique a son importance et doit être discutée, il ne faut pas oublier que la force déterminante à l'oeuvre dans l'évolution géopolitique mondiale reste le poids des intérêts technico-économiques, que nous
qualifions d'anthropotechniques.
3) On pourra lire à ce sujet la contribution de l'auteur du présent article à des discussion avec Philippe Grasset, éditeur du site www.dedefensa.org: http://www.admiroutes.asso.fr/dialogues/dialogue-11.htm

 

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