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Article
Textes sans contextes
par
Jean-Paul Baquiast 24/03/2010
|
Sous ce titre significatif, Michiko Kakutani, prix Pulitzer
et critique littéraire réputée, a rendu
compte pour le New York Times d'ouvrages récents
mettant en cause la nouvelle culture de l'accès libre
et du copié-collé en train de se généraliser
sur le web.
Elle
montre que contrairement à ce que l'on pourrait croire,
ces ouvrages ne constituent pas de nouvelle batailles en
retraite menée pour le compte d'éditeurs et
auteurs soucieux de conserver les droits littéraires
et les revenus afférents. Il s'agit de véritables
interrogations sur le type de culture en train de s'élaborer,
sous l'effet d'abord de la télévision puis
de plus en plus de l'interactivité sur Internet.
Ces réflexions émanent de personnalités
qui avaient jusqu'ici contribué très activement
au développement des nouveaux médias et plus
généralement de la cyber-culture. Elles intéressent
en premier lieu les Etats-Unis, qui disposent d'une avance
systématique de quelques années concernant
le développement des nouvelles technologies et des
nouveaux usages. Mais les autres pays sont aussi directement
concernés, l'Europe en premier lieu. Dans la suite
de l'essai "Le paradoxe du Sapiens", nous
pouvons y voir une des formes par lesquelles ce que nous
avons nommé les systèmes anthropotechniques
associés aux nouveaux médias se développent
sur le mode de la sélection darwinienne pour conquérir
le monde.
Michiko
Kakutani cite certains 'ouvrages émanant d'écrivains,
de critiques littéraires et de spécialistes
des nouvelles formes d'expression sur le Net. Tous manifestent
une grande convergence dans la peur de voir disparaître
non seulement les formes de culture littéraire jusqu'ici
liées au livre papier, mais plus généralement
toutes formes de pensée et de communication organisées.
Nous ne les reprendront pas ici. On se bornera à
résumer ce qu'en dit Jaron Lanier (photo) dans son
dernier livre «You are not a gadget. A Manifesto
» (Alfred A. Knopf, 2010).
Jaron
Lanier n'a rien d'un esprit conservateur, attaché
aux cultures classiques ou combattant pour des raisons économiques
la diffusion des oeuvres en libre accès. Il se présente
comme un artiste numérique en réalité
virtuelle et un scientifique de la Silicon Valley expert
en informatique et technologies de la communication. Il
s'en était déjà pris, dans un ouvrage
précédent, au « maoïsme digital
» ou « collectivisme en ligne » qui selon
lui découlait de toutes les techniques associées
au web dit 2.0 où chacun est censé pouvoir
et devoir communiquer avec tout le monde. Il en résultait
selon lui une perte d'importance de la création individuelle
originale, au profit d'un esprit de ruche (hive mind)
pouvant facilement conduire à des formes d'oppression
par le plus grand nombre.
Dans
«You are not a gadget», il reprend et
développe cette thèse, en recherchant les
implications que le nouveau «totalitarisme cybernétique»
peut avoir sur la société en général.
Les mots qu'il emploie peuvent sembler excessifs, mais les
exemples qu'il donne obligent à réfléchir.
Il s'en prend en premier lieu non pas aux utilisateurs mais
aux ingénieurs en logiciels qui conçoivent
(et vendent) des outils puissants capables de figer pour
des années toutes les formes d'expression et de libre
création disponibles, jusque là permises par
les cultures traditionnelles. Les solutions technologiques
conçues en ce sens entrent dans les murs et
ne pourront pas en principe être modifiées.
Jaron Lanier mentionne ainsi les techniques permettant l'anonymat
des acteurs, auteurs ou consommateurs de contenus digitaux.
Pour lui, l'anonymat, présenté comme une victoire
contre la censure, a libéré ce qu'il appelle
le côté noir de la nature humaine, favorisant
non seulement les délations mensongères, mais
les chasses aux sorcières et les comportements sadiques
à grande échelle. Les pouvoirs tyranniques
sont d'ailleurs les premiers à s'en servir, comme
le montrent les formes de répression utilisées
en Chine ou en Iran contre les internautes identifiés
comme dissidents ou, plus simplement, comme pratiquant l'adultère.
L'anonymat
lui paraît dangereux, même dans des services
en ligne présentés comme éminemment
démocratiques, tels que Wikipedia. Ce site contribue
à répandre l'idée que la voix de l'expert
doit se fondre dans une « sagesse collective »
dont il est alors difficile d'évaluer et critiquer
les sources. Plus généralement Lanier s'en
prend à la numérisation industrielle des oeuvres,
entreprise par les divers Google. C'est moins la non-protection
du droit d'auteur en résultant qu'il conteste que
la perte de spécificité de la voix de chaque
auteur. L'accès à ces bibliothèques
en ligne s'accompagne du droit pour chacun de faire des
extraits et des synthèses personnelles où
se perd la voix spécifique des auteurs. Ces sites
généralisent ce qu'un autre critique avait
nommé «le culte de l'amateur », amateur
anonyme et par conséquent ne se sentant obligé
à aucun effort de qualité, seul comptant pour
lui l'impulsion narcissique à s'exprimer en pataugeant
sans remords dans les oeuvres reconnues. Certains observateurs
en avaient conclu que dans une dizaine d'années n'existerait
plus qu'une vaste soupe d'oeuvres hachées et machées
grâce aux interfaces-utilisateurs ne comportant plus
aucune signification précise. Cette soupe entretiendrait
ceux qui s'y plongeraient dans l'illusion qu'ils communiquent
avec une sorte d'esprit universel. Mais en réalité
ils n'en retireraient que des intuitions de compréhension
du monde sans logiques ni consistances le même
type d'intuition que l'on obtient en sautant d'une chaîne
de télévision à l'autre sans s'arrêter
sur aucune.
Dans
le même temps, pour Jaron Lanier, les vrais auteurs,
capables de faire des efforts d'interprétation et
de création originaux, y renonceraient, sauf à
faire preuve d'un altruisme exceptionnel. Non seulement
leur nom ne serait pas reconnu, mais leur travail serait
découpé et digéré d'une façon
telle qu'eux-mêmes n'y reconnaitraient plus rien.
Il voit des exemples d'un tel mécanisme de destruction
dans la façon dont, dans la presse traditionnelle
en ligne, les articles des auteurs sont désormais
accompagnés de centaines de commentaires s'interpellant
les uns les autres en ayant perdu toute conscience de ce
que l'auteur de l'article avait voulu dire. Même lorsque
ces commentaires sont modérés (ce qui est
de plus en plus rares), ils n'évitent évidemment
pas les contresens, déformations et calomnies volontaires.
Il semblerait alors que ces sites journalistiques soient
devenus de vastes machines à générer
de la bêtise anonyme.
Qu'en
penser ?
Le
point de vue est très pessimiste. Selon l'auteur,
les nouveaux outils de la création-communication
sur le web et les business associés seraient en train
de décourager complètement les auteurs d'oeuvres
originales, qu'elles soient artistiques, littéraires
ou scientifiques. Les créateurs authentiques renonceraient
à s'y exprimer et les millions de quidams qui s'épancheraient
sur les sites de conversation n'en tireraient que de mauvaises
habitudes: croire que l'on peut juger et décider
sans le moindre effort critique, à partir d'un moi
d'autant plus hypertrophié qu'il est creux.
C'est
certainement vrai en partie. Mais il faut se demander ce
qui se passerait si les réseaux communautaires n'existaient
pas. On retrouverait la situation qui avait cours il y a
seulement 20 ans. Des livres certainement de grande valeur,
mais pratiquement inaccessibles pour diverses raisons, des
auteurs certes réputés mais au sein d'étroits
cercles ne leur permettant pas de survivre sans fortune
personnelle, un grand public généralement
privé de toute référence intellectuelle
par la fréquentation d'une presse papier parfois
dite d' « égout ».
On
peut ajouter une constatation qu'il est étonnant
de ne pas entendre plus souvent. Il y a quelques décennies,
avant l'invention de l'Internet, les ouvrages non plus que
les auteurs n'étaient guère mieux compris
qu'aujourd'hui. Dans le domaine littéraire, par exemple,
un auteur extrêmement célébré
en France, Marcel Proust, n'était généralement
pas lu par ceux qui le commentaient dans les salons bourgeois.
Quelques phrases de lui étaient citées dans
les conversations, non sans erreurs ni mauvaises interprétations.
Marcel Proust aurait été certainement horrifié
s'il avait pu connaître ces commentaires. Mais peut-être
les aurait-il préférés à l'ignorance
absolue de ceux n'ayant pas eu les loisirs ni la culture
nécessaires pour seulement entendre parler de lui..
D'une
façon générale, concernant la circulation
des idées et des oeuvres, les méméticiens
ont utilement rappelé qu'il n'y a pas de bonnes utilisations
de la création, opposées à d'autres
qui seraient mauvaises. Le milieu culturel, quelles que
soient les techniques reliant les émetteurs et les
récepteurs, constitue un milieu écologique
où règne une compétition darwinienne
stricte. Les idées y naissent, y mutent, y disparaissent
en fonction de leur plus ou moins bonne adaptation aux contraintes
sélectives régnant dans ce milieu. Celles
qui survivent sont nécessairement bonnes, les autres
non. On ne voit pas, sauf à changer radicalement
les contraintes de sélection, pourquoi s'intéresser
plus aux secondes qu'aux premières. Ceux qui décident
que certaines idées sont bonnes et que d'autres ne
le sont pas ont souvent des objectifs peu démocratiques
en tête.
Aujourd'hui,
de toutes façons, on peut penser que les vrais créateurs,
dont le nombre de génération en génération
ne doit pas varier sensiblement, ne se laisseront pas arrêter
par le fait que leurs travaux seront livrés à
des foules iconoclastes qui y accéderont gratuitement.
Les études de psychologie cognitive montrent que
les cerveaux éprouvent une pulsion très forte
à faire connaître (exprimer) les modèles
du monde qu'ils se construisent. C'est grâce aux effets
sociaux favorables de cette pulsion qu'ils ont été
progressivement sélectionnés en ce sens. Rien
ne parait pouvoir arrêter, même les répressions,
ceux qui sentent intuitivement (à tort ou à
raison) qu'ils ont des choses importantes à dire.
En démocratie, sans viser le grand public, ils peuvent
aussi s'adresser à des sites dédiés
où ne se retrouveront que ceux susceptibles de tirer
profit de leurs créations et de les enrichir. C'est
exactement ce qui se fait dans le domaine de l'édition
scientifique. Les sites d'édition dite pre-print,
tels ArXiv, sont en libre accès mais ne s'y rendent
que ceux intéressés par les sujets traités.
Les interventions (il y en a) y restent de très haut
niveau et c'est bien ainsi. A supposer que le grand public
les consulte et n'y comprenne rien, quel mal y aurait-il
à cela.
Pour
le reste, les auteurs dits sérieux peuvent aussi
publier sur des sites moins sérieux et plus ouverts.
Si ces auteurs sont vraiment sérieux, c'est-à-dire
s'ils pensent avoir des choses sérieuses à
faire connaître, le fait que leurs travaux seront
éventuellement pillés, déformés
ou détournés, sans rien leur rapporter financièrement,
ne les inquiétera pas particulièrement. Il
restera un pourcentage suffisant de lecteurs motivés
pour en tirer profit et justifier le travail de création.
Ce sont des considérations de cette nature, en tous
cas, qui nous animent, sur ce site et sur d'autres de nos
amis.
Pour
en savoir plus
* Voir http://www.nytimes.com/2010/01/15/books/15book.html
* Voir aussi http://www.nytimes.com/2010/03/21/books/21mash.html?sudsredirect=true